Quelques pages de bande dessinée de temps en temps.

Une critique essayant d'être intéressante à cette occasion.

Un aspect particulier de la bande dessinée à chaque critique.


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vendredi 12 juillet 2019

Des tas de bandes dessinées : Gotlib - La rubrique-à-brac

Une autre méthode pour exprimer ce que l'on a aux tréfonds de soi-même est de le faire indirectement, l'air de rien, en contrebandier.

À ce titre, la carrière de Gotlib est très pratique pour comprendre le concept, car cette dite carrière se découpe aisément en trois moments. 

PREMIÈREMENT : LES DINGODOSSIERS (EN COLLABORATION AVEC GOSCINNY). 

Gotlib commence sa carrière dans le magazine Pilote en 1963. C'est un magazine tout ce qu'il y a de bien, destiné aux enfants, tout ça. Il y dessine les Dingodossiers sur scénario de Goscinny. C'est une bande dessinée assez classique (inspirée des bandes dessinées américaines du magazine Mad sur la classe moyenne WASP de l'époque) qui a pour principal but de décrire ses contemporains (comme Goscinny le fera également dans Astérix et le petit Nicolas) en jouant à fond la carte de la reconnaissance (« Ah oui, moi aussi je me cogne le petit orteil dans le pied de la commode et ensuite ça fait mal »). (Gotlib dessinait aussi Gai-Luron, tout seul, dans un magazine concurrent, Vaillant, depuis 1962.) (Gai-Luron, c'est la même tisane : un récit pour enfants dans un magazine pour enfant.)





En fait, ce qui est marrant avec les Dingodossiers, c'est que c'est un humour à destination des enfants, mais dont les personnages sont très souvent des adultes (confrontés à des problèmes d'adultes) (dresser un enfant ou un lion, par exemple).
On était pas encore dans une époque où le héros d'une bande dessinée pour enfant devait forcément être un enfant.

DEUXIÈMEMENT : LA RUBRIQUE-À-BRAC.

À parti de 1968, Goscinny abandonne les Dingodossiers, parce qu'il a trop de boulot à côté, et Gotlib reprend plus ou moins l'idée sous un nouveau nom : la Rubrique-à-brac. Au début, c'est un simple copié-collé des Dingodossiers.



Bougret-Bourrel-Maigret a ainsi servi dans les Dingodossiers, dans le feu de camp du dimanche matin (une émission radiophonique animée par Goscinny, Gébé, Fred, Gotlib que personne n'écoutait et qui s'est vite arrêtée) et la Rubrique-à-brac.
Avec Gotlib, on n'a pas attendu la start-up nation pour penser rentabilité.

Mais très très vite Gotlib s'approprie la chose et la fait partir dans une direction beaucoup plus vrillée et cartoonesque, qui ne cherche pas à établir une connivence avec le lecteur mais à le prendre à contre-pied. (Il laisse également tomber progressivement Gai-Luron entre 69 et 71.)

TROISIÈMEMENT : L'ÉCHO DES SAVANES ET FLUIDE GLACIAL.

Cinq ans plus tard, se sentant bridé et ayant fait le tour de la question, Gotlib migre tout d'abord vers le magazine de son collègue et néanmoins ami Mandryka L'écho des savanes (on est en 72) puis le lâche pour fonder son propre magazine : Fluide glacial (on est en 75). Dans les deux magazines pré-cités, il explore des thèmes qui l'intéresse beaucoup : le cul (rigolo) et le caca (rigolo). (Il arrête la Rubrique-à-brac fin-72-début-73.)


Sexe, drogue, et testicules.

Il arrête quasiment de dessiner des bandes-dessinées à partir de 1980 mais revient brièvement aux affaires en 1984 pour une dernière aventure de Gai-Luron, publiée dans Fluide, de tonalité beaucoup plus « adulte », et qui boucle la boucle.

TOUT ÇA POUR DIRE QUOI ?

