Quelques pages de bande dessinée de temps en temps.

Une critique essayant d'être intéressante à cette occasion.

Un aspect particulier de la bande dessinée à chaque critique.


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jeudi 17 décembre 2015

La bande dessinée est soumise à la gravité, et des fois moins.

Mulot/Vivès/Ruppert nous montrent que, cette fameuse gravité, on peut un peu la négliger, à condition de la compenser par d'autres techniques qui permettent également de crédibiliser ses personnages.

Vivès/Ruppert & Mulot/ Isabelle Merlet et Jean-Jacques Rouger (toute une petite bande), Olympia, Dupuis - Air Libre.

Dans la bande dessinée de Ruppert/Mulot/Vivès, leurs héroïnes sont des espèces de danseuses-feux-follets, tandis que tous les autres personnages ont l'aspect de gros blocs rectangulaires et moches (ce serait probablement un truc féministe, si les femmes-autres-que-les-héroïnes n'étaient pas elles non plus des rectangles).

Pour arriver à ce contraste, les auteurs utilisent surtout les corps des personnages.

AVEC LA POSTURE, D'ABORD.

Les personnages sont de vrais petits Spider-man en herbe, représentées la plupart du temps dans des poses tarabiscotées, emmêlées, si pas complètement en déséquilibre (Ditko, aussi, imposait à Spider-man les poses les plus instables possibles, pour que la fantaisie, les capacités et le courage du super-héros tranchent avec la vie plutôt terne et terre à terre de Peter Parker).

Des positions un poil tordues.

Qu'on retrouve chez les personnages de Mulot/Ruppert/Vivès.
(La fille brune est assise toute bizarrement, le mec danse euh... de manière décomplexée, la rousse se relève pour se tordre, elle pouvait pas rester à plat. Même la fille enceinte est légèrement de biais.)

Même le quotidien est top challenge :

La brune ne peut ni ouvrir une porte ni faire des œufs au plat, ni même glander sur internet en étant stable et droite.

Elle est automatiquement dessinée en léger tombé arrière (elle est pas toute droite comme un I) pour conserver le déséquilibre.

Les héroïnes deviennent de quasi super-héroïnes. Avec des capacités physiques, ou au moins des comportements, ou au moins des postures différentes des nôtres.

AVEC LE MOUVEMENT, ENSUITE.

Quand elles sont assises ou allongées, les personnages arrivent à accomplir le prodige d'être en déséquilibre. C'est déjà pas mal. Et bin quand elles marchent/courent/volent, elles font la même chose.

De vraies danseuses en pleine chorégraphie (et tout en déséquilibre).

Qui, même quand elles marchent, marchent sur les pointes :


Et qui, même quand elles ne marchent pas sur les pointes, sont dessinées dans le mouvement (pas les deux pieds au sol) pour conserver cet aspect de danseuses en mouvement :


PAR LE CONTRASTE, ENFIN.

Ce déséquilibre permanent permet de contraster entre les filles et le reste des personnages (voir même les décors) et de rendre ces filles « spéciales », plus vivantes, plus dansantes, plus gracieuses.

Cela permet également d'imposer en creux leurs capacités physiques de voleuses à la Cat's eyes qui sautent des murs de 4 mètres de haut sans transpirer (elles sont différentes de nous, elles peuvent tout faire).

Des personnages qui étaient, là encore, tout en déséquilibre (de cheveux).
(Cat's eyeeeee,... siiiiiiigné signé Cat's eyeeeee,... touuudoudou.)

Cela met aussi le lecteur directement de leur côté, puisque ce sont tout simplement les personnages les plus cools du bouquin (les autres paraissant tous vieux, moches, ternes, et chiants) (rien que ça).

RENDRE CE CONTRASTE ÉVIDENT.

Pour cela, n'importe lequel des autres personnages sera représenté comme un gros patapouf avachi dans la facilité.

Soit parce qu'ils le sont.
(Bon, d'accord, là, le perso est rond, et ça invalide vaguement ma théorie des gens carrés contre les danseuses à courbes, mais
1°) c'est quand même un gros patapouf ; 2°) faites semblant d'avoir rien vu.

Soit parce qu'ils paraissent juste moins mobiles que les héroïnes.


 Soit parce qu'ils sont, physiquement tout carrés, et hyper stables dans leurs postures.


Soit parce que les auteurs en rajoutent une couche avec subtilité.


Et même quand tous les personnages font la même chose, ils sont cadrés différemment pour que les héroïnes gardent leur aspect dynamique, et que les méchants conservent leur aspect carré.

