Quelques pages de bande dessinée de temps en temps.

Une critique essayant d'être intéressante à cette occasion.

Un aspect particulier de la bande dessinée à chaque critique.


Affichage des articles dont le libellé est Corto Maltese. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Corto Maltese. Afficher tous les articles

mercredi 17 janvier 2018

La bande dessinée est pleine de gentils.

Pour moi, on peut aborder le personnage de deux façons :
  • Soit on sait ce qu'il pense.
  • Soit on ne le sait pas.
Si on sait à quoi pense le personnage, peut importe comment, peut importe pourquoi, on va se rapprocher de lui. Montrer un personnage agir, peu nous chaut. On voit tous les jours des tas de gus agir dans la rue sans en avoir rien à cirer. Mais commencer à entendre ses pensées, et comprendre pourquoi il fait ci ou ça, et nous voilà placés directement dans l'intimité d'un personnage sans qu'on n'ait rien demandé. On va se positionner par rapport à lui, et entrer dans une sorte de dialogue silencieux. « Alors, là, oui, je suis d'accord. » « Alors, là, non, franchement, tu pousses le bouchon un peu trop loin Maurice. » Qu'il soit bon, méchant, soupe-au-lait ou complètement casse-couilles, le fait est qu'on sera à côté du personnage, en train d'essayer de le comprendre. On va devenir une espèce d'ami, de sidekick, prêt à tout pour l'accompagner dans ses aventures.

ÊTRE PROCHE DU PERSONNAGE.

Si, en plus, son quotidien ressemble au nôtre, on sera à ses côtés en train de s'identifier. « Hé ! Moi aussi je prend la voiture des fois ! Comme on est trop frères de voiture ! » « Hé ! Moi aussi je marche dans la rue des fois ! Comme on est trop connectés ! Il se passe un truc entre nous, là, non ? ». Plus on s'identifiera, plus on aura l'impression de vivre des aventures par procuration, des aventures qu'on aurait pu vivre nous aussi, si les circonstances l'avaient permis. Comme si la vie du personnage était parallèle à la nôtre. Celle d'un voisin, ou, encore une fois, d'un ami.

Lapinot est bourré de trucs comme ça : toutes les cinq pages, paf, un petit événement-comme-dans-la-vraie-vie-des-vrais-gens. Qui ne s'est jamais énervé avec un mec qui tracte dans la rue ? Qui ne s'identifie pas totalement avec Lapinot à ce moment là ? (Peut être les mecs dont le boulot est de justement tracter dans la rue, ceci dit...)

ÊTRE ÉLOIGNÉ DU PERSONNAGE.

Si, au contraire, le personnage s'éloigne de nous et vit des choses soit extraordinaires, soit complètement étrangères à notre quotidien (la vie d'un homme préhistorique, par exemple), on gardera cette sorte de proximité intellectuelle avec le personnage et l'impression qu'on peut le comprendre, mais on perdra l’impression qu'on pourrait être lui et lui pourrait être nous. C'est souvent volontaire de la part des scénariste pour construire des personnages over-cools ou méga-surpuissants. Des personnages idéalisés avec lesquels ils n'est même pas question de pouvoir rivaliser.

Corto Maltese est l'idéal de son auteur : il est le personnage que Hugo Pratt aurait voulu être. Un peu plus beau gosse, beaucoup plus romantique, qui voyage tout le temps, et qui tombe toutes les filles (ce qui nous renseigne sur Hugo Pratt : il avait la dalle, il avait envie de se taper tout ce qui bouge). (Imaginons maintenant que Joann Sfar et Hugo Pratt se rencontrent, est-ce que ça fait un trou noir ?)

Corto Maltese, le Harvey Weinstein du début du XX° siècle.

Superman est un idéal : il incarne la bonté.


Superman, franchement, c'est un mec super.

De la même manière, les personnages idéaux sont souvent entourés de personnages beaucoup moins recommandables qui servent d'intermédiaires entre le lecteur et lui (Jimmy Olsen chez Superman, Raspoutine chez Corto Maltese, Christophe Castaner chez Macron) ; des personnages dont les lecteurs sont généralement plus fans, parce qu'ils sont moins distants (ils sont plus comme nous, moins moralement hauts et inatteignables) (Christophe Castaner, par exemple, il a sans arrêt des angines, ce qui explique sa voix grave, moi qui suis sans arrêt malade, ça me le rend sympathique). C'est avec ce genre de personnages qu'on va entretenir ce fameux dialogue lecteur-personnage. Au final, on se rapprochera également du personnage idéalisé, mais avec un degrés de séparation de plus. (Je suis proche de Raspoutine, qui est proche de Corto Maltese, donc je suis un peu proche de Corto Maltese quand même.)