On peut observer une trajectoire très nette qui part d'une bande dessinée « quel est donc la vie du français moyen » pour arriver au final sur des gags beaucoup plus, euh... beaucoup mois... enfin... très directs (des histoires qui ne visent plus du tout à la reconnaissance avec le lecteur mais qui ont un côté défouloir, qui veulent simplement s'exprimer sans aucun filtre) (aucun filtre du tout du tout). (Grosso modo, la carrière de Gotlib part de Jijé pour arriver à Moebius.)

ENTRE LES DEUX, IL Y A LA RUBRIQUE-À-BRAC.

Et durant la Rubrique-à-brac (qu'est-ce qu'il est relou à taper ce nom à rallonge), Gotlib est bien sûr tenté de faire sauter les filtres, mais, bien sûr, il ne peut pas. Il est dans un magazine de bande dessinée pour la jeunesse, faut quand même pas pousser mémé dans les orties. 

Du coup, au lieu de faire partir le fond du récit en sucette (et de parler de caca et de gens tous nus) il va pervertir la forme.

(C'est ce qui nous intéresse aujourd'hui.) (C'était la plus longue introduction de tous les temps, j'ai contacté le Guinness Book, le record est en cours d’aumologu d'omolauga d'homolho de validation.)

UNE FORME QUI DÉVIE.

Bon, bien sûr, ce que je vais essayer de dire n'est pas valable pour toutes les histoires de la Rubrique-à-brac, Gotlib n'a pas systématisé sa méthode, mais on peut noter quand même que, plus les années passent et plus ce schéma (on prend un récit plus ou moins classique et on le fait vriller, on y apporte une variation fofolle et burlesque) va se répéter.

L'exemple parfait, c'est le professeur Burp. C'est un professeur tout ce qu'il y a de respectable, qui essaye de donner un cours de SVT sur un animal. Comme si on était dans une sorte de bande dessinée éducative gonflante des années 2010. Sauf qu'il y a toujours un truc qui déraille. Au début, c'est presque du normal, ce sont juste des fausses informations qui viennent se glisser dans l'histoire (le kangourou est un précurseur du ski, l’hippopotame aime se déguiser en éléphant). Puis ce sont carrément les personnages qui empêchent le professeur de mener à bien sa petite leçon (la marmotte à trop sommeil pour qu'on arrive à suivre l'histoire jusqu'au bout, la hyène communique son fou rire au professeur qui déchire sa propre bande dessinée). Et c'est enfin la composition même de la bande dessinée qui met des bâtons dans les roues à cette même bande dessinée (trop difficile de faire rentrer une girafe dans les cases, ça fout le bordel et on ne comprend plus rien).




La déstructuration induit la confrontation de plusieurs champs interprétatifs concurrentiels, générant un hiatus cognitif.
Bref : c'est rigolo.

C'est un humour corrosif, presque au sens littéral du mot. On a face à soi une bande dessinée classique qui est peu à peu rongée par la folie des situations. Derrière le côté propret, un humour pulsionnel et incontrôlable vient tout bouleverser.

UNE FORME RÉFLEXIVE.

Gotlib va rester dans cet état de perversion de la forme un certain temps (et, c'est, si j'en crois les avis ici et là, ce qui est vue comme le sommet de la Rubrique-à-brac) (une sorte de parodie de ce qu'est intrinsèquement une bande dessinée) (les Dingodossiers était une parodie de la vie quotidienne des français, la Rubrique-à-brac devient petit à petit une parodie de la bande dessinée qui parodie la vie des français) (une version au second degrés, ou méta, ou nawak des Dingodossiers).

Gotlib passe en fait peu à peu dans une espèce de parodie noire.
On ne fait plus simplement référence à l'époque, on la critique.

Ce second degrés va amener un aspect réflexif dans la Rubrique-à-brac et Gotlib va se mettre à réfléchir sur lui, sur son travail, sur ce qu'il peut dire. En partant d'une perversion de la forme, l'auteur va arriver à une réflexion et une perversion du fond. La double page hebdomadaire change peu à peu d'ambiance, de thématiques, d'objet, et devient une sorte de psychanalyse en direct de Gotlib. La volonté n'est plus simplement de faire vriller l'esprit du lecteur et le faire marrer, mais parfois de le choquer, ou de l'émouvoir, toujours en gardant cette même mécanique de contre-pied.