Héroïnes de trois-quart pour bien appuyer leurs corps penchés en avant.
Méchant de face, pour bien gommer ce même aspect.

Et si, par hasard, il faut faire un truc plus mastoc (comme taper des gens), les auteurs se débrouillent toujours pour que les héroïnes restent tout en courbes pour conserver leur statut à la spider-man.


PROBLÈME.

Une fois qu'on a transformé ces personnages en barychnikov-ninja-contorsionniste-qui-touche-plus terre, comment rendre cette fameuse gravité dont je vous ai rebattu les oreilles la semaine dernière et qui est censée crédibiliser et concrétiser des personnages ?

La fille en robe blanche se prend même pour Superman, c'est dire.

Eh bien on peut par exemple utiliser la méthode Stevenson.

LA MÉTHODE STEVENSON.

La méthode Stevenson est une méthode que je viens d'inventer, du nom de Robert Louis Stevenson, qui, certes a un prénom tout pourri, mais est quand même l'auteur de l'île au trésor, du maître de Ballantrae, ou du creux de la vague (personne ne connaît ce roman, mais il est génial) (et je vous passe le couplet comme quoi son livre le plus parfait stylistiquement est l'île au trésor mais que, comme c'est un roman classé dans la catégorie jeunesse, tout le monde prend ce pauvre Robert Louis de haut, alors que c'est un type qui touche drôlement sa bille) (l'inventeur de Long John Silver ne peut pas être un mauvais bougre).

Robert Louis, c'est un sacré gars.

Tout ça pour dire que Robert Louis Stevenson a une méthode d'écriture bien à lui : l'écriture en points d'axes.

QU'EST-CE A DIRE ?

Robert Louis part d'une idée, d'un objet, d'un personnage, et il se débrouille pour que 1°) le lecteur y croie à mort (par une description précise et pointue) 2°) le lecteur se l'approprie à mort (par une description précise et pointue et élusive) 3°) le lecteur le kiffe à mort (par une description précise, pointue, élusive, et cool, avec des détails saisissants). 

Bref, il se débrouille pour que le lecteur soit trop fan de ce personnage/cette situation/ce décor/cet objet/what else/oui merci j'aimerais bien un petit café moi aussi.

T'AURAIS PAS UN EXEMPLE, PARCE QUE, LA, JE SUIS PAS SUR DE TOUT COMPRENDRE.

Si on prend l'arrivée dans le récit de l'île au trésor de ce fameux Long John Silver (traduction de Théo Varlet) :

Durant mon hésitation, un homme surgit d’une pièce intérieure, et un coup d’œil suffit à me persuader que c’était Long John. Il avait la jambe gauche coupée au niveau de la hanche, et il portait sous l’aisselle gauche une béquille, dont il usait avec une merveilleuse prestesse, en sautillant dessus comme un oiseau. Il était très grand et robuste, avec une figure aussi grosse qu’un jambon — une vilaine figure blême, mais spirituelle et souriante. Il semblait même fort en gaieté, sifflait tout en circulant parmi les tables et distribuait des plaisanteries ou des tapes sur l’épaule à ses clients favoris.

On a une description physique complète (la jambe coupée, le corps robuste, la figure blême, le caractère spirituel et gai) mais qui reste suffisamment floue pour que chaque lecteur puisse se faire sa propre interprétation dans sa petite tête (il a une tête aussi grosse qu'un jambon, certes, c'est bien gentil, mais chaque lecteur interprétera cette description à sa sauce ; il saute sur sa béquille comme un oiseau, ok, on voit qu'il est agile, mais bon, sans vouloir vexer personne, c'est un peu l'expression qui veut rien dire quand même) (au passage, les gars, 'faites pas comme tous les mauvais adaptateurs du bouquin et ne confondez pas : Silver n'a pas de pilon, il a une jambe coupée et une béquille ; ce qui le rend beaucoup plus imprévisible, beaucoup plus rapide, beaucoup plus mouvant, tout son caractère est contenu dans ce détail).

Long John Silver et non je ne ferais pas de blague sur la pédophilie. Ça n'est pas drôle, la pédophilie.
(Illustration de N. C. Wyeth, le grand boss des illustrations d'aventure avec mecs burinés a mentons carrés.)

On a surtout des détails qui rendent le bonhomme éminemment sympathique : son handicap qui n'en ai pas un, ses capacités physiques digne d'un Oscar Pistorius, sa bonhommie complète. Tout de suite, on adore le personnage et on ne doute pas une seconde que tout sera fun avec lui.

POUR RÉSUMER :

Nous disons donc : des détails, mais pas trop, et surtout, des détails croquignolets.

