Quelques pages de bande dessinée de temps en temps.

Une critique essayant d'être intéressante à cette occasion.

Un aspect particulier de la bande dessinée à chaque critique.


jeudi 17 mars 2016

La bande dessinée est un multi-mythe mal fichu.

O'Neill et Moore nous montrent comment créer des personnages qui représentent des archétypes un peu ratés quand même.

Kevin O'Neill et Alan Moore et Benedict Dimagmaliw, La ligue des gentlemen extraordinaires, Delcourt grâce à une traduction de Janine Bharucha.

Pour faire un super-héros, c'est entendu, il faut croiser les archétypes.

Mais pour faire un héros normal ? Il faut faire quoi ? On laisse tomber les archétypes alors ?


Dans cet épisode de la ligue des gentlemen extraordinaires, tout est inversé.
Ce sont les méchants, les super-héros.

Ils ont voyagé depuis Mars.

Ils ont des pouvoirs limites magiques de faire fondre les gens.

Ils ont des armures de chevaliers.

Et à défaut de raser la moitié d'un pays, ils rasent la moitié de Londres.

Bon, ils ont quand même un petit défaut : ils sont très très très vilains.


On peut les laisser tomber, oui, mais ce n'est pas obligatoire.

Ce qui caractérise un héros normal (je vais prendre un exemple au pif : vous). Ce qui vous caractérise, c'est effectivement que votre vie ne répond pas au schéma classique d'un archétype. Pas de pouvoirs magiques, pas de voyages super-longs, pas de gens qui viennent sonner à votre porte tous les matins pour vous demander d'aller raser la moitié d'un pays. Dites donc, c'est un peu tristounet.

Sauf que non.

Dans votre vie, vous êtes, vous aussi, en relation avec les différents archétypes, tels qu'expliqués par Jung. (Si, si. Je vous assure.) Sauf que, vous, vous n'incarnez pas ce ou ces archétypes, qui sont beaucoup trop forts pour vous ; ils vous servent seulement d'exemples à suivre qui semblent plus ou moins opportuns suivant la situation. (Mais puisque je vous le dis.)

Vous allez essayer de suivre l'archétype du stratège pour amener votre groupe d'amis à choisir votre resto favori plutôt que la pizzeria du coin putain non pas encore une pizza vous en avez soupé des pizzas, ça va faire la quatrième cette semaine.

Vous allez essayer de suivre l'archétype de l'amoureux le jour de la Saint valentin.

Vous allez essayer de suivre l'archétype du voyageur pour prendre le métro. (Quelle aventure !)

Et bin, ce que vous faites, les personnages de bande dessinée peuvent le faire aussi.

Il peuvent être construits sur ce même modèle de j'voudrais-bien-mais-j'peux-point-être-un-super-archétype. Ils peuvent devenir des personnages qui tendent vers un archétype, mais qui n'arrivent pas à l'incarner complètement.

Hyde voudrait bien être amoureux, mais non, il ne peut pas. Il y est presque, hein. Mais en fait non.

C'est un choix très intéressant parce que, comme dans la vraie vie, se choisir un archétype et vouloir absolument l'incarner, ça file des névroses et des psychoses. (Mais si, je vous assure, vous êtes complètement névrosé du fait de votre rapport inconscient aux différents archétypes portés par la société.) (Siiii, j'vous jure.) Ça fait des personnages imparfaits, pluri-dimensionnels, compliqués à explorer, complexes. Bref, ça fait des personnages cools, et beaucoup plus proches de nous que les super-héros multi-archétypaux.

Une relation que nous qualifieront de « complexe », pour rester poli.

C'est ce concept qu'utilisent Alan Moore et Kevin O'Neill dans la ligue des gentlemen extraordinaires.

On reste dans un cadre classique de bande dessinée de super-héros, donc, chaque personnage ( pioché dans la littérature populaire du début du siècle dernier) est calqué sur un archétype unique. Sauf que ces archétypes restent, pour eux, un modèle inaccessible. Ils sont quand même des super-héros, hein, puisqu'ils sont des clichés d'archétypes. mais des super-héros bas de gamme.


Hyde : un super-héros malgré lui.