En fait, Corto Maltese, pour rester classe, n'est jamais vraiment moteur de l'action de ses propres aventures. Il se laisse porter par le fil de l'eau, et ce sont les personnages secondaires qui font avancer le bazar. (Ici : Raspoutine arrive, et l'aventure commence.)

Ici : Raspoutine arrive, et l'aventure commence.
(C'était juste pour vous prouver que je raconte pas toujours n'importe quoi.)


ÇA SE COMPLIQUE.

Tintin, c'est encore plus particulier, parce que, certes, Tintin est un idéal sans super pouvoir (il agit toujours moralement exactement comme il faut, traque les méchants, sait faire de l'alpinisme, de la pagaie, monter à chameau, à cheval, piloter un avion) mais c'est aussi, un peu, une coque vide (son visage n'a aucun trait marquant, son appartement est pauvre en déco, on ne connaît rien de sa vie, il n'a pas de copine, etc...). Donc, ce qu'il se passe c'est que 1°) Tintin est un idéal, donc 2°) il se met en place la même mécanique qu'avec Corto Maltese, qui est qu'on va plutôt essayer de devenir ami avec les amis du héros, plutôt qu'avec le héros en lui-même directement, qui a l'air un peu de se la péter. 3°) En l’occurrence, on va devenir ami avec Haddock, qui est rigolo, plein de défauts, lui, pas de soucis, on sait toujours ce qu'il pense, vu qu'il le cri. 4°) On essaye donc de se mettre dans les pas de Haddock, d'imaginer qu'on peut vivre les mêmes aventures que lui et, justement, à côté de Haddock, il y a un jeune gus, même pas sexué, dont on ne connaît rien, on sait à peine où il vit, on sait même pas comment , on peut très bien imaginer qu'il vit comme nous, avec le même style, les mêmes goûts, les mêmes manies, vu que rien ne nous dit le contraire (à part qu'il a vraiment des goûts vestimentaires de merde). 5°) En étant d'abord repoussé par l'idéalité de Tintin, on en vient à marcher à côté de Haddock, puis, en se glissant dans l'image presque vide à côté de lui, on en vient à s'incarner dans Tintin. 6°) Hergé a inventé le personnage à turbo-répulsion-fusion-inversée. Brillant.

De la même manière que Raspoutine est le moteur des aventure de Corto, Haddock (et à peu près tous les autres personnages) sont les moteurs des aventures de Tintin.

C'est assez visible dans cette page, dans laquelle Tintin est finalement assez statique, alors que tout le monde s'agite autour de lui et le traîne par la peau du cou vers les ennuis.

Finalement, Tintin, c'est un casanier qui s'ignore.

ÊTRE ENTRE LES DEUX.

Dans la plupart des cas, les scénaristes vont faire un compromis entre le personnage bon-copain-avec-qui-on-n'a-pas-honte-de-traîner-en-sous-vêtement et le personnage idéal-super-beau-super-cool-super-gentil-qui-mange-bio-recycle-aide-les-petites-vieilles-est-milliardaire-a-su-rester-simple. Dans ce cas là, le personnage sera idéalisé, mais avec quelques gros défauts pour qu'on le sente malgré tout un peu proche de nous. Il va jouer au yoyo avec le lecteur. Un coup on va le trouver trop cool, un coup on va se dire qu'il nous ressemble.

Astérix est râleur, cabochard, il se dispute et se bagarre tout le temps. Bon, d'un autre côté, il est intelligent, part à l'autre bout du monde à chaque fois qu'un gus qu'il ne connaît pas vient lui demander de l'aide, lutte pour le bien, et redresse les torts.


C'est un héros, y a pas de doutes, mais qui peut agir comme la pire des têtes de lard quand il est sur les nerfs. Astérix est un mix entre Tintin et Haddock. 
(Alors que Obélix est plus un mix entre Haddock et Tournesol, le pur sidekick, quoi.)