UNE FORME INCONNUE.

En fait, tout ceci est une évolution dans la continuité, et on voit que Gotlib se demande toujours où aller pour surprendre son lectorat. Comment réaliser une bande dessinée qui déjoue les attentes.

Au début, on voit le professeur Burp débarquer et on s'attend à une sorte de bande dessinée scientifique, et en fait non, il donne des informations complètement farfelues à base d'hippopotame qui adore se déguiser en éléphant. Ensuite, on voit le professeur Burp débarquer et on s'attend à de la blague tranquilou, et on se retrouve face à une bande dessinée qui part dans tous les sens et qui est même empêchée de se dérouler comme prévue (comme avec le coup de la girafe). Et enfin, on attend une bande dessinée rigolote et barrée, et on se retrouve avec un truc intimiste et limite pas drôle du tout et psychanalytique.

On voit que Gotlib essaye de s'accrocher aux branches et veut rendre ça rigolo, mais sans y arriver vraiment, 
parce que ce n'est pas ça qui l'intéresse dans ce qu'il est entrain de raconter.

Gotlib cherche toujours de nouveaux territoires inattendus.

QUI DIT PSYCHANALYSE DIT PERVERS POLYMORPHE (C'EST ÉVIDENT) (FAITES PAS SEMBLANT DE PAS SAVOIR DE QUOI JE PARLE)

C'est de par cet aspect réflexif, psychanalytique, de poussage de bouchon toujours plus loin (il en est à se dire « ok, j'ai fait ça, personne n'a moufté, limite on m'a dit que c'était super, est-ce que je peux aller encore plus loin ? ») que Gotlib va ensuite logiquement quitter cette perversion de la forme pour attaquer directement la perversion du fond, en abordant les sujets tabous (notamment et surtout dans les journaux pour enfants) (le cul et le caca, donc).

Après avoir poussé le plus possible la forme dans ses retranchements, jusqu'à ne plus voir comment faire plus, il poussera ensuite le plus possible le fond dans ses retranchements, jusqu'à ne plus savoir comment faire plus. Et alors, assez logiquement, ayant fait tout ce qu'il était possible de faire dans tous les sens et à tous les niveaux, il s'arrêtera de dessiner.


samedi 29 mars 2014

La bande dessinée étale sa culture.

Abel Lanzac, Christophe Blain et Clémence Sapin nous montrent que c'est bien plus pratique de faire de la bande dessinée en pompant des auteurs morts depuis des lustres.

Abel Lanzac, Christophe Blain, Clémence Sapin, Quai d'Orsay, Dargaud.

Comme ouvrir des dictionnaires risquerait de me muscler et qu'on n'est jamais mieux servi que par wikipédia, ce dernier m'apprend que « la culture » est, selon le sociologue Guy Rocher, « un ensemble lié de manières de penser, de sentir et d'agir plus ou moins formalisées qui, étant apprises et partagées par une pluralité de personnes, servent, d'une manière à la fois objective et symbolique, à constituer ces personnes en une collectivité particulière et distincte ».

Punaise ! Dites moi pas que vous regrettez d'être venu après avoir appris lu ce genre de choses !

DU COUP (SELON MOI, HEIN)  EN MATIÈRE D'ART, LA CULTURE PEUT SE MANIFESTER DE DEUX MANIÈRES...

La première manière, et la seconde manière.

LA PREMIÈRE MANIÈRE.

Est celle qu'ont deux artistes d'arriver au même point en ayant suivi des chemins différents chacun de son côté. Et de constater que, s'ils en sont arrivés à se croiser, c'est qu'ils ont les mêmes opinions, les mêmes idées, les mêmes buts artistiques, qu'ils sont frères, qu'ils sont amis, et plus si affinités.