(Petite subtilité : comme chacun des personnages n'incarne qu'un seul archétype, alors, pour construire malgré tout une bande dessinée de super-héros-super-puissants, Moore et O'Neill font une bande dessinée de groupe. Chaque individu incarne un archétype et, au final, c'est le groupe qui est fort de tous les archétypes additionnés les uns aux autres. Chaque personnage séparé est moins fort que Superman, mais le groupe possède autant d'archétypes et de forces que lui.)

Gentlemen assemble !

Si nous regardons l'ensemble de l'équipe de héros/super-héros/personnages/on sait plus comment les appeler avec toutes ces conneries :

  • Mina Harker
Archétype : la Reine (avec une majuscule, quand même, c'est une reine). La chef, quoi. La boss. La leadeuse. Elle à +1000 en charisme sur sa fiche de personnage et ça lui suffit pour naturellement choisir les orientations du groupe et imposer son point de vue.

Bon, alors, là, le charisme se voit pas trop et elle ressemble plus à un poisson-lune, mais croyez-moi sur parole.


Petit souci : elle a rencontré dans sa jeunesse un gros badass de personnage archétypal de roi : Dracula (d'ailleurs, il était roi avant de sucer du sang) (enfin, il était comte, mais c'est pareil). Et ça c'est pas super-super bien passé (ni pour elle, ni pour lui). Mina Harker incarne donc une reine pleine de pusillanimité, qui sait ce à quoi peut bien mener l'excès de pouvoir débridé, et qui essaye justement de se brider elle-même. Une reine qui refuse son destin.


On a tous ses petits secrets, n'est-ce pas ?

  • Capitaine Némo
Archétype : le Voyageur. Bon, bin, il voyage, Némo, jusque là, je pens que personne ne viendra me chier dans les bottes sur ce point. Mais surtout, il découvre des merveilles (il découvre comment subvenir à ses besoins uniquement grâce aux denrées de la mers ; il découvre des îles mystérieuse).

Capitaine Némo et la bonne santé psychologique : figure 1.



Petit souci : son tempérament un brin soupe-au-lait l'amène à buter des tas de gens sans presque d'autre raison que ce sont des gens. C'est un héros voyageur détourné des merveilles qu'il possède (le sous-marin) ou qu'il connaît (les dessous marins) par sa misanthropie.

Bon, par contre, sur ce coup, on peut pas dire qu'il ait complètement tort : des anglais, quoi.

  • Docteur Jekyll / Mister Hyde
Archétype : le Guerrier. C'est un guerrier pile poil comme l'archétype le demande : un guerrier qui veut pas y aller. Il veut rester le Docteur Jekyll. Et puis, on le chauffe, on le chauffe, résultat : il se transforme en Hyde et ça chie dans la colle pour beaucoup de monde.

Bouh !


Petit souci : une fois transformé en Hyde, il ne se contrôle plus et peu bien sauver une petit vieille qui se faisait voler son sac-à-main ou manger un bébé, ce n'est même pas sûr qu'il s'en rappelle dans cinq minutes. C'est un guerrier, mais sans l'aspect réflexif de celui-ci, qui le faisait aspirer au bien (et même rechercher le bien commun).
Taper sur des bambous ou sur des gros bouts de tôle : Hyde a choisi.

  • Homme invisible
Archétype : le Stratège. D'habitude, un stratège, ça essaye de beaucoup parler pour manipuler les gens et les convaincre que son point de vue est le meilleur. Là, l'homme invisible essaye d'imposer son point de vue en manipulant l'univers proche des personnages pour les faire flipper (il bouge un vase de place et on croit qu'on perd la boule). C'est plus rustique, mais tout aussi efficace.

Re-bouh !


Petit souci : il est complètement niqué de la tête.

C'est quand même rigolo de pouvoir se mettre tout nu, comme ça, n'importe où...

Hummmm... Stratégie !

  • Allan Quatermain
Euh... Et bin un peu tout ça à la fois, en fait. Il est une sorte de sous-chef dans le groupe, de par son expérience (il est tout vieux). Il est également un voyageur (il a pas gagné sa réputation en publiant un livre de 1001 recettes de cupcakes, mais en allant piller l'Afrique (piller l'Afrique, ça c'est une idée originale). Il a un fusil, donc il est vaguement guerrier quand même (il tue des gens, quoi) et vaguement stratège (il tue des gens, mais en regardant le sens du vent et la courbure des rayons du soleil pour que la balle arrive pile entre les deux yeux).