Gaston est une sorte d'idéal perverti. Il est gentil, il est écolo, il aime les animaux, il recycle, il invente, il construit, il n'aime ni l'armée, ni les chasseurs, ni les parcmètres. Mais il est tellement boulet et feignant que toutes ses qualités deviennent des poids pour ses collègues de boulot. Il devient une espèce de maniaque tellement plongé dans sa bulle qu'il n'arrive plus à voir qu'il nuit aux autres. C'est un héros positif tellement poussé à l’extrême qu'il devient encombrant. 


De cette manière Gaston se rapproche de nous quand on a l'impression d'être un gros lourd dans un groupe et qu'on sert à rien. On a mis tout notre cœur pour faire un fondant au chocolat, qui est trop cuit, tout dur, et qui a dégagé une vielle odeur de cramé dans le four, et en plus un connard arrive avec ses verrines de tiramisu matcha/azuki et sauve la situation. On sait qu'on a un bon fond, mais on se sent un peu merdique quand même. C'est ce côté là qui nous rapproche de Gaston.


Avec ce genre de héros mixte, on en revient (comme au début de ce post) à des personnages plus forts que nous, plus imaginatifs, avec des vies bigger-louder, mais des défauts qui nous les rendent proches, qui favorisent notre identification.


Voilà ce qu'on a envie de faire à Astérix et Gaston, les serrer bien fort dans nos bras, parce qu'ils ont l'air d'être de chouettes copains, aussi boulets et aussi gentils que nous.

ET LES MÉCHANTS ALORS ?

Ouhlà !

Ouhlàlàlàlà !


On verra ça la semaine prochaine.

jeudi 4 février 2016

La bande dessinée est un multi-mythe guerrier.

Corto Maltese nous montre ce que c'est qu'un guerrier, un vrai, un qui sait exprimer ses sentiments.



Hugo Pratt, Les éthiopiques, Casterman.

TROP BON TROP CON.

La figure du guerrier est une figure mélancolique.

Ouais bin il se la pète quoi, je vois pas très bien ce qu'il y a de remarquable là dedans.

A la base, il veut pas y aller. Et puis les gens insistent, alors il se dévoue, pour rendre service. Donc il y va et tue tout ce qui bouge sans sourciller (mais en étant triste pour ses ennemis quand même), puis, il rentre chez lui (ou pas, c'est un peu 50/50 sur les capacités de survie du guerrier, sur ce coup là, y a une justice), et ne parle plus jamais de tout ça.

C'est ce qui arrive à Achille, qui boude dans son coin, qui se fait prier, qui fait sa danseuse du ventre, mais qui, au final, y va quand même, parce qu'on vient de lui tuer son petit copain, et gagne la guerre de Troie (qui s'éternisait quand même depuis 10 ans) quasiment à lui tout seul.

C'est ce qui arrive à Arjuna (qui est donc le héros d'une grande saga hindouiste qui médite sur la vanité de toute existence), qui, juste avant une grande bataille, trouve soudain que tout ceci est vain et absurde (la guerre, absurde, quelle drôle d'idée), ne veut plus combattre, et ne lance pas l'attaque (du coup, les armées des deux camps restent plantées là comme des cons). Il faut alors toute la puissance rhétorico-philosophique de Krishna-Vishnou pour expliquer que ses troubles psychologiques ne sont provoqués que par le désir, et qu'il faut s'en abstraire en suivant, notamment, le Karma yoga (faut faire des trucs, et pas se prendre le chou) (voilà comment je vous résume une œuvre multi-millénaire et dix fois plus longue que la Bible en deux coups de cuillère à pot, ne me remerciez pas).

Et blabla bli, et blablabla, et j'ai trop une conscience, et je réfléchis, et je ne suis pas qu'une belle petite gueule. 
Et tu nous emmerdes, oui !

LA GUERRE, C'EST MAL.

C'est important. Le héros guerrier ne veut pas faire la guerre. Parce que le héros guerrier n'est pas juste un gros tas de muscles bon à casser des nuques, il est aussi sensible et réfléchi. Et, ça, ça plaît aux filles ça construit un personnage multi-dimensionel qui n'est pas simplement défini par sa fonction (tuer des gens), ni par ses actions (pacifier la zone sur 10 kilomètres carré), mais qui a aussi des états d'âmes.

