Quelques pages de bande dessinée de temps en temps.

Une critique essayant d'être intéressante à cette occasion.

Un aspect particulier de la bande dessinée à chaque critique.


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jeudi 31 mai 2018

La bande dessinée qu'on dévisage.

COMMENÇONS PAR UNE PETITE BLAGUE, ÇA VA METTRE TOUT LE MONDE DU BON PIED (CETTE PHRASE NE VEUT RIEN DIRE).

Un truc essentiel, évident, totalement évident, comme le nez au milieu du visage, c'est, justement, le visage des personnages (avouez que vous aviez vu venir ma petite blagounette) (non) (vous me décevez) (juste un peu, pas beaucoup, attendez, je suis quelqu'un de très compréhensif).

À PARTIR DE LÀ, Y A DEUX ÉCOLES.

Celle du masque et celle de l'hyper-expressivité.

LE MASQUE.

Le masque est une image quasiment unique qui sert avant tout à identifier le personnage. Il a telle tête. Oui, c'est bien lui, c'est pas un autre. C'est un simple outil de clarté, pour ne pas perdre le lecteur, qui sait exactement qui est qui et comprend tous les tenants et aboutissants de la situation sans jamais être paumé. C'est purement technique, quoi. Une technique qui est utilisée mine de rien par pas mal de gens, et tous très différents.

Dans Tif et Tondu, c'est juste rigolo une fois qu'on a compris que Tif était le tondu et Tondu était le tiffu.


Le méchant dans Tif et Tondu est même vraiment masqué pour de vrai, lui.


Chez Jason, les masques des personnages sont presque doubles : 
ils ont un masque d'animal (qui donne une identité forte à chaque personnage), et il on un masque d'impassibilité.
Du coup, dès qu'ils ont une toute petite modification dans le visage, ça se remarque.

Dans presque toutes les bandes dessinées réalistes, les personnages portent un masque. Parce que 1°) mine de rien, c'est dur de différencier des personnages réalistes entre eux ; 2°) dans la vraie vie, on limite quand même vachement nos expressions, on n'est pas là à faire sans arrêt des grimaces pour bien se faire comprendre, limite, vaut mieux pas, sinon on nous prendrait pour un arriéré, et notre crédibilité en prendrait un coup (je déconne, je n'ai aucune crédibilité).

Enfin, on peut porter un masque pour bien appuyer le fait qu'on est  un dur à cuire qui ne desserre jamais les mâchoires. 
On est imperturbable. On est indéchiffrable. On est un vrai mec (c'est tout moi, ça).

L'intérêt du masque est qu'il rend le personnage (et donc ses actions) réalistes. Peut importe qu'on nous annonce qu'il est un irlandais espion qui a tué sept présidents des états-unis et vingt-six mille espions de cent-seize pays différents, son masque, l'aspect indéchiffrable de son visage, le rapproche d'une personne réelle, dont on n'arrive pas non plus à connaître les sentiments, sauf quand ils sont extrêmes et qu'il vous gueule dessus ou fond en larme sur vos genoux.

Le masque éloigne le personnage de nous-même mais le rapproche du réel.

LE TOUT EST DE NE PAS FAIRE NON PLUS N'IMPORTE QUOI (ET LA POLITIQUE EST LÀ TOUS LES JOURS POUR NOUS RAPPELER À QUEL POINT IL EST DIFFICILE DE NE PAS FAIRE N'IMPORTE QUOI) EN CHOISISSANT DES MASQUES COHÉRENTS AVEC LE RÉCIT.

Ce n'est pas un hasard si les personnages de Trondheim balancent toujours des petites vannes glacées et sophistiquées, c'est que leurs personnages portent des masques et qu'ils agissent donc plus comme le mec qui bouge pas un cil en balançant une vanne à froid et on sait pas si c'est du lard ou du cochon, que comme le comique troupier de service qui en fait des caisses pour appuyer son propos. Trondheim se sert des masques qu'il utilise pour appuyer et renforcer son humour.

Théodore Poussin, Tome 13, le dernier voyage de l'Amok.