Oui, donc, bon, voilà, c'est un vieux con qui ne fait que ressasser ses supposées gloires passées.

Allan Quatermain est le membre de la ligue qui se rapproche le plus d'un super-héros-multi-archétypal. Sauf qu'il est vieux. Il est fini. Il répète sans arrêt que sa vie est derrière lui. Le monde des gentlemen, celui de l'époque victorienne, tel que décrit dans les bouquins, n'est plus celui des héros. Ils sont trop vieux. Il est devenu celui des presque-héros-qui-essayent-mais-c'est-pas-encore-ça.

Le héros d’antan a pris un coup derrière la casquette.

Du coup, Alan Moore et Kevin O'Neil se servent des archétypes, et de l'imprégnation de ces archétypes dans la bande dessinée et les récits de super-héros pour en donner une vision réflexive et relativiste.

Oui, ok, ces archétypes existent. Oui, ok, il faut faire avec. Oui, ok, ils peuvent conditionner notre développement psychologique. Oui, ok, si on s'attache trop à ces modèles sans réussir à faire la part des choses, on peut finir complètement psychotique. MAIS JUSTEMENT, les auteurs nous présentent des personnages qui ont les mêmes soucis : ils voudraient bien incarner des héros-archétypaux, mais ils n'y arrivent pas, parce que ce sont tous de gros névrosés. Et vous savez quoi ? Ils sont des héros quand même. Ils sauvent la planète quand même. Et en restant cool.

Y a rien de plus cool que de dire qu'on est pas cool tout en étant cool.

L'archétype n'est pas une fin en soi.

On peut avoir des personnages archétypaux qui respectent à mort le cahier des charges.


On peut avoir des personnages hyper-archétypaux qui cumulent toutes les caractéristiques possibles et inimaginables.


On peut avoir des personnages hypo-archétypaux, qui voudraient bien, qui ont un modèle, mais qui n'arrivent pas complètement à l'accomplir et l'incarner.


Je m'en fous, je vous replacerais cette case autant de fois que je voudrais.

On peut même avoir des personnages hypo-archétypaux qui ne sont pas des super-héros (si !).

Ce que nous verrons la semaine prochaine.

(Oui, encore une suite à cet ensemble de billets (n'en doutons pas) passionnants.) (Ça n'en finira jamais.)

Ha bah non ! T'en vas pas ! Ça commençait à peine à devenir intéressant...

jeudi 10 mars 2016

La bande dessinée est un multi-mythe unique.

Morrison et Quitely reviennent en deuxième semaine pour nous reparler archétypes, et nous donner un exemple de personnage qui les cumule quasiment tous.

Grant Morrison, Frank Quitely, Jamie Grant, All-Star Superman, DC Comics.

Au plus bas de l'échelle de la construction de personnage, il y a le stéréotype.

Un patron de presse acrimonieux qui menace de virer ses employés toutes les cinq minutes. Comme c'est original et intéressant.

C'est le personnage qui ne bouge jamais. C'est le personnage du fonctionnaire, du vieux con, du copain du héros, du patron ; qui va rester cantonné à cette fonction durant tout le récit. C'est le personnage qui n'a aucun intérêt, parce qu'on sait déjà comment il va finir : exactement comme il a commencé, en ne changeant pas d'un iota et en ayant autant d'influence sur l'intrigue qu'une politique patronale sur la baisse du chômage. Le stéréotype a autant d'intérêt qu'une plante verte : il est simplement là pour éviter que ça fasse trop vide.

Juste un échelon au-dessus vient l'archétype.

Les archétypes de mecs balèzes se font défoncer par Superman (qui est bien plus qu'un simple archétype).

C'est le personnage qui bouge dans l'intrigue, mais on sait exactement comment il va bouger.