Autrement dit : « un ensemble lié de manières de penser, de sentir et d'agir plus ou moins formalisées [...] partagées par une pluralité de personnes ».

L'exemple classique de ce cas de figure est Superdupont.


Lob et Gotlib ont eu l'idée de ce personnage chacun de son côté, sans ce consulter. Ils s'en sont rendu compte. Ils ont finalement décidé de monter le projet en collaboration et bonne entente.

(Si on veut se la péter on peut aussi parler de Blaise Pascal et Sei Shonagon qui ont inventé, l'une au Japon en l'an mille avec ses notes de chevet, l'autre en France au XVII° siècle avec ses pensées, la littérature par fragments. Mais ces ringards n'ayant pas fait de bande dessinée, nous allons revenir à Superdupont.)

Lob et Gotlib se sont rendu compte qu'ils avaient « un ensemble lié de manières de penser, de sentir et d'agir plus ou moins formalisées ». Apprenant cet état de fait ils l'ont utilisé pour « [se] constituer [...] en une collectivité particulière et distincte ». 

Une collectivité qui s'est petit à petit élargie...



Solé et Alexis rejoignent ainsi la seconde manière.

LA SECONDE MANIÈRE.

Quand on trouve que quelqu'un fait des choses intéressantes, qu'on s'y intéresse sur un ou plusieurs plans (processus créatif, technique artistique, discours sous-tendu par l’œuvre, etc...) et qu'on a envie d'explorer cette même voie...

Autrement dit : « un ensemble lié de manières de penser, de sentir et d'agir plus ou moins formalisées [...] apprises [...] par une pluralité de personnes »

IL NE FAUT PAS SE VOILER LA FACE.

(Déjà, parce que sinon on se prend des réverbères.)

La plupart des manifestations de la culture se font suivant la seconde manière, au travers de différents jeux d'influences (aussi appelé « ils ont lu un truc qui leur a plu, ils le pompent éhontément »).

Par exemple, cet hiver, le monde (et par le monde, je veux dire le journaliste livre du Monde) a appris l'existence de Gus Bofa.


 

Si vous voulez caler une armoire, hé bien n'utilisez surtout pas ces livres, 
ils sont bien trop épais, elle sera toute de guingois.

Ce fameux Gus Bofa (né en 1883) a influencé différents auteurs de la bande dessinée nés dans les années 70. Qui ont eux-mêmes influencés d'autres auteurs nés dans les années 80. A leurs tour, n'en doutons pas, ils influenceront les auteurs de demain...

Et c'est ainsi que se manifeste cette fameuse culture. Par un socle commun artistique que les différents auteurs d'une même époque connaissent et reconnaissent ; qui les influence et qu'ils enrichissent. Des références communes (« un ensemble lié de manières de penser, de sentir et d'agir »), reconnues (« plus ou moins formalisées », « apprises et partagées par une pluralité de personnes »), pour des buts artistiques communs (« servent, d'une manière à la fois objective et symbolique, à constituer ces personnes en une collectivité particulière et distincte »). 

Par exemple :

GUS BOFA A INFLUENCÉ CHRISTOPHE BLAIN.


Candide (de Voltaire, hein) illustré par Gus Bofa.

Isaac le pirate - tome 2 - Les Glaces (couleurs de Walter & Yuka).


Toujours Candide illustré par toujours Gus Bofa.

 On prend les mêmes et on recommence.

Devinez quoi illustré par devinez qui.

Tata Yoyo, de Blaise Cendrars.

MAIS CE N'EST QU'UN JUSTE RETOUR DES CHOSES, PUISQUE GUS BOFA AVAIT LUI-MÊME POMPÉ CARAN D'ACHE.

  • Les mêmes poses...
Le rire n°396 - Comment j'ai conquis la Russie, par Caran d'Ache.

La baillonette n°93, par Gus Bofa.

  • Les mêmes sujets...
Le rire n°315 - La guerre des Boers - Cecil Rhodes : l'argent, c'est le sang des autres, par Caran d'Ache.