A contrario, chez Le Gall, le fond est créé par le iatus / le croisement / l'opposition de style entre des gars qui ont tous plus ou moins des têtes de comptables dijonnais et leurs aventures à la Joseph Conrad (de grand marins romantiques et burinés qui en ont vu d'autres). Ils n'ont pas le visage de leurs aventures. Et c'est ce croisement inédit entre des visages lunaires et des pauses de beaux gosses marmoréen qui créent un masque à l'identité forte et singulière.

Vient s'ajouter à chaque fois une autre couche qui justifie et enrichit la tactique du masque.

BON, MAIS ON PEUT QUAND MÊME DESSINER DEUX OU TROIS EXPRESSIONS FACIALE OU C'EST COMPLÈTEMENT INTERDIT OU BIEN QUOI ?

Oui, mais pas trop.

L'intérêt du masque, justement, c'est de ne pas trop en dire. Comme ça, on reste dans le flou quant aux émotions, aux pensées, aux motivations des personnages, et on les peuple de nos propres émotions/pensées/tout ça. (J'ai déjà expliqué ça des milliards de fois avec Tintin, là, et puis là, et encore là, et, ouh mais devinez quoi, ici aussi ; désolé, je suis hyper lourd).

Si les expressions sont trop évidentes et trop variées, on va perdre le lecteur 1°) parce que j'aime bien faire des listes 2°) parce qu'on va perdre du temps à décrypter la tête du gus au lieu de se laisser porter par les émotions du récit (et c'est important de se laisser porter par ses émotions, vous lisez jamais de magazines féminins ou quoi ?), 3°) parce qu'à un moment on va ressentir la situation d'une manière opposée à ce que nous transmet le visage du personnage, on va trouver qu'il a une réaction inappropriée, on va se dire qu'il est complètement con, et on va se détacher de lui, 4°) parce que l'intérêt d'un personnage-masque, c'est l'efficacité, ou le mystère (pour séduire le lecteur) (la quasi totalité des personnages réalistes en bande dessinée sont des beaux gosses blessés qui regardent l'horizon avec un œil qui mouille).

Efficacité et mystère, avec David B., on a les deux.
Le mystère des masques à déchiffrer. Le changement de masque à chaque case, , qui rythme et précise la pensée,
qui signifie qu'on passe d'une idée à une autre, ou qu'on approfondie une idée (quand le masque se transforme ou se révèle).


Sinon, c'est dingue, je sais pas ce qu'ils ont les beaux-gosses, avec l'Océan... Mais c'est un truc qui les travaille. 
Le côté Kersauson, tout ça. Ils doivent se dire que c'est un moyen pour participer aux grosses têtes.
Et de là, c'est direct chez Hanouna. La consécration.

PLUS RARE, LE MASQUE PEUT AUSSI ÊTRE RENFORCÉ.

Pas de nuances, pas d'expressions, pas de changements. Hard core.

Bon, euh, je vous le cache pas, c'est un parti-pris assez osé, qu'on voit pas tous les jours non plus.

Alors... Si cette logique s'applique à un seul personnage dans le récit, celui-ci devient une sorte d'autiste, de gars qui flotte à côté de sa vie sans rien percuter, d'existentialiste en perdition, façon L'étranger de Camus (je balance des références culturelles au pif pour faire style que je suis cultivé).

Sinon, carrément, allons-y à fond, n'ayons honte de rien, on peut aussi utiliser un seul masque pour tous les protagonistes du récit. Dans ce cas là, c'est à nouveau hyper profond : 1°) je vous avais bien dit que j'aimais les listes 2°) personne n'a de personnalité et tout le monde se cache derrière un masque random, on est des lobotomisés, 3°) au contraire, tous les personnages sont un peu le même personnage, tout le monde pourrait être n'importe qui, ce sont les circonstances qui forgent les êtres, rien d'autre, et derrière chaque masque se cache une éventualité de nous-même, 4°) je vous avez prévenu que c'est profond, mais, genre, aussi profond que le grand bleu.


Safari Monseigneur, Ruppert et Mulot.