On a déjà repéré sa bouille dans des dizaines de milliers de milliards de scénarios et on a appris comment il allait dérouler -programmatiquement, consciencieusement, et sans jamais déborder des lignes- tout son destin, inscrit dans la construction de son archétype depuis des centaines d'années. C'est le personnage qui n'a aucun intérêt, parce qu'on sait déjà comment il va finir : exactement comme a fini le même archétype dans le film de la semaine dernière. L'archétype a autant d'intérêt qu'un dicton sur le temps qu'il fait : ça meuble quand on sait pas trop quoi dire (son scénario, quand on est scénariste, la conversation à la machine à café avec Jean-Michel, quand on est pas super-pote avec Jean-Michel). (« Hé bin, Jean-Michel, crois-le-moi, crois-le-moi pas, mais « Noël au balcon : Pâques au tison », Jean-Michel. Alors inutile de te dire que je stocke les pulls pour le 27 mars. »)

Est-ce que quiconque a déjà cru que Bruce Willis, à dix minutes de la fin, quand il est tout en sang, par terre, à bouffer du gravier, avec un méchant qui lui plante des fourchettes dans le dos et un autre qui fonce sur lui avec un rouleau-compresseur, est-ce que quiconque à déjà cru que, cette fois, ça y est, Bruce est foutu, il va se faire avoir, il va mourir, et ce n'est finalement pas un film d'action que je regarde mais une tragédie ? Personne de plus de dix ans n'a pu croire ça. On se fait avoir la première fois. La deuxième fois, on regarde la scène vaguement inquiet. Au bout de la deux-centième fois où Bruce arrive à s'en sortir in extremis, on avait quand même vaguement vu venir le truc.










 Bruce, dans tous ces films d'action hyper-variés (au niveau de la coupe de cheveux).

Est-ce que la scène a servi à quelque chose ? Est-ce qu'il y avait du suspense ? Est-ce qu'on s'est rapproché du personnage ? Est-ce que le personnage a évolué au court de l'épreuve ? Non. Pas plus que les cent-quatre-vingt dix-neuf autre fois. La scène a servi à que dalle.

Voilà pourquoi les personnages pré-programmés, c'est de la merde.

Voilà pourquoi, les archétypes, bin, c'est pas top.

Sauf à les mélanger.

En fait, les personnages les plus connus ayant traversé l'histoire ne sont pas des archétypes (comme Achille), mais des mélanges d'archétypes (comme Ulysse) (qui est un guerrier et un stratège durant la l'Iliade, puis un voyageur durant l'Odyssée). (Faites pas vos innocents : si on nous demande de résumer l'Odyssée, on aura toujours deux trois idées pour faire illusion (le cyclope, Charybde et Scylla, Circé et les cochons), si on nous demande de résumer l’Iliade, à part, « euh, bin, euh, y avait une guerre », on sera tous un peu dans le pâté.)


Euh... Ouais... les sirènes, tout ça... Ça me dit vaguement quelque chose...

Quand on se base sur un archétype, on sait quelle sera la prochaine réaction du personnage : celle dictée par son archétype. Mais quand on mélange deux archétypes, on ne sait pas qu'elle sera la prochaine réaction du personnage : va-t-il suivre le modèle de son premier archétype, ou de son second ? Le personnage devient imprévisible et intéressant. Mieux : il devient profond. Comme on n'arrive plus à anticiper ses actions, on a l'impression que sa psychologie s'est complexifiée jusqu'à devenir insondable.



Un coup Superman sauve Luthor, un coup il le tape. Il est difficile à suivre, ce garçon. (Tant mieux.)

Mieux encore : la construction d'un personnage basée sur de multiples archétypes (des modèles qu'on épouse plus où moins suivant les situations et qui régulent les comportements des personnages) suit exactement notre propre construction psychique à nous, cherchant des exemples de comportements parmi les archétypes véhiculés par la société depuis des lustres, et les épousant, plus ou moins, suivant les situations et notre construction psychologique.

« Hé ouais ! Débrouille toi avec ça ! »

Mixer les archétypes au sein d'un même personnage permet ainsi :
  • Feinteusement, de masquer l'intrigue et le développement du personnage au lecteur.
  • Techniquement, de donner une impression de complexité aux psychologies des personnages.
  • Émotionnellement, de rendre le fonctionnement du psychisme du personnage proche de celui d'une vraie personne, et donc de rapprocher le lecteur du personnage. Et le bonus : ça se fait même sans y penser : il faut juste se forcer un peu à ne pas rester dans le même archétype tout le temps. 

Surtout, le mélange des archétypes renforce les archétypes.

Les archétypes sont des modèles de personnages de toute façon forts et puissants. Rien ne leur résiste, ou presque. Ce sont des héros, des vrais, des validés. Alors, imaginez un peu si on en mélange plusieurs : ils deviennent encore plus forts et plus puissants.