ET C'EST BIEN CE QUE FONT RUPPERT/VIVES/MULOT.

Ils réservent certaines de leurs cases aux détails, qu'ils concernent les personnages, les décors, et, surtout, les actions.

LES PERSONNAGES SONT DES SILHOUETTES.

L'employeur des héroïnes est un mec tout chauve, avec une moustache à la brigades du tigre, entouré de filles à gros seins.
Ça pose son homme.

Les héroïnes sont elles blondes/rousse/châtain, coupée court/long/sur les côtés.

Ça a l'air bête, mais ça pose son personnage de manière simple et précise. Chaque personnage est un schéma fait de quelques caractéristiques parfaitement dessinées dans l'esprit du lecteur.

Un peu comme Pew l'aveugle, qui est aveugle.

LES DÉCORS SONT FROIDS ET DÉTAILLÉS.

En opposition avec la manière assez lâchée et élusive de décrire, construire, et dessiner les personnages, les décors sont très détaillés.

Des décors précis, froid, fixe et stable et les personnages en mouvement.

Ils permettent justement de crédibiliser l'univers dans lequel les personnages évoluent. Ok, ce sont des presque-spiderman, mais elles vivent bien dans le même monde que nous, pas dans un monde rempli d'araignées mutantes ou de professeurs fous, ou je sais pas quoi. Elles ne sont donc pas vraiment des super-héroïnes, mais bien des héroïnes putain de super cool.

Mais les décors sont également assez froids, assez carrés, eux-aussi, pour qu'on conserve ce contraste entre des filles-feux-follets et des environnements massifs, tout en lignes droites.

Décors froids Ikéa.

Monde moderne impersonnel construit de solitudes.

Monde moderne impersonnel construit de solitudes avec des personnages à la Kubrick dans eyes wide shut avant que la fête parte en sucette. (Cat's EYES, EYES wide shut, coïncidence ?) (Oui, évidement coïncidence, je raconte n'importe quoi.)

A chaque scène, ça ne rate pas : une grande case avec la description du décor, puis d'autres cases plus petites qui gravitent autour où le décor est évoqué mais moins détaillé.

Là encore : des détails, mais pas trop, du Stevenson, quoi.

Une grande case avec la description du décor, puis d'autres cases plus petites qui gravitent autour où le décor est évoqué  
(ici, surtout, par la couleur) mais moins détaillé.

(Je ne sais pas si vous saviez, mais il faut répéter six fois les choses avant de vraiment les intégrer.)

LES ACTIONS SONT DÉCRITES AVEC SOIN.

C'est ici surtout que se construisent ces fameux points d'axe stevensoniens. Et ils se font d'une manière très simple : les baffes dans la gueule. (Et, des fois, les pan-pans dans la face.)






En détaillant très précisément une ACTION (le pan-dans-la-gueule) (alors, là, la posture pour frapper, c'est comme ça, et son effet, c'est celui-ci), les auteurs crédibilisent cette ACTION (ces coups ont l'air de faire réellement très mal, dites donc), et crédibilisent donc complètement le statut d'héroïnes d'ACTION des personnages. On croit en cette action, on croira à toute les autres dans un bel effet domino.

AU CONTRAIRE MÊME !

Il devient constructif de ne pas montrer toutes les actions. D'une part pour que le lecteur se fasse son propre film dans sa petite tête, s'approprie les personnages, et imagine dans sa tête une scène encore plus over-the-top que ce que les auteurs auraient jamais pu dessiner. D'autre part pour ne pas gâcher les capacités-des-super-héroïnes-très-détaillées par justement trop de détails qui rendraient l'ensemble laborieux.


Tour de magie : comment s'en sont-elles sorties ? À vous de l'imaginer dans votre petite tête.

ÉQUILIBRE DES FORCES.

Il faut savoir montrer, mais pas trop. Respecter la gravité, pour mieux s'en jouer. Décrire très précisément les actions, mais pas tout le temps. Faire danser ses personnages, mais pas tous.

Et c'est par un effet de jongle entre tout ces éléments que naissent les héroïnes.

Cat's eyeeeee... Touuudoudou...

jeudi 10 décembre 2015

La bande dessinée est soumise à la gravité.

Aude Picault nous montre que le top du dessin élégant, c'est d'allier cette élégance à d'autres éléments artistiques.

(Ok, ça fait peut être une phrase de départ un chouille compliquée, mais j'avais pas mieux en magasin, désolé.)

Aude Picault, Fanfare, Delcourt - Schampoing.

(Et ouais, ça va parler élégance, aujourd'hui.)