Chez Ruppert et Mulot, à force, on se mélange les pinceaux, on a l'impression que le personnage en mauvaise posture à telle page est celui qui se moquait d'un autre pauvre gus quinze pages plus tôt. Comme si l'action tournait autour d'une dizaine de personnages auxquels il arrivait alternativement des avanies. Cela crée, à la longue, un sentiment de pathétique. On a pitié de tous ces personnages qui ne se rendent pas compte dans quelle galère ils sont, et qu'ils vont aussi y passer.

BIEN ENTENDU, DANS LE CAS DU PERSONNAGE HYPER-EXPRESSIF, CE QUI VA SE PASSER SERA EXACTEMENT LE CONTRAIRE DE TOUT CE QU'ON A DIT (SURTOUT SUR LA FIN).

Surtout, ça se passera la semaine prochaine.

jeudi 27 février 2014

La bande dessinée se fait un nom de famille.

A la suite du billet de la semaine dernière, Abel Lanzac, Christophe Blain et Clémence Sapin nous montrent que donner un nom de famille à un personnage change complètement la donne.

Abel  Lanzac & Christophe Blain & Clémence Sapin, Quai d'Orsay, Dargaud.

L'extrait ci-dessus est bien une des rares fois où les personnages s'appellent par leurs prénoms. Ils font tomber les barrières diplomatiques et se laissent aller à de grandes claques sur l'épaule. Ils sont plus intimes et moins distants. Ils sont mignons.

Pour le lecteur, ça marche pareil : que le personnage n'ait qu'un prénom (ou un surnom) (comme « Pim », « Pam », ou « Poum »), et il se sent proche de lui (dans l'extrait ci-dessus, on est amusé par le côté humain des personnages qui nous paraissent soudain plus sympathiques). Qu'on lui rajoute un nom de famille, et une certaine distance se crée : le nom de famille rend le personnage plus réel et il est plus difficile pour le lecteur de s'y identifier.

C'est d'ailleurs pile ce que recherchent les auteurs en collant un nom de famille à un personnage : si le fait que le personnage évolue dans le vrai monde réel a son importance, les auteurs ne vont plus s'en sortir avec des espèces de pseudonymes chelous, il va falloir que le personnage porte un vrai nom. 

Et par un vrai nom, il faut parfois entendre un vrai nom de famille.

LE PLUS SIMPLE EST ENCORE DE LEUR DONNER DE « VRAIS NOMS QUI SONNENT COMME DANS LA VRAIE VIE ».

(Basique, mais efficace.)

Même les enfants ont droit à un nom de famille ! Pas de familiphobie, ici !

Marion Duval a un père, qui a un métier (journaliste), une ville bien connue (Paris) (intra-muros) (on ne se refuse rien), et des lieux d'explorations parfaitement identifiés (la Loire, la côte Atlantique, la Grèce, etc...).

Ça c'est de la doc ! Ça c'est du journalisme ! Prends-en de la graine, Christophe Barbier ! 
(Et arrêtes de lire the Economist, tu nous fais du mal !) (Ça marche aussi avec le Parisien.)

C'est que Marion voyage dans le vrai monde. Une maison et une famille ne suffisent plus à planter le décor de ses aventures. Elle arpente un univers plus vaste, moins générique, et plus précis (un petit plan de l'île d'Ithaque pour bien se repérer dans Attaque en Ithaque, des intrigues sur des faussaires et donc des questions de réalisme dans Le manuscrit de Saint-Roch et L'homme aux mouettes).

Une vision ethnologique saisissante ! (Et des photos pour tout bien expliquer avec des flèches.)

Comme elle vit des aventure plus réelles, Marion a besoin d'un nom de famille, comme les vrais gens de la vraie vie.

Chose encore plus maligne : on veut la contextualiser ? On l'appelle « Marion Duval ». On veut la rapprocher du lecteur ? On l'appelle « Marion ». (Une opposition nom/prénom similaire à celle dans l'extrait de Quai d'Orsay.)

POUR ÊTRE CLAIR (NAN, PARCE QUE JE SENS BIEN QUE VOUS SUIVEZ MOYEN) :


Quand on donne un nom de famille à des personnages, ce n'est jamais innocent. C'est qu'on veut les inscrire dans un certain contexte réel ou réaliste, et qu'on va ensuite utiliser ce contexte dans l'intrigue du bouquin (oui, non, parce que sinon, autant pas s’embêter).