Gus Bofa qui fait aussi de la politique (et de la bande dessinée, tiens)...

  • Les mêmes intérêts...
Caran d'Ache dans Le rire...

Et Gus Bofa dans le rire aussi...

  • Les mêmes méthodes (transposition médiévale de situations actuelles).
L'impôt chez Caran d'Ache (qui était un peu réac). 
(Je dis ça pour être gentil, mais en fait il était pas loin d'être complètement con.)

La guerre chez Gus Bofa.

LE DÉCOUVRANT, OU TROUVANT UN COMPLÉMENT A GUS BOFA, CHRISTOPHE BLAIN A, A SON TOUR, ÉTÉ INFLUENCÉ PAR CARAN D'ACHE.

Comment on fait un chef-d'œuvre, de Caran d'Ache (qui faisait aussi de la bande dessinée, dites donc).




Christophe Blain, Isaac le pirate - tome 5 - Jacques, couleurs de Walter & Yuka.

DONC, BON, BHÉ ÇA FAIT UNE CHAÎNE D'INFLUENCE, D'ACCORD. DU POMPAGE, OK. MAIS ÇA NE FAIT PAS DES COMMUNIONS DE PENSÉES, OU DE LA CULTURE, OU JE SAIS PAS QUOI. EST-CE QUE TU NE TE SERAIS PAS UN PEU MONTÉ LE BOURRICHON ?

En fait, non. 

(Ça me désole que vous vous posiez la question, puisqu'on en parle, d'ailleurs...) 

Il se trouve que Bofa n'était pas tout seul à son époque (il a rallié des tas d'amis aux vues communes durant toute sa carrière et plus particulièrement avec la constitution d'une sorte de cercle, Le salon de l'araignée). 

De même, aujourd'hui, Christophe Blain n'est pas isolé, et beaucoup de ses congénères se sont fait classer Nouvelle Bande Dessinée (française) (de qualité) et connaissent le travail de Bofa. Parmi les auteurs de la Nouvelle Bande Dessinée Française (de qualité) (allégée en matière grasse), on y range souvent de Crécy (également très intéressé par l'illustration) (tellement qu'il laisse tomber officiellement la bande dessinée tout les 5 ans avant d'y revenir), Sfar (intéressé par la liberté du trait autant que du propos) (un propos qui devient un peu trop libre parfois), Guibert (qui lui aussi réalise des récits de guerre), et pis Blutch (on cite toujours Blutch, ça fait stylé dans les dîners). Et puis des tas d'autres zigues...

Gus Bofa par Philippe Dupuy et Charles Berbérian.

Gus Bofa par Nicolas de Crécy.

A distance, Gus Bofa et ses amis, puis Christophe Blain et ses amis, ont « d'une manière à la fois objective et symbolique, [constitué] une collectivité particulière et distincte », avant de constater que ces deux communautés n'en faisait qu'une puisqu'elle avaient les mêmes « manières de penser, de sentir et d'agir plus ou moins formalisées ».

COMMENT ÇA « C'EST UN PEU COURT, TU T'ES PAS FOULÉ MON COCHON » ?

HA BIN SI C'EST COMME ÇA, LA SEMAINES PROCHAINE, D'AUTRES AUTEURS PRIS DANS LES MAILLES DE L'INFLUENCE BOFASIENNE.

FAUT PAS ME CHERCHER, MOI.

vendredi 10 janvier 2014

La bande dessinée n'est pas noble.

Gotlib et Mandryka nous montrent rapidos que, bon, ça va, tu nous saoules avec tes vieux philosophes à la noix, pète un coup, merde.



Gotlib & Mandryka, Clopinettes, Dargaud.

Tout part de cette intervention d'Alain Chabat dans le documentaire René Goscinny : profession humoriste, intervention que j'ai toujours trouvée d'une pénétrance toute aiguë.

Comme quoi, quand on est intelligent, c'est pour la vie aussi.