Ces états d'âmes sont à la fois motivés par l'action (finalement, le génocide, il est pas pour) et rythme celle-ci. S'il était juste guerrier, il aurait massacré son petit monde et on en parlerait plus ; mais, là, il y a du suspense : y va-t-y, y va-t-y pas, et est-ce qu'en plein milieu de la bataille, au milieu de tous ces morts, il va pas recommencer à nous faire une petite dépression ?

Disons plutôt qu'il a trouvé une bonne excuse pour rien foutre. Le vague-à-l'âme, il a bon dos !

LA RÉFLEXION, C'EST BIEN.

Deuxième effet Kiss Cool : comme, de fait, on met en avant les états d'âmes, la psyché, et même les questionnements philosophiques du héros, au final, l'action n'est plus au centre du dispositif scénaristique ; ce qui en devient le centre, c'est le héros, ses questionnements, et l'ensemble des personnages qui gravitent autour de lui et qui se positionnent par rapport à ces questionnements. Les hésitations du personnage impliquent une pause dans l'action, et un développement NATUREL de la réflexion. Parce que sans cette réflexion, l'action ne risque pas de reprendre, donc il faut automatiquement en passer par là pour réussir à poursuivre l'action.

Au final, on se retrouve dans un film de chambre de bonne, avec des mecs qui discutent du sens de la vie. C'est juste qu'ils sont entourés de cadavres.

Bref : pour faire un bon héros guerrier, faites-en un intello qui se prend la tête.

Le mec, il se trimbale avec un bouquin illisible, et il se cache même pas que c'est juste pour la pose et qu'il le lit pas en fait.

MAIS CE N'EST PAS TOUT !

Faites en un intello SOLITAIRE (un emo intello) (c'est bien connu : Achille était un gros emo introverti) (si, ce que je dis est vrai) (non, je ne raconte pas n'importe quoi).

Le guerrier est un héros solitaire parce que : 

  • D'une, il est seul dans ses pensées de gros intello.
    C'est bien la vie intérieure, mais à un moment, faut se bouger le cul, aussi, tu crois que le monde il va t'attendre ? Loser !

    • De deux, il est super fort et peut tuer n'importe qui rien qu’avec un clin d’œil, alors il s'extrait de la masse ; les autres, ce sont des soldats, lui, c'est un guerrier, tu vois ?
    C'est un putain de psychopathe qui napalme toute la zone, et on voudrait me faire croire que c'est un mec bien ? je rêve !

    • De trois, quand il rencontre un autre guerrier, ils se reconnaissent, savent qu'ils sont faits de la même eau, et se font un check-check discret pour montrer le respect mutuel qui les anime.



    Bref, dès qu'il y a un tueur dans la région, ils se trouvent trop de points communs. Gé-ni-al.

    • De quatre, la guerre, c'est de la merde, et il le sait.
    Une vision très tardiesque de la guerre.

    Il en est ainsi du héros guerrier : il est parfaitement conscient que la guerre, c'est nul, et qu'il a une vie de con.

    TRAVAIL DÉVALORISANT ET HONTE DE SOI.

    Si cette remarque est peut être pas super vraie pour Achille (qui kiffe un peu être le héros de toute la nation achéenne) (mais dont le combat est quand même vain, hein, faut pas déconner non plus, si notre vie avait du sens, ça se saurait), elle l'est complètement pour Arjuna (qui en arrive à remettre en cause toute sa vie, et sa fonction sociale), ou encore pour Sanjuro et Rolf Steiner.

    Rolf Steiner est un sergent de l'armée allemande en débâcle en Crimée en 1944. C'est vrai que, dans la vie, on fait plus jouasse. Il n'aime pas sa hiérarchie, il n'aime pas le régime nazi, il n'aime pas la guerre. Mais pourquoi se bat-il, alors ? Pour essayer d'aider ses hommes, déjà, et puis parce qu'il est bon à ça. Par habitude et par addiction.

    Sanjuro (héros du film éponyme de Kurosawa avec Toshiro Mifune dans le rôle titre) est un samouraï sans maître qui trouve que le recours à la violence est vain, mais qui ne peut rien faire d'autre que d'utiliser cette violence, puisqu'il ne sais rien faire d'autre. Ok, il est super fort à la bagarre, mais il sait que cette bagarre est l'arme des faibles.

    Ces guerriers ont tous le sens de la vanité. Ou ils n'ont pas celui du ridicule. Ça dépend du point de vue.