LA BANDE DESSINÉE, C'EST MAL FAIT, C'EST TOUT DÉFORMÉ.

En bande dessinée de manière générale dans tous les domaines, les dessinateurs ont tendance à déformer les corps de leurs personnages et/ou à exagérer leurs postures.

Ils le font pour être sûrs que le lecteur va bien piger ce que cette fameuse posture est censée exprimer.

Aude Picault courbe à mort son personnage pour bien montrer qu'il est trèèèèès triste.

Ils peuvent également tout déformer pour faire passer, au travers du mouvement d'un trait, d'autres sensations que celles directement communiquées par la posture.

Aude Picault ondule à mort les bras de son personnage pour bien montrer qu'il est trèèèèès bourré.

TOUT CECI N'EST RIEN QUE DE TRÈS CLASSIQUE.

MAIS pour pouvoir déformer les corps de ses personnages, il faut déjà croire que ces personnages sont comme vous et moi (enfin, surtout comme vous) et qu'ils répondent aux mêmes lois de la physique que le commun.

Déformer quelque chose de déformable (si votre personnage principal s'appelle Monsieur Playdo ou Barbabouille), ça ne porte pas à beaucoup de conséquences et on ne saura pas si le personnage est déformé parce que l'auteur veut faire passer un message spécifique, ou parce que Barbabelle était coincée dans un arbre et qu'il fallait que Barbabouille se transforme en escalier pour l'aider.

On voit tout de suite que les barbapapa ne vivent pas dans un monde comme le nôtre. 
Ils vivent dans un monde où le LSD est en vente libre.

Il faut crédibiliser graphiquement son univers, le rendre tangible, qu'il réponde aux mêmes règles, aux mêmes lois que le nôtre.

Ainsi, quand le dessinateur sortira de ces lois et de ces normes, on le remarquera, et les déformations voulues auront un impact sur le lecteur et la lecture.

MAIS QUELLES LOIS CHOISIR? LA LOI D'AMNISTIE ? LA LOI D'EXCEPTION ? LE PAS DE LOI ? QUE NENNI ! ON PARLE DE LOIS PHYSIQUES.

Les forces fortes, faibles et électromagnétiques étant peu graphiques, en général, les dessinateurs se rabattent sur la dernière force qu'il leur reste pour nous faire comprendre que leurs personnages évoluent dans le même univers que nous et que, si le personnage principal a soudain une tête qui est trois fois plus grosse que son corps, c'est fait exprès, c'est une licence dramatique, vous n'avez aucune sensibilité si vous ne comprenez pas ça, vous ne comprenez rien à l'art, vous êtes un barbare, allez donc déménager en Syrie ; les dessinateurs se rabattent donc, disais-je, sur la dernière force qu'il leur reste sous la main : la gravité.

La gravité : la force qui fait mal (qui fait mal, qui fait maaaaal).

On pourrait croire que la force du dessin de Aude Picault, c'est le graphisme tout en courbes (et c'est en partie vrai).

Où gros cul et bas résilles de prostituée sont mis à profit pour dessiner tout en courbe (tout en volume, même).

On pourrait croire que la force du dessin d'Aude Picault, c'est sa synthèse qui permet d'exprimer beaucoup en très peu de traits (et c'est en partie vrai).

Trois points = un visage. On va pas pouvoir faire beaucoup plus simple.


Mais ce qui fait la réelle force de son dessin, c'est (et vous l'aviez deviné) la gravité.

Cette gravité permet de justifier la présence du dessin-tout-en-courbe. Le dessin-tout-en-courbe n'a plus seulement une justification esthétique mais également une justification technique : celle de représenter cette fameuse gravité, afin de crédibiliser ce fameux univers.

L'auteure ne fait pas que se la péter grave juste pour nous épater. Elle bosse aussi pour qu'on croie à ce qui est représenté.

LA BEAUTÉ DES GROS CULS.

Cet homme n'est pas gros. Cet homme est en courbes, nuance.

La gravité fait légèrement tomber le gros ventre de l'homme mouche-moche. Comme un vrai ventre de vrai gros. Le gros ventre est là pour faire des courbes. La résille est là pour que ça se voie. Mais le bidon qui s’affaisse légèrement sur le slip moulant nous fait nous dire que c'est réaliste.


L'élégance est de droite, ce n'est plus à prouver. L'auteure, d'ailleurs, l'assume parfaitement.