(Vous avez remarqué ? J'en profite pour encore une fois caser du Goscinny.) 

(Chacun sa marotte, laissez-moi, ne me jugez pas, détournez votre regard !)

(J'adore tellement ce documentaire que je voulais le mettre en entier, et puis quelqu'un a murmuré « droits d'auteurs », et j'ai demandé ce que c'était, et on m'a expliqué, et j'ai trouvé le concept assez intéressant bien qu'un peu farfelu.) (Des droits d'auteurs en bande dessinée ! N'importe quoi !)

(René ! Fais moi des bébés !)

BON. MAIS SINON ?

Aujourd'hui, je vous préviens, c'est un peu le post de la honte, il y aura zéro analyse de bande dessinée. Ce sera purement illustratif. Voilà. Désolé. Et vous, ça va ?

NAN MAIS D'ACCORD, MAIS SINON ?

Mes billets étant un chouille sérieux et chiants comme la mort ces temps-ci, je me suis dit qu'il fallait quand même que je précise que, aussi étrange que cela puisse paraître en me lisant, l'important, c'est le fun !


EH OUI !

On n'est pas obligé de souffrir et de serrer des mâchoires pour créer quelque chose de plus que valable.


EH NON !

Et l’élan créé par le fun d'une situation développée sur une, deux, ou 256 pages peut suffire à faire plonger l'auteur et le lecteur dans un livre.


EH OUI !

Puisque le sujet, on l'envoie se faire voir ailleurs avec toute sa petite famille (tonton « parler de la mort de mon chat était une nécessité » et mamie « le propos de cet album justifie complètement son achat à 30 euros,  même si c'est dessiné avec les pieds d'un lépreux et dialogué par un présentateur de journal télévisé »)...

Puisque, de toute manière, le fond d'une œuvre, sa particularité, sa légitimité, ne vient que de son (ses) auteur(s) même(s) et de leurs manières de voir les choses...

Puisque rien, dans le choix du sujet, ne changera la qualité du traitement de ce sujet.

Puisque l'important n'est pas l'archer, l'important n'est pas l'arc, l'important n'est ni la cible, ni la flèche.

Puisque l'important, c'est la trajectoire...



Dupuy & Berberian, Journal d'un album, L'association.

(en l’occurrence, ici, il s'agit d'une page dessinée par Charles Berberian.)

BREF, PUISQU'ON S'EN TAPE ET QU'ON EST DES REBELLES !



Les auteurs peuvent se permettre qu'il y ait « du gratuit. Des fois du vraiment lourd. Je trouve ça très très bien d'aller dans le pas noble. Justement, c'est pas que noble. C'est des fois vraiment vraiment vraiment bête, mais très très bête, très très long pour arriver à un truc très crétin, avec beaucoup de fatigue pour y arriver. »

PARCE QUE TOUT EST DANS LA FATIGUE POUR Y ARRIVER.

Peu importe le moyen, il faut l'envie. La gnaque. Le truc. Le muche. Vous voyez, quoi. C'est ce qui fait la différence entre un travail « de commande » (il n'y a rien de mal à faire une commande, mais, par contre, si c'est la seule motivation, c'est un peu faiblou) et un travail passionné et impliquant dans lequel, sans même le vouloir, la manière que les auteurs ont de voir les choses va perler dans la bande dessinée elle-même. Et la justifier. Et construire le livre.


Alors, si faire un truc léger-ha-beurk-je-suis-un-stoïcien, ça le défrise, eh bin l'auteur a qu'à faire un truc tout compliqué dans lequel il se sentira lutter contre le langage, la narration, le dessin, pour pouvoir au final plonger dans l'inconnu et trouver du nouveau et se sentir exister, tel un albatros ayant déployé ses ailes après avoir péniblement trébuché au sol. (Deux références à Baudelaire dans la même phrase, dites donc, on se fout pas de votre gueule ici. J'espère que vous êtes content du voyage.)


MAIS !