    LE PETIT CŒUR QUI BAT SOUS L'ARMURE.

    Le héros guerrier trouve ainsi une manière d'échapper à son statut de gros bourrin sous stéroïdes en devenant un gros bourrin qui a parfaitement conscience de sa place dans l’échiquier de l'univers et qui n'en est pas plus fier que ça.

    Voilà ! Ça c'est un vrai héros qui meurt pour la patrie ! Pas comme certains supposés beaux gosses bruns planqués !


    C'est à ce moment que le héros guerrier échappe à son cadre de personnage-fonction (un personnage-fonction est un personnage qui n'est défini que par sa fonction, qui ne fera rien en dehors de sa fonction, et dont on ne saura rien hors de sa fonction ; si ça fonction est d'ouvrir une porte, le personnage-fonction ouvrira des porte durant tout le récit, et on ira pas chercher plus loin) pour devenir un vrai personnage avec des pensées, des remords (Arjuna), des colères (Achille), des désillusions (Steiner) et des dégoûts (Sanjuro).

    En plus, si l'auteur se sent les épaules, ça permet de favoriser une réflexion mi-philosophique mi-sociologique sur le ton de « vanité vanité tout n'est que vanité ».

    Enfin, ça rend le héros sexy.

    AH LE SALOPIAUD !

    C'est une constante absolue : voir un héros super doué qui, en plus, souffre de ses dons et a du vague à l'âme, ça donne envie de le consoler, et, de  fait, tous ces héros sont des aimants à femmes et/ou hommes.








    Et gnagnagna je me les tombe toutes. Et gnignigni je suis un aimant à meufs. Mais ce qu'elles recherchent c'est un échange ! 
    Tu comprends ça, mec ? T'es en train de trahir leurs sentiments, là !

    On a donc toujours l'impression qu'il y a lui, son aura de coolitude-sexitude-badassitude, et les autres, qui s'écartent sur son chemin en se flagellant de pousses d'orties fraîches, ou, au moins, en suivant son tempo. Le vague à l'âme du guerrier renforce son côté sexy, qui renforce son côté leader naturel, qui renforce son côté guerrier, qui renforce son vague à l'âme, qui renforce son côté sexy... Etc.

    Ouais bin il aime bien se faire prier, quoi.

    CECI DIT.

    En respectant ces codes, on permet de peupler un personnage pas forcément hyper intéressant ou hyper varié de tout un tas de pensées qui le rendent à chaque fois unique et profond.

    Le simple fait de faire prendre conscience au héros guerrier de son statut à part de héros guerrier lui permet d’échapper à sa fonction de héros guerrier (et aux intrigues convenues qui vont avec) pour devenir un vrai personnage.

    MOI, JE DIS : « PAS MAL ».

    C'est ça ouais, vas-y, casse toi !

    vendredi 13 septembre 2013

    La bande dessinée est un trait qui vibre.

    Interro surprise : qu'est-ce qu'un bon dessin ?

    Hugo Pratt, Corto Maltese en Sibérie, Casterman.

    Alors alors... Un bon dessin... Une définition donnée par un type qui n'a jamais bien dessiné de sa vie... Ouuuh que ça va être bien... Je sais pas vous, mais, moi, je le sens super bien. Alors alors alors... Hum... Bon. C'est mon opinion perso, hein. A mon humble avis et tout le tralala... Un bon dessin, donc, je dirais que c'est :
    1. Un trait vivant.
    2. Un ensemble cohérent.

    Entre autre, hein...

    Mais on peut partir là-dessus...


    UN TRAIT VIVANT.

    Ce serait un trait qui, intrinsèquement, tout seul comme un grand, serait « émouvant », exprimerait quelque chose.

    Un trait qui pourrait être fort, dense, puissant, comme les ombres des jambes d'une fighteuse (sur lesquelles les traits presque droits montrent la détermination, sur lesquelles les ombres, les noirs très marqués, montrent la force, la densité (on pourrait dire les muscles) (façon biceps huilés de The Rock).


    Un trait qui pourrait être tremblant comme un personnage perdu dans la brûme (un personnage qui arrive, qui prend ses repères, qui n'a pas encore décidé ce qu'il allait faire, qui est indéterminé et flou comme son trait).


    Un trait qui pourrait être doux et onctueux comme un yogourt à 96 % de matière grasse ou une discrète ligne de neige qui vient de se déposer sur le sol (ce qui donne des lignes moins droites que ceux de la fighteuse, mais plus affirmées que dans la brume).