Dans le choix de ces noms de famille, il faut bien sûr faire attention, malgré tout, à ce que ceux-ci restent relativement neutres, doux à l'oreille, peu connotés. Sinon, très vite, le piège se referme.

ET NOUS TOMBONS DANS LE CAS DES « VRAIS NOMS QUI SONNENT TELLEMENT VRAI QU'ILS SONNENT POURRIS ». 


On pourrait par exemple parler des personnages de Tardi. 

Ils ont tous des noms moisis, les personnages de Tardi. 


« Esperandieu », « Mouginot », « Dugommier », « Flageolet », « Georgette Chevillard », c'est vraiment n'importe quoi. 


Et c'est très moche. 

Mais c'est fait exprès. 

De cette manière, on plonge dans une ambiance début du XIX° siècle (« Georgette ») avec des personnages ridicules aux noms ridicules (les personnages sur lesquels Tardi ne tape pas sont rares, dans Adèle Blanc-sec). Ce n'est pas grave qu'on ne s'identifie pas à eux. De toute façon, ils ne sont pas aimables. Il ne sont pas fait pour mettre en branle des mécaniques d'identification. Ils sont faits pour qu'on se moque d'eux.

 Tout est dans le titre ! Ils ne sont pas aimables, on vous dit...

Il existe toutefois chez Tardi un cas un peu plus plus sioux : celui de « Brindavoine ».

Il a un nom mi-moche, « Brindavoine ». Un nom très marqué, mais pas trop grotesque. Un nom mi-figue mi-raisin. Et, de fait, Tardi a une vision mi-figue mi-raisin du personnage.

Du coup, fondamentalement, il est un peu ridicule, « Brindavoine ».

Mais comme il a fait la guerre et qu'il en a chié...

...il est quand même sympathique.

Avec toujours ce côté vieille France que contient le nom.

C'est important, le côté vieille France, pour Tardi.

Mais foin de mi-moche ! De figue ! De raisin ! Parfois, c'est le drame !

PARFOIS, LE NOM EST POURRI SANS QUE CE SOIT FAIT EXPRÈS.

Vous me connaissez, je suis une crème (et un lâche), je ne suis donc pas du genre à débiner les auteurs maladroits juste pour me défouler. Je me contenterais de faire remarquer que dans Marion Duval (toujours elle), il y a eu l'apparition d'un personnage qui s'appelle « Philibert Égonovna ». Tout un programme mes aïeux ! Heureusement, les auteurs ne sont pas fous, et, tout de suite après avoir appris ce nom à rallonge, on apprend son diminutif : « Fil ». C'est quand même moins corseté.

On a donc le-nom-à-la-noix-mais-qui-pose-le-personnage-bourgeois, puis/et/nonobstant le-prénom-court-diminutif-cool-et-sympa-parce-que-le-personnage-est-ami-et-même-un-peu-plus-avec-l'héroïne.

Dans la même page, se côtoient le passé carrément princier du personnage, et la négation de cette facette. 

Les auteurs gagnent sur les deux tableaux en utilisant un nom réaliste qui renseigne sur les qualités du personnage et un surnom/prénom qui rapproche le personnage du lecteur, autant que le personnage se rapproche de Marion (j'étais très jaloux de cet abruti, quand j'avais son âge).

Le nom de famille pourri n'est donc pas forcément une fatalité, mais peut être transformé en avantage si l'auteur est subtil.

Il y a malgré tout un cas particulier dans cette catégorie des noms pourris. Ceux qu'on ne choisit pas et qui résistent à la subtilité des auteurs parce qu'il leur est imposé puisqu'il s'agit d'un personnage historique.

CE QUI NOUS AMÈNE A LA NOUVELLE CATÉGORIE : LES « VRAIS NOMS QUI SONNENT POURRIS, CERTES, MAIS COMME CE SONT LES NOMS DE VRAIS GENS DE LA VRAIE VIE, ON N'A PAS VRAIMENT LE CHOIX ».