Plus on va ajouter d'archétypes à un personnage, plus on va lui rajouter de caractéristiques et de points forts, plus il donnera l'impression d'être un héros total. Un décathlonien de l'héroïsation, qui a vu du pays, sait se battre, réfléchir, mélanger des trucs pour faire des potions, changer une roue même avec un boulon pété, réparer une glaviole sans toucher aux pétons, et faire des cookies sans gluten.

Il sait tout faire, on vous dit.

Il est super fort partout, il est mieux qu'un héros, il est un super-héros.

Et, de fait, vous remarquerez sûrement qu'une grande partie des super-héros de bande dessinée sont bâti sur ce modèle de héros total. C'est ce qui fait la différence entre eux et les autres d’ailleurs. Ce ne sont pas juste des héros. Ce sont des super-héros. On peut gloser des heures sur ce qui définit réellement un super-héros (le courage, la volonté, une valeur morale supérieure, blablabla), mais, techniquement, ce qui fonde un super héros, c'est le mélange des névroses archétypes.

Enfin, le mélange, on se comprend, le mélange harmonieux qui fait que toutes les qualités diverses transportées par les différents archétypes s'épousent sans s'annuler et, au contraire, se renforcent.

Et il est gosse-beau !

C'est ce qui arrive à notre ami Superman.

Superman est super-intelligent, et use de cette intelligence pour essayer de convaincre les autres de son point de vue.

Ouais bon bin ça va, mec, tu l'as déjà dit, ça. Tu deviens gâteux ou quoi ?

Mais Superman est aussi super-fort, il est donc un guerrier, très conscient de son statut de gardien de la Terre, mais qui cherche toujours des solutions non-violentes avant d'être contraint de péter la gueule à tout le monde. Il et le héros guerrier typique : celui qui veut pas, mais qui y va quand même.


Donc, quand je disais que Superman était avant tout un guerrier et que tu as essayé de me convaincre du contraire 
tu te foutais officiellement de ma gueule ou bien ?

Et Superman est également super-magique : il va voyager dans le temps en vivant super-vieux, il a des pouvoirs quasi-illimités et en tout cas très impressionnants (des rayons qui lui sortent de yeux, quand même, c'est cool), il est là dans un rôle de consolateur, de guérisseur, de docteur (ce qu'était un peu le magicien des contes : le rebouteux du village d'à côté un brin idéalisé), et, surtout, il est là pour nous offrir un miroir et, par contraste, valoriser les autres personnages qui l'entoure.


C'est bien ce que je dis : Superman colle pas du tout à ton archétype du stratège tout pourri. 
Et t'as fait comme si juste pour faire ton monsieur-je-sais-tout.

Pour ce qui est de Superman et des super-voyages, je pourrais vous baratiner et dire qu'il a voyagé dans l'espace étant tout petit pour ensuite arriver sur terre, ou que, dans sa longue carrière, il a quand même beaucoup vadrouiller dans l'espace, voir sur des planètes étranges comme Apokolips, mais, bon, il faut bien reconnaître que ce n'est pas non plus une facette primordiale du personnage.

Tu es au courant que tu reconnais toi-même que tu fais de la merde ? Pas trop difficile pour ton ego ?

Ceci dit, c'était sans compter All-Star Superman, puisque, justement, dans ce bouquin, le scénariste, Grant Morrison, s'emploie à rendre Superman le plus super possible, c'est à dire à le faire épouser le plus d'archétypes possibles.

Nous disons donc :
  • Guerrier
  • Stratège
  • Magicien
  • Voyageur

Mais aussi :
  • Innocent
Oh ! J'te cause, là ! Fait pas semblant de pas entendre ! C'est vexant !
  • Amoureux
Et vas-y que je continue l'air de rien !

  • Créateur
Nan mais ça va bien ! Si tu crois que je vais laisser tomber parce que tu balance des tas d'images au pif 
pour essayer de regagner une crédibilité, c'est raté mon ptit père. Je lâche rien !

  • Bouffon
Tous avec moi les gars ! On vaut mieux que ça !!

  • Roi
#OnVautMieuxQueÇa !


  • La fâme.

Alors, euh, oui, en effet, la femme (sans une société pas du tout misogyne mais non mais non) est un archétype à elle toute seule. Mais, bon, là, non Superman est pas une femme.