    Un trait qui pourrait être colérique comme euh... un personnage en colère (avec des sourcils tout froncés, des traits de partout, qui se croisent, qui se brouillent, qui s'emmerdent, qui se font la gueule les uns les autres).


    Un trait qui pourrait être déterminé comme une surprise.


    Un trait qui pourrait être calme, voir las ; comme une fumée de cigarette (dans laquelle on peut voir des pleins et des déliés, comme le pinceau qui se balade doucement sur la feuille de papier).


    Un trait qui pourrait être juste là, neutre, tranquille, sans moufter, comme un cadre de bande dessinée par exemple. Juste là parce qu'il faut bien être là. Le plus neutre possible. Juste pour définir un grand espace... Un trait le plus neutre possible pour dessiner, en creux, en négatif, tout l'espace qu'il contient.



    UN TRAIT COHÉRENT.

    Ce serait un trait qui exprimerait les mêmes idées (densité, douceur, colère, détermination, calme, lassitude) que les autres éléments de la bande dessinée (l'histoire, la narration, les textes, les attitudes, le dessin).

    UN TRAIT COHÉRENT AVEC L'HISTOIRE.

    Celle-ci étant celle de tas (densité) d'aventuriers (détermination !) désabusés (lassitude) se faisant la guerre (colère) tout en se respectant mutuellement (douceur, calme).

    UN TRAIT COHÉRENT AVEC LA NARRATION.

    Celle-là voyant défiler de nombreux sujets, de nombreux personnages (densité), souvent très calmes face à leurs difficultés (lassitude), avec de longs moment de pauses (douceur) brisés tout d'un coup par de bref instants de violence (colère).

    UN TRAIT COHÉRENT AVEC LES ATTITUDES DES PERSONNAGES.

    Ces attitudes elles-mêmes étant parfois très calmes,


    pour virer soudainement au colérique,


    puis redeviennent douces,


    voire alanguies.


    UNE PETITE PAUSE SPÉCIAL JEU POUR SE DÉGOURDIR LES JAMBES !

    (VOUS POUVEZ AUSSI ALLER VOUS CHERCHER UN CAFÉ.)

    Pourquoi Corto se la pète-t-il toujours à faire son beau gosse de profil, dans le coin droit de la case, regardant vers la gauche ?

    CECI ETANT FAIT, REVENONS A DU SÉRIEUX, DE L'INTELLO, A DU PROFESSEUR AVEC COLLIER DE BARBE. VOUS CROYEZ QUAND MÊME PAS QUE VOUS ETES ICI POUR PASSER LE TEMPS, DITES DONC !

    Plus que de garder les mêmes têtes d'une image à l'autre, un récit super-méga-cool se doit surtout de garder la même ambiance, le même esprit, la même touch tout du long d'un récit. Cette esprit (that's the spirit !) passe par tous les éléments de ce récit (narration, personnages, etc. ; tous les trucs évoqués plus haut). 

    Et, bien sûr, entre autres, cette esprit passe par le dessin et son trait !

    COMPARONS ÇA A D'AUTRES AVENTURES DE CORTO ET RASPA.

    Première page de Corto Maltese en Sibérie.


    Première page de Corto Maltese - La ballade de la mer salée.

    Ça commence toujours le nez dans les bouquins, ha bravo les intellos !

    La ballade de la mer salée a été écrite cinq ans avant Corto Maltese en Sibérie. Du coup, Hugo Pratt a eu le temps de faire évoluer son style... Son style graphique, certes, mais aussi le contenu de ses histoires. Les deux vont de pair, et les différences de graphismes expriment surtout de nouveaux buts artistiques.

    DES DIFFÉRENCES, DES DIFFÉRENCES, BIN J'EN VOIS PAS DES MASSES, DES DIFFÉRENCES...

    Si le niveau de détail dans ces deux planches est assez similaire pour ce qui concerne les décors ou les objets, ce qui change, c'est la stylisation des personnages (beaucoup moins réalistes en Sibérie que sur la mer salée).

    En Sibérie, il y a un plus gros travail sur les noirs (qui donnent de la puissance, de la force aux personnages (remember les jambes de la fighteuse) et les assoit de façon iconique) (même Raspoutine a droit à ce traitement, dans la première page commençant ce billet). Sur la mer salée, les visages des personnages sont plus réalistes, mais, du coup, moins calmes, moins insondables, moins j'me-la-pète.