De la même manière, la courbe des vêtement de la fille déguisée en fanfare de droite est hyper élégante, on est d'accord là-dessus, mais cette courbure de robe est dû au tombé qui est dû à la gravité. On n'est pas simplement dans un monde de barbapapa où tout est possible, mais dans un monde logique et concret. Et c'est ce concrétisme cette concrétisation ce concrétage ça qui implique de faire des courbes élégantes. C'est la gravité et les contraintes réelles qui semblent générer des dessins élégants, classes, jolis et fort loin de dessins enfantins de blogueuses BD  de bas étage (si l'on m'en veut croire).

'Faut aussi savoir tricher un peu pour rendre des fois élégant de simples amas de tissus moches que sont les tutus.

Au final, Aude Picault utilise la gravité pour deux choses : rendre son dessin crédible (une mission purement technique, qui pourrait paraître froide) et rendre son dessin beau (une mission purement esthétique, qui pourrait paraitre superficielle).

FUSION DES CONTRAINTES !

C'est partiiii !

Mais, du coup, comme ces deux buts se complètent, beauté et crédibilité : même combat ! On ne sait plus si ce sont les contraintes de réalisme qui créent la beauté ou si ce sont les parti-pris esthétiques qui crédibilisent le dessin.

La volonté de « faire un joli dessin parce que faire un moche dessin c'est pas top » n'est plus ostensible. On n'a pas l'impression que Aude Picault fasse un dessin classe-j'me-la-pète-chuis-trop-une-artiste-t'as-vu. On a l'impression qu'elle fait un dessin réaliste, soumis à la gravité de notre vrai monde véritable, et que cette gravité crée un dessin élégant et jeté.

Voir même un dessin émouvant (ou tout du moins expressif). Que demande le peuple ? (A part du pain, des jeux, et le fascisme ?)

La gravité sert même à rendre un scaphandre (c'est lourd, ces conneries) élégant 
expressif et démonstratif (le casque qui tombe parce que le monsieur est tout triste).

Ça sert vraiment à tout cette gravité !

On a l'impression que l'auteure est obligée de faire un beau dessin. « Rhâlàlààà... Je voudrais bien faire de la merde super moche, mais y a ce foutu réalisme qui m'oblige à respecter cette foutue gravité qui m'oblige à faire des dessins élégants. Le monde est vraiment trop dur. Le monde est vraiment trop injuste. Je vais voter FN, tiens. »

INTÉGRATION DES DIFFÉRENTS OBJECTIFS.

Il n'y a rien de plus dur pour un auteur que de se faire une to do list et d'y répondre point par point. Un auteur sait parfaitement qu'il doit répondre à certaines loi physiques, être émouvant, être élégant, être concis, avoir un sujet fort, une coupe de cheveux qui dépote, et savoir cuire les pâtes al dente. (Être auteur, c'est encore plus difficile que de draguer sur meetic : il faut répondre à tellement de critères, que ç'en devient impossible.)

La bande dessinée, c'est compliquéééé...

L'auteur le sait, mais, parfois, il oublie de cocher un de ses items dans sa to do list, et il passe à la trappe. Pas parce qu'il est étourdi, pas parce qu'il est mauvais, mais parce qu'il y en a tellement à penser que ça en devient ingérable.

CONDENSATION DES DIFFÉRENTS OBJECTIFS.

La solution pour réussir le plus de ses objectifs artistiques est de les fusionner en un seul élément.

Si la représentation de la gravité permet de crédibiliser l'univers tout en générant un dessin élégant et expressif, ça fait trois objectifs en un. Il suffit de penser à un des trois, et les deux autres viendront sans y penser.

On n'y pense pas assez, mais derrière le vomi, il y a une volonté artistique forte. 

EN PLUS !

Le fait qu'un objectif artistique puisse être interprété de différentes manières peut servir à noyer le poisson. Ces objectifs paraissent moins apparents. Moins forcés. Moins « il y a un auteur derrière tout ça ». Le récit gagne en complexité et en naturel.

Il y a la gravité, l'expressivité, le récit, le trait, le jeu des couleurs, et pleins de bonnes choses !
Une recette super complexe, mais qui ne donne pas de kouglof tout sec aux raisins tout secs.

ENFIN !

La gravité induisant de l'élégance, elle même impliquée par son expressivité qui a pour conséquence de devoir respecter la gravité ; tout étant la conséquence et la cause de tout, le récit gagne en unité. On ne peut pas isoler un élément artistique et le pointer du doigt. Si on tire un fil, toute la bobine vient. Si on n'aime pas un des éléments du dessin, on va tout rejeter en bloc, et, a contrario, si on accroche à n'importe lequel des aspects artistico-esthético-réthorico-bande-dessinesque, alors on a de grandes chances d'en apprécier toutes les autres facettes. Et de kiffer sa race.