  • Le méchant.

Ha bah non plus. Quand même ! C'est Superman, merde !


  • Le rebelle.

Toujours pas. Faut bien voir que Superman réunit quand même pas mal d'archétypes, mais pas tous non plus. Ça reste un simple kryptonien comme les autres, zut, à la fin ! Ce n'est pas Dieu !


MAIS ON PEUT QUAND MÊME DIRE QUE SUPERMAN EST UN GROS CUMULARD.

En réalisant ce florilège, Morrison balaye tous les styles/univers/idées portés par le comics depuis la création du personnage de Superman (plus de 80 ans quand même) en plus de souligner la totale puissance de ce héros, en qui cohabitent (harmonieusement) autant d'archétypes.

Grâce aux archétypes, Morrison et Quitely font de Superman un héros total, couvrant toutes les possibilités et configurations de l'héroïsation. Ils hissent leur personnage au plus haut point de rayonnement possible.

#OnVautMieuxQueÇa !

Ceci dit, ça, ça marche uniquement quand les différents archétypes se mêlent harmonieusement. Parce que quand ce n'est pas le cas, bonjour les dégâts... (Ce que nous verrons la semaine prochaine.) (Dès que j'aurais réglé mes problèmes de dédoublement de personnalité.)

jeudi 3 mars 2016

La bande dessinée est un multi-mythe multiple.

PARLONS UN PEU DE CE QUE JE NE CONNAIS PAS.

Pour essayer de résumer les précédent billets, et comme l'a si bien signalé Mikaël Ross dans un commentaire, il faut rapprocher les archétypes narratifs des archétypes psychanalytiques jungiens (on sent tout de suite que ça va être un billet youplaboum).

Attendez, regardez ce petit air mutin. Je suis sûr qu'on va se marrer comme des bossus.

En psychanalyse, les archétypes sont des sortes d'exemples à suivre qui structurent le bas niveau du psychisme humain, et conditionnent les représentations que nous avons de notre vie, notre environnement, les autres, nous-même, tout ça (gag).

Du coup, je mets là une vidéo linkée par Mikaël Ross en commentaire.
Parce que je n'ai aucune moralité et que j'utilise les bonnes idées des autres en me les appropriant l'air de rien.

Les différents archétypes ne sont pas fermés, mais nous servent en quelque sorte d'inspiration du moment (un coup, on se sent plus guerrier ; un autre coup, plus magicien). On s'inspire de ces différents exemples pour réagir/interpréter/anticiper ce qui nous arrive dans la vie (re-vanne, dites donc, ça n'arrête pas).

Et toujours des vidéos sur les archétypes en psychanalyse.
Vous êtes partis pour trois heures de fun.

Au final, tout le monde fait pareil, et ces différents archétypes sont peuplés des différentes expériences de toutes les personnes depuis le début de l'humanité, ce qui en fait une espèce d'inconscient collectif généralisé, avec quoi toute personne humaine est familiarisée (blagues à tous les étages).

Y A PAS QUE LA PSYCHANALYSE DANS LA VIE, Y A AUSSI MARTINE À LA PLAGE.

Les histoires, elles-mêmes, ne sont que des représentations, des manifestations de ces archétypes. C'est évident quand on parle des mythes grecs, des histoires bibliques (les légendes judéo-chrétiennes) ou mahabharatiques (les légendes hindouistes). C'est assez facile, quand on voit les super-héros d'aujourd'hui comme des revivifications, des réinterprétations de ces fameux archétypes définis il y a bien longtemps chez les grecs (ce n'est pas un hasard si les mythologies de Wonder Woman ou Aquaman sont connectées à des mythologies antérieures). Mais c'est valable pour à peu près toutes les œuvres de fiction depuis le début de l'humanité, à des niveaux plus ou moins forts (Moby Dick, c'est évident, mais ça marche quand même aussi pour Martine à la plage (l'archétype de la petite fille rigolote mutine mais sage finalement)).

On peut également voir Jésus comme un mec qui est pile poil tombé au bon moment pour incarner un archétype, ce qui a fait vibrer une espèce de résonance-archétypale-inconsciente chez des tas de gens, et fait prendre la mayonnaise autour de lui. Pareil pour Luke Skywalker, d'ailleurs (puisque c'est le même archétype, je le rappelle). (Ça marche aussi avec Hitler, ceci-dit, donc, bon, c'est pas forcément pour le meilleur, toute cette histoire.)