    Il s'opère en fait un double mouvement de concert : parce que Hugo Pratt stylise son dessin, son récit se fait plus atmosphérique (on entre directement dans l'action sur la mer salée, Corto est tout alangui et ne fout rien en Sibérie) (ça rime) ; parce que son récit se fait plus atmosphérique, son dessin se fait plus stylisé.

    Pratt passe du trait très efficace (et des cases remplies à fond) à la dilatation du temps, à des cases avec de moins en moins de traits, presque abstraites, où (plus que ce qu'il représente) c'est le trait en lui-même qui compte (et l'émotion qu'il transbahute).

    Il quitte le réalisme, et un nombre de traits abondant, pour rejoindre la stylisation, qui donne du poids à chaque ligne. Et qui fait donc que chaque trait exprime / peut exprimer un sentiment... Un sentiment différent suivant la forme du trait.

    (La pilosité de Raspoutine sur la mer salée, mamma mia... Mais, en même temps, ça ne représente pas grand chose d'autre qu'une perruque. Pas de ligne « émouvante » là-dedans.)  (Je sais pas si vous avez remarqué, je suis très polyglotte aujourd'hui. C'est pour ouvrir le blog à l'international.)

    Cette démarche de Hugo Pratt se poursuit dans toute son ôêûvre, puisque, si on compare Corto Maltese en Sibérie à (la dernière aventure de Corto Maltese écrite plus de dix ans après) c'est un peu la même sauce.

    m
    Une page méga-stylée de Corto Maltese en Sibérie.

    Une page encore-plus-méga-stylée de Mû.

    Si, dans les premières cases, le jeu des gros poissons ou des gros traits de pinceau pendant que des gonzes discutent est quasiment le même, ce qui change, c'est la fin de la planche. D'un côté, on atterrit sur Corto, assis, tranquille, à la fraîche, en train de faire son beau gosse façon Emmanuelle. De l'autre, on arrive sur un quart de moitié d’œil.

    Tout cela résume assez bien le mouvement de Hugo Pratt : vers moins de traits, vers plus d'atmosphère. Et tout cela se résume encore mieux dans cette nouvelle planche de :


    Comme quoi... Ça le travaillait depuis longtemps, cette histoire de lignes...

    UNE DÉMARCHE, UN AUTEUR, UNE ÉPURE, DES LIGNES.

    C'est tout naturellement vers cette épure que Hugo Pratt a tendu quand il était vieux dans ses années de maturité  artistique.

    Alors que Corto Maltese en Sibérie s'ouvre par un personnage qui se met à rêver, tout le récit de est, lui, onirique. Pratt met en valeur cet onirisme en donnant encore plus d'importance au trait. Parce que les actions (comme sur la mer salée) ont moins d'importance que leurs ressentis (ce qu'il y a dans la tête des personnages) (comme leurs rêves).

    La sensation, les sentiments, ce qu'on ne voit pas, tout ça passe mieux à travers le trait. Le trait devient cette chose qui n'est pas la représentation d'un objet, mais la représentation du sentiment que doit transmettre cette objet. (Oh le joli papillon ! Oh le joli Raspoutine dans le flou !)


    Comment trois traits pour un œil peuvent exprimer tout un personnage...


    NOUVEAU JEU :
    COMPTER COMBIEN DE FOIS LE MOT « TRAIT » REVIENT DANS CETTE CHRONIQUE. IL EST TEMPS QUE ÇA SE FINISSE, DITES DONC.

    Corto Maltese en Sibérie est un peu à cheval entre les débuts descriptifs et la fin abstraite de ses aventures. Ici, on est dans un équilibre et tout concourt à la même chose : que l'on comprenne ce qui se passe sans qu'on nous le décrive forcément explicitement. Alors que les personnages nous disent une chose, les choix dans le dessin, dans la composition, et dans le trait lui-même, nous montrent autre chose.

    Dans cette case, on ne nous parle pas exactement de revanche contre un canon.
    On parle de mélancolie.

    A chaque case, à chaque dessin, à chaque trait, tout est dit sans que rien ne soit prononcé. Et ce que décrit ce trait est, tout le temps, la vérité.

    Ça s'appelle le style, le formalisme. Ou la classe.