Quelques pages de bande dessinée de temps en temps.

Une critique essayant d'être intéressante à cette occasion.

Un aspect particulier de la bande dessinée à chaque critique.


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jeudi 27 février 2014

La bande dessinée se fait un nom de famille.

A la suite du billet de la semaine dernière, Abel Lanzac, Christophe Blain et Clémence Sapin nous montrent que donner un nom de famille à un personnage change complètement la donne.

Abel  Lanzac & Christophe Blain & Clémence Sapin, Quai d'Orsay, Dargaud.

L'extrait ci-dessus est bien une des rares fois où les personnages s'appellent par leurs prénoms. Ils font tomber les barrières diplomatiques et se laissent aller à de grandes claques sur l'épaule. Ils sont plus intimes et moins distants. Ils sont mignons.

Pour le lecteur, ça marche pareil : que le personnage n'ait qu'un prénom (ou un surnom) (comme « Pim », « Pam », ou « Poum »), et il se sent proche de lui (dans l'extrait ci-dessus, on est amusé par le côté humain des personnages qui nous paraissent soudain plus sympathiques). Qu'on lui rajoute un nom de famille, et une certaine distance se crée : le nom de famille rend le personnage plus réel et il est plus difficile pour le lecteur de s'y identifier.

C'est d'ailleurs pile ce que recherchent les auteurs en collant un nom de famille à un personnage : si le fait que le personnage évolue dans le vrai monde réel a son importance, les auteurs ne vont plus s'en sortir avec des espèces de pseudonymes chelous, il va falloir que le personnage porte un vrai nom

Et par un vrai nom, il faut parfois entendre un vrai nom de famille.

LE PLUS SIMPLE EST ENCORE DE LEUR DONNER DE « VRAIS NOMS QUI SONNENT COMME DANS LA VRAIE VIE ».

(Basique, mais efficace.)

Même les enfants ont droit à un nom de famille ! Pas de familiphobie, ici !

Marion Duval a un père, qui a un métier (journaliste), une ville bien connue (Paris) (intra-muros) (on ne se refuse rien), et des lieux d'explorations parfaitement identifiés (la Loire, la côte Atlantique, la Grèce, etc...).

Ça c'est de la doc ! Ça c'est du journalisme ! Prends-en de la graine, Christophe Barbier ! 
(Et arrêtes de lire the Economist, tu nous fais du mal !) (Ça marche aussi avec le Parisien.)

C'est que Marion voyage dans le vrai monde. Une maison et une famille ne suffisent plus à planter le décor de ses aventures. Elle arpente un univers plus vaste, moins générique, et plus précis (un petit plan de l'île d'Ithaque pour bien se repérer dans Attaque en Ithaque, des intrigues sur des faussaires et donc des questions de réalisme dans Le manuscrit de Saint-Roch et L'homme aux mouettes).

Une vision ethnologique saisissante ! (Et des photos pour tout bien expliquer avec des flèches.)

Comme elle vit des aventure plus réelles, Marion a besoin d'un nom de famille, comme les vrais gens de la vraie vie.

Chose encore plus maligne : on veut la contextualiser ? On l'appelle « Marion Duval ». On veut la rapprocher du lecteur ? On l'appelle « Marion ». (Une opposition nom/prénom similaire à celle dans l'extrait de Quai d'Orsay.)

POUR ÊTRE CLAIR (NAN, PARCE QUE JE SENS BIEN QUE VOUS SUIVEZ MOYEN) :


Quand on donne un nom de famille à des personnages, ce n'est jamais innocent. C'est qu'on veut les inscrire dans un certain contexte réel ou réaliste, et qu'on va ensuite utiliser ce contexte dans l'intrigue du bouquin (oui, non, parce que sinon, autant pas s’embêter).


Dans le choix de ces noms de famille, il faut bien sûr faire attention, malgré tout, à ce que ceux-ci restent relativement neutres, doux