On se mélange un peu les pinceaux avec tous ces archétypes, nan ?

Les publicités, elle-mêmes, ont appris à jouer sur cette corde sensible depuis longtemps en nous poussant dans tel ou tel archétype suivant tel ou tel produit. On est un rebelle quand on achète un 4x4 (y a quand même en 4x4 qui s'appelle « renegade ») (sérieux, les gars). On est un magicien connecté à la nature quand on achète du fleury michon (tu mets le truc sous plastique deux minutes dans le micro-onde et, pouf, ça fait des tagliatelles saumon : magiiiiiie) (« mais comment faits-tu Antoine pour que ce plat soit si délicieux »). On est un héros à la Luke Skywalker qui lutte contre les forces obscures de la gauche socialo-bolchévique quand on est trader qui short des obligations d'état.

C'est pas pour balancer, mais y a des cuisiniers qui sont de vrais magiciens.

COMME QUOI, AVEC DE BONS ARCHÉTYPES, ON PEUT NOUS RACONTER N'IMPORTE QUOI.

C'est pour cela qu'il est important de comprendre ces archétypes et les maîtriser.

Si on se décide à écrire une histoire, autant ne pas être soumis à ces archétypes qu'on ne comprend pas (comme tous les scénaristes d'Hollywood qui les utilisent juste parce que le voisin le fait et que le producteur le veut et que tout le monde à oublié la base de la démarche) mais essayer de les décortiquer.

Mieux : si on décide d'utiliser des archétypes pour construire son récit, autant le faire de manière consciente et réfléchie, afin de présenter ces archétypes sous leur meilleur jour pour qu'ils structurent positivement l'inconscient collectif de son époque (j'en fais peut être des caisse mais c'est un peu de ça dont il s'agit).

LES NAZIS CONTRE LES PROFS DE BANLIEUE.

Pour gagner mon petit point Godwin (pour ceux qui ne savent pas, le point Godwin est atteint quand on a vidé tous ses arguments sensés et qu'on en arrive à comparer les positions de son adversaire à celles d'Hitler pour essayer de le décrédibiliser) : on peut se sentir rebelle en étant un néo-nazi roulant en 4x4, ou alors on est juste un gros loser.


On peut également voir un professeur enseignant dans des classes de banlieue parisienne comme un fonctionnaire surpayé et feignant distillant un savoir inutile (la culture ne sert à rien, et de toute façon l'école ne forme pas aux vrais métiers) à des groupes d'islamo-drogués, ou comme un héros républicain donnant son savoir, son temps, et sa santé pour tenter d'extraire tout un tas de gens de leurs déterminismes sociaux.

Si les histoires racontées structurent réellement notre imaginaire, autant aider à le structurer dans le bon sens (qui n'est pas celui des néo-nazis, j'espère que vous êtes d'accord avec moi sur ce coup là). 

Merci, c'est gentil.

Plus exactement : autant montrer des exemples d'incarnation des archétypes qui aient un sens positif.

Seulement, petit souci, un « bon » personnage archétypal n'est pas simplement un personnage non-néo-nazi (très difficile à prononcer), qui fume pas, qui boit pas (sauf du lait de chèvre), et qui traverse sur les passages piétons uniquement quand le petit bonhomme devient vert. Un bon personnage archétypal est un personnage aux archétypes multiples.

Si on donne comme exemple à un lecteur un archétype unique (comme, en ce moment, le héros à la Jésus Skywalker), y a pas trente-six solutions, y en a que deux : soit il va essayer d'y ressembler et, comme c'est un personnage idéalisé, il ne va pas réussir et se sentir incompétent ; soit il va se dire que ce genre d'archétype n'est pas pour lui, et, comme c'est l'unique personnage idéalisé à disposition, il va se sentir aliéné.

Du coup, le lecteur va être tout frustré et devenir nazi par dépit. (Ok, je caricature un tout petit tout petit peu, mais vous voyez l'idée : il est important de proposer différents archétypes pour que n'importe quel lecteur/spectateur/consommateur puisse y trouver son comptant.) 