Sans aller jusqu'à disséquer les soucis qu'a pu rencontrer une auteure (certes pas exempte de reproches) lorsqu'elle a voulu réaliser une biographie de « Benoîte Groult », on peut essayer de se concentrer sur les noms historiques présents dans Astérix.

Nous voilà donc avec des personnages aux noms les plus abracadabrants.

Jeu et interactivité. Saurez-vous reconnaître : 
« Ordralfabétix », « Alavacomgetepus », « Encorutilfaluquejelesus », « Liric », « Satiric », « O'Torinolaringologix », « Zebigbos » ?

Et tout ces gens
fréquentent des « Jules César », des « Scipion », des « Pompée », des « Cléopâtre », des « Brutus », « Alésia », « Gergovie », les révoltes d'Espagne, l'invasion de la Grande-Bretagne ; enfin, bon, bref, des tas de trucs.


DANS LE CAS D'ASTÉRIX, IL SE TROUVE QUE CELA TOMBE TRÈS BIEN.

Astérix est une bande dessinée qui cherche les contrastes entre l'Histoire (les noms réels des personnalités historiques) et ses personnages (les noms fictifs et fantaisistes des personnages auxquels on s'attache), pour en faire ressortir les caractères. Donc c'est parfaitement cohérent. Bravo les artistes.

MAIS, SI CELA N'AVAIT PAS ÉTÉ LE BUT DES AUTEURS ?

Dans ce cas, les auteurs auraient pu faire en sorte que le héros ne rencontrent jamais de personnages politiques, ou simplement leur aide de camp, ou encore des mecs-que-l'histoire-n'a-pas-retenu-et-sur-lesquels-ont-n'arrête-pas-sa-lecture, ou encore des simili-César-mais-avec-un-autre-nom.

C'est d'ailleurs ce que font Lanzac & Blain dans Quai d'Orsay.


En remplaçant le nom de « Dominique Galouzeau de Villepin » par celui de « Alexandre Taillard de Worms  » et celui de « Antonin Baudry » (un des auteurs) par celui de « Arthur Vlaminck », les auteurs fictionnalisent les personnalités, qui deviennent des personnages.

Premier avantage : le lecteur ne peut quand même pas s'empêcher de penser que c'est inspiré de faits réels (comme on dit) et que donc, oui, bon, d'accord, ce ne devait pas être exactement comme ça, mais un peu quand même... Il s'établit des parallèles avec les faits historiques qui enrichissent la fiction. (Un peu comme dans Quai d'Orsay, quand on découvre que Cole et Worms, Powell et Villepin, sont amis.) (Ou quand, dans Astérix, on a des dialogues entre Brutus et César.) Un second degré apparaît dans le récit. 

Deuxième avantage : on ne s'embête plus avec la vrai vérité ; c'est de la fiction ; les auteurs ont le droit de prendre leurs aises pour rendre le récit plus attractif et manipuler les faits. 

Troisième avantage : comme les personnages sont fictionnalisés, ils peuvent aussi être bande dessinééisés (à dire dix fois très vite). Leurs actes autant que leurs aspects physique sont tirés vers des particularités qui facilitent la narration de la bande dessinée.

Cet aspect est rendu évident quand les physiques des personnages principaux sont tirés vers la caricature pour en faire des silhouettes (un aspect que Blain adore utiliser dans toutes ses bandes dessinées).

Puisque Blain fait de la musculation, je ne tirerais aucunes conclusions sur ce qu'essayerait éventuellement de compenser quiconque en cartoonisant ses personnages et leurs nez.

Cette caricature n'est pas que superficielle. Par exemple, ci-dessous, le comportement fanfaron de « Taillard de Worms  » (et sa manie de passer voir son équipe en coup de vent) facilitent les ellipses.

Pas besoin de montrer machin qui rentre, un coup de vent et il est là.

Un effet poussé au maximum, parce que c'est plus rigolo.

Bref : si des auteurs ont comme contrainte d'utiliser des personnalités-vraies-d'aujourd'hui-ou-d'hier, il faut encore une fois en faire un atout en modelant ces personnages (dans leurs personnalités, dans leurs actes, et jusque dans leurs noms) pour pouvoir les utiliser à bon escient (comme un vrai personnage de bande dessinée et de fiction, chez Blain et Lanzac ; comme un référent historique qui contraste avec les gros nez des gaulois, chez Uderzo et Goscinny).