Si faire un truc super prise de tête, ça le défrise, eh bin l'auteur a qu'à faire un truc tout léger. Parce que l'important là-dedans, c'est qu'il s’ébatte dans son sujet avec la joie d'un petit lapereau fragile dans un champ de carottes au sucre.


Puisque (à mon humble avis, ce n'est que mon opinion, gnagnagna), le plus important, c'est le style, les auteurs, alors il faut que ces auteurs se sentent libres dans leurs propres bandes dessinées pour pouvoir s'y épanouir et y laisser, sans y penser, leurs marques.

Si « s'y épanouir » passe par la grosse déprime qui tache, tant mieux.

Si « s'y épanouir » passe par la grosse blague potache, tant mieux aussi.

Ce qui compte, c'est de ne pas rester dans son carcan et de faire son truc à sa sauce.


C'est ce qui fait la différence entre un gag « Les blondes » (« je vais chercher de mauvaises blagues misogynes sur internet et je les refous directos dans un bouquin ») et un gag de Gotlib et Mandryka (« je cherche le jeu de mots le plus pourri possible, je me débrouille pour que le développement de mon gag s'allonge sur deux pages, j'en profite pour faire transparaître mon époque tout en soignant le découpage, le rythme et le dessin, et finalement je fais parfaitement correspondre le fond (la liberté) et la forme de ma bande dessinée »).


EN FAISANT LE GOND.

On en arrive à développer le même cercle vertueux que celui du romantisme...

Dans le romantisme, tout est digne d'intérêt. Donc on fait attention au moindre détail, au moindre gond de porte, au moindre ver de terre, puisque chaque ver de terre est digne d'une étoile. (Et là, je cite du Victor Hugo, non mais, vraiment, qui a dit que wikipédia ne servait à rien ?)


Dans la même optique, si l'auteur est impliqué dans son travail, naturellement, tout les aspects de ce travail lui paraîtront intéressant, important. Tout lui paraîtra digne d'intérêt. Et il soignera tous les détails de son travail.


Mais pour cela, il faut que l'auteur se sente un peu libre de s'exprimer. De ne pas s'auto-censurer. Qu'il ne se dise pas automatiquement « Il faut que je traite de la mort. », « Merde, j'ai oublié de glisser une allusion au conflit israëlo-palestinien, ça va pas faire sérieux. », « Que va devenir le monde si je n'exprime pas mes opinions sur l'élevage des escargots ? ».

ET, DONC, LA FUCK YOU ATTITUDE.

Qui fait que, moi aussi, je trouve ça « très très bien d'aller dans le pas noble. Justement, c'est pas que noble. C'est des fois vraiment vraiment vraiment bête, mais très très bête, très très long pour arriver à un truc très crétin, avec beaucoup de fatigue pour y arriver. »


Le fun, le « je fais bien ce que je veux, t'es pas ma mère », le « parlons de tout et de n'importe quoi, parlons de ce dont on a envie de la manière dont on en a envie » permet de ne pas se prendre le chou et d'y aller carrément, sans filet, pour s'amuser justement, sans barrière, pour que les auteurs se lâche et restituent leur personnalités au mieux dans leurs oeuvres.

ET, DE FAIT, C'EST CE QU'IL SE PASSE.

On essaye de faire un gag avec un jeu de mot pourri et on signe une espèce de brûlot libertaire juste pour arriver à ce jeu de mot. Parce qu'on a lâché les chevaux sans trop y penser.

Alors, ensuite, comme le résultat est bon. On lâche derechef les chevaux...

Un livre à la sexualité débridée. (On notera la subtilité de la couverture.)


Un livre à la psychanalyse débridée. (On notera la Jungité de la couverture.)

Deux exemples très précis de ce que peuvent donner les auteurs quand ils lâchent les chevaux.
(Vous êtes bien avancés, vous les avez pas lus, me direz-vous. Zut, répliquerai-je.)

BREF, IL FAUT SAVOIR SE LAISSER ALLER. GRÂCE, A CAUSE ET POUR LE FUN.