Roooohh, fallait pas... J'en ai déjà plein à la maison.

LA SOLUTION SE TROUVE DANS L'ARCHÉTYPE MULTIPLE.

Pour que les lecteurs puissent, quoi qu'il arrive, s'y retrouver et s'identifier à un archétype qui leur aille bien, il ne faut pas proposer un seul type de personnage, mais toute une tripotée qui se mélange, soit en mêlant tous les archétypes dans un même personnage, soit en formant un groupe de personnages avec chacun son archétype propre, pour que, au final, cette phrase puisse gagner le prix Marcel Proust de la phrase la plus longue de l'année.

LES NAZIS CONTRE LE SURHOMME.

Narrativement, construire un personnage multiple revient à construire un surhomme, puisqu'il sait tout faire (il est intelligent, sait se battre, connaît la magie, une très bonne recette de crumble au pêches, et arrive à reprendre les gosses à la crèche à l'heure). C'est donc un personnage complètement irréel qui flotte largement au-dessus de la mêlée.

Par exemple, vous avez peut être pu remarquer que j'avais utilisé Ulysse pour illustrer le personnage du futé (Ulysse réussit toujours à embrouiller son petit monde) et celui du voyageur (10 ans en Méditerranée sans rentrer chez soi, même Tabarly l'a pas fait) (enfin, si, mais juste la toute dernière fois). On pourrait également classer Ulysse dans la case des guerriers, puisqu'il était pas non plus un manche durant la guerre de Troie (les geeks-antiques (si, si, ça existe) classe Ulysse en position 4 ou 5 dans les guerriers les plus balèzes (et puis, il a survécu à la guerre, c'est déjà pas si mal)). 

Y a vraiment que le côté « jupette » qui date un peu le personnage, mais sinon, ça passe.

Cet aspect multi-archétypal est en partie ce qui explique la longévité du personnage dans les différentes sociétés qu'il a traversé : il est tellement multiple que tout le monde peut trouver midi à sa porte avec lui et s'attacher à une forme ou une autre du personnage. Quoi qu'on cherche dans un personnage, on pourra le trouver dans Ulysse (ou Superman, ça marche pareil).

À un moment, on sait même plus qui sait. 
Est-ce que c'est Jésus ? Est-ce que c'est Ulysse ? Est-ce que c'est Jérôme Kerviel qui a enfin trouvé sa voie ?
Comment ça « il ressemble pas du tout à Kerviel ». Mais si, enfin : je parle du mec en bandana jaune.

LES NAZIS CONTRE LA TRUITE AUX AMANDES.

De l'autre côté du manche, séparer les différents archétypes en différents personnages et en faire un groupe protéiforme revient à couvrir toutes les possibilités imaginables.

Le groupe en lui-même représente ce héros-surhomme-total qui sait tout faire. Et si le guerrier ne sait pas cuisiner, pas grave, le magicien, lui, sait très bien accommoder la truite aux amandes avec des mirabelles (il tape les mots clefs sur marmiton, comme tout le monde) tandis que le futé connaît les raccourcis pour aller à la crèche en évitant les bouchons.

Ou alors ils savent tous comment construire un tank à base de vieux tubes rouillés abandonnés dans une grange.

Ce sont exactement les mêmes mécanismes qu'avec un personnage unique sauf que, là, les enchaînements entre les différents archétypes sont beaucoup plus visibles et évidents.

LES ARCHÉTYPES, C'EST MAGNIFIQUE.

Au final, ça ne change rien au problème majeur de manier différents archétypes entre eux : ils ont des logiques narratives différentes qui vont rentrer en concurrence, se télescoper, et foutre le bordel. (C'est bien la seule explication de l'utilisation d'un seul archétype dans la plupart des récits : quand on met plusieurs archétypes entre eux, ça complique tout et fait mal à la tête.) (Bon, après, ça explique pas pourquoi les gens utilisent toujours le même archétype, à part que ce sont des feignasses qui n'ont en fait pas du tout compris ce qu'elles faisaient et qui se contentent de suivre la mode.)

Ceci dit, quand les archétypes sont bien utilisés, que ce soit au sein d'un personnage unique ou d'un groupe, ça peut faire des étincelles. Ce que nous essayerons de voir de plus près dans les deux prochains posts.

Allégorie : personnage multi-archétypal faisant des étincelles.