Une rotondité de nez qui ne trompe pas sur le rôle du personnage, entre Astérix et Jules, Chesterfield et le cousin.

BREF, BREF, BREF...

Dans ce cas comme dans les autres, il s'agit de jouer du contexte.


Un contexte réel ? Un nom réel.

Un contexte historique ? Un nom qui sonne vieille France, ou vieille Gaule, ou je sais pas quoi...

Un contexte politique ? Un nom un peu différent (pour transformer l'homme publique en personnage) mais qui ne détone pas.

TOUT ÇA, C'EST TOUJOURS LA MÊME CHOSE !

Le but est de jouer de références extérieures, réelles (des noms qui font penser à d'autres pays) ou fictionelles (des noms qui font penser à d'autres récits) pour, à chaque fois, installer une ambiance, un contexte, une identité particulière.

  • Des noms qui posent une ambiance « America, Fuck Yeah ! » avec « Alan Smith », « Jack Shelton », « Steve Rowland », « Jason Fly », « Jason Mac Lane » et des SPOILERS partout dans les deux images qui suivent.

Van Hamme, Vance, Petra, XIII - Secret Defense, Dargaud.

  • Une ambiance étrange, balkanique mais  familière, avec « Alcide Nikopol », « Jill Bioskop », « Ivan Vabek ».

Enki Bilal et la Eierkrieg dans La femme piège, Les humanoïdes associés.

  • Une ambiance de récit d'aventure réactualisé, avec « Naim », « Maïmounia », « Günter », « Jean-Philippe», et « Ali » (des noms similaires à ceux de Corto, Bouche dorée, Steiner, Tristan).

Benjamin Flao, Kililana song, Futuropolis.

  • Une ambiance de conte du chat perché, avec « Philémon », « Félicien », et « Monsieur Barthélémy » (des noms communs mais un peu désuets).

Fred, Philémon - L'enfer des épouvantails, Dargaud.

C'EST UN PEU SYSTÉMATIQUE, DITES DONC...

Les auteurs essayent à tous les coups de trouver des noms qui inspirent et correspondent à une ambiance de récit.

Qui dit récit réaliste dit nom de famille.... Mais quand il s'agit d'histoires qui concernent des souris qui portent des jupes ou des grooms qui chassent en Palombie, ça ne colle plus... Plus qu'un contexte réaliste, il faut alors planter une ambiance de douce fantaisie, et utiliser les noms qui vont avec...

CE SONT CES NOMS QUE J'ESSAYERAI DE DÉCORTIQUER LA SEMAINE PROCHAINE.

(PROMIS, CETTE FOIS-CI, JE NE DÉPASSERAI PAS, J'AI DIT QUE JE NE FERAI PLUS QU'UN POST SUR LE SUJET, ET JE N'EN FERAI PLUS QU'UN.)

jeudi 20 février 2014

La bande dessinée se fait un nom.

Abel Lanzac, Christophe Blain et Clémence Sapin nous montrent que, trouver le nom d'un personnage, c'est chaud patate.



Abel Lanzac & Christophe Blain & Clémence Sapin, Quai d'Orsay, Dargaud.

Dans la scène ci-dessus, on comprend très bien ce qui se passe et à quels évènements tout ceci se réfère.

Pourtant, les personnages ne s'appellent pas du tout « Dominique de Villepin » et « Colin Powell » mais « Alexandre Taillard de Worms » et « Jeffrey Cole ».

Pourquoi ?

PARCE QUE LE CHOIX DU NOM D'UN PERSONNAGE N'EST PAS UNE SINÉCURE.

Inconsciemment, à cause, souvent, de simples préjugés, ce nom construit une première idée du personnage dans l'esprit du lecteur, une idée qui lui sera constamment rappelée au cours du récit et qui va façonner la capacité du lecteur à s'identifier au(x) personnage(s). 


Problème : si l'identification aide le lecteur à suivre une histoire (en y glissant les sentiments que lui inspire telle ou telle situation), celui-ci veut-il vraiment s'identifier à un personnage qui s'appelle « Robert » ?

C'est vrai, que, quand on entend le prénom « Robert », on pense plus à quelqu'un comme lui :


Qu'à quelqu'un comme lui :


 Ce qui est un peu dommage pour tous les Roberts de France et de Navarre...

Il faut donc choisir le nom de ses personnages avec soin, en ayant en tête tout ce que ce nom peut représenter, ou tout ce que ce nom peut permettre d'un point de vu narratif.

PAR EXEMPLE : LA SOLUTION « TINTIN ».

« Tintin » est un nom qui ne veut rien dire, un nom informel et neutre.

Trouver un tel nom n'est pas si facile... Il faut qu'il n'ait aucune signification (on se doute bien que « Haddock »  n'est pas un charcutier), mais qu'il ne paraisse pas abstrus (« Rastapopoulos » est un nom trop bizarre et  exotique, trop compliqué pour ne pas nous faire cogiter). Il faut que ce soit un nom qui reste vierge. Une boîte vide dans laquelle le lecteur pourra y glisser ce qu'il veut : une personnalité, des émotions, du boudin au pomme. Ce qu'il veut.

« Tintin »  : un  prénom aussi neutre et interprétable que son visage.

Si le nom du ou des personnages est bien choisi, s'il est réellement une boîte vide avec laquelle on peut jouer, il est d'ailleurs possible d'y glisser bien plus qu'un simple patronyme.

Un nom bien choisi, et le lecteur glisse dans le personnage les sentiments que lui inspire telle ou telle situation. 
Un mot bien choisi, et le lecteur glisse dans les dialogues le sens que lui inspire telle ou telle situation.

Ces noms ne sont pas obligés d'être fantaisistes et peuvent être tirés du réel (après tout, « Schtroumpf » veut dire « chaussette »). Le tout étant qu'ils soient suffisamment inusités pour ne pas être une référence directe à quelque chose de connu. Un mot qui reste vide de sens. 

Par exemple, en parlant de noms qui ne ressemblent à rien :

Les deux personnages aux têtes de cartoons et aux nez plus que de raison 
ont aussi des noms bizarroïdes (Blutch et Chesterfield).

Les autres personnages sont dessinés avec plus de réalisme et possèdent donc des noms normaux 
(Colonel Appletown, General Alexander, etc...).

Dans cette bande dessinée, il y a deux mouvements parallèles. Les personnages auxquels on s'identifie ont des noms neutres et des visages peu réalistes. Les protagonistes auxquels ont ne doit pas s'identifier (parce qu'ils s'opposent à nos héros) ont des noms beaucoup plus précis et un dessin qui ne l'est pas moins.

OUI PARCE QU'IL N'Y A PAS QUE LES NOMS, DANS LA VIE.

C'est une des belles tartes à la crème de la bande dessinée : il est plus difficile pour un lecteur de s'identifier à un personnage réaliste, parce qu'il va lui paraître plus comparable à une personne qu'il pourrait rencontrer au débotté dans la rue qu'à un pure produit de son imagination.

Un dessin plus euh... dessiné, moins réaliste, va permettre au lecteur de se rapprocher/s'identifier à un personnage qui restera plus flou, qui correspondra déjà plus à l'image mentale qu'on se fait de quelqu'un (une image qui nous est donc déjà personnelle) qu'à son apparence réelle (qui nous est extérieure).

Ici, on peut faire un parallèle entre les noms, la représentation des personnages, et notre attachement à eux.

C'est clair et net : plus on doit s'identifier/s'attacher à un personnage, plus son nez est gros et rond.

La caricature rapproche le héros du lecteur.

MAIS ALORS, A CONTRARIO, DE QUELLE MANIÈRE PEUT-ON NOMMER UN PERSONNAGE DESSINÉ DE MANIÈRE RÉALISTE ET DONT ON VEUT FAIRE UN HÉROS ?

Ce n'est pas bien compliqué : quand on se retrouve avec une bande dessinée réaliste mais qu'on veut quand même donner un nom flou au personnage, que fait-on ? Hé bien on donne un nom réaliste, mais flou (pas con, le mec).

Un chiffre, par exemple...

Dans le cas d'une bande dessinée réaliste, les auteurs ne doivent pas viser à l'identification lecteur-personnage, mais à l'identification lecteur-action. Le lecteur se dit alors : ouais, bien joué mec, moi aussi, j'aurais fait pareil. Le saut sans parachute, la réception sur le dos du tueur en pleine air, la rupture des cervicales. Tout pareil. On est sur la même longueur d'onde, bro'.

Le lecteur ne se dit pas qu'il pourrait être XIII, il ne s'y identifie pas. Il trouve simplement ses actions logiques 
et les valide. Il se dit que, s'il était lui aussi placé dans un avion en flammes sans parachute avec des tueurs en série à ses trousses, il ferait devrait faire pareil.

(D'ailleurs, la critique qui revient chez les déçus de XIII n'est pas : « le perso devient con » (qui est la critique négative des gens qui s'identifient) (comme dans Breaking Bad) ; mais « l'histoire vire au n'importe quoi » (qui est la critique négative des gens qui suivent et valide les actions des personnages) (comme dans Lost).)


MAIS, DU COUP, A QUOI ÇA SERT, UN NOM FLOU CHEZ UN PERSONNAGE RÉALISTE ?


Le personnage de XIII cumule des tas d'avantages, non plus d’identification, mais de progression parallèle : au début de l'histoire, il n'a pas de nom, il n'a pas d'identité, il ne connaît même pas ses capacités physiques ou intellectuelles. Bref, le personnage en sait autant sur lui que le lecteur. Ils en sont tous les deux au même point. Il vont marcher de pair vers la découverte de la vérité.


Et en route vers une aventure tellement pleine de rebondissements qu'ils vont rebondir les uns sur les autres !


Le nom de « XIII » n'est pas comme celui de « Tintin » (il n'est pas fantaisiste), mais il reste générique, libre de toute connotation à une nationalité, un caractère, une époque. Il est parfait pour qu'un lecteur ne se fasse aucune idée préconçue sur le personnage. Un nom vierge. Avec lequel on peut partir à l'aventure.

BON... CERTES... BIEN SÛR... MAIS...

On ne peut pas appeler tous ses personnages « Trululu » ou « Fantômas ». Des fois, les auteurs ont quand même intérêt à ce que leurs personnages aient un quotidien et des noms un peu plus comme dans la vie de tous les jours. 

Dans ce cas, s'ils veulent rester relativement flou, il leur reste un  dernier as dans leur manche...

LE NOM PEUT ÊTRE UN PRÉNOM.


C'est un peu plus réaliste (nous aussi, on a un prénom) et c'est relativement abstrait (beaucoup de gens portent le même prénom, donc ça ne désigne personne de précis, ça reste, là encore, un peu flou) (appeler son personnage « Martine » ou « Martine Aubry », et ça change quand même pas mal de choses dans le récit et dans notre appréciation de l'ensemble).


A noter que, souvent, quand le personnage n'a qu'un prénom, c'est que c'est un héros de bande dessinée pour enfant. 
Les auteurs cherchent à ce moment à décrire un univers vaste-mais-pas-trop, chaleureux-non-pas-aventureux, reconnaissable-mais-un-peu-différent-quand-même. Bref : un univers à la « Cédric », qui porte un prénom reconnaissable-et-connu-mais-qui-ne-nous-en-dit-pas-plus-que-ça.

SEULEMENT VOILA...

« Cédric » reste cantonné à des aventures assez ordinaires... 

Quand le personnage commence à s'écarter d'un quotidien relativement balisé et à vivre des aventures what-the-fuck, la solution du prénom ne suffit plus.

Les auteurs vont alors devoir faire acte de réalisme et donner, en sus du prénom, un nom de famille à leur personnage...

CE QUE J'ESSAYERAIS DE DÉTAILLER LA SEMAINE PROCHAINE.

(Attendez, j'ai fait un truc hyper structuré. Première partie : les noms flous. Deuxième partie : les noms réalistes. Troisième partie : les noms bizarro-rigolos. Thèse-antithèse-synthèse. Structuré, je vous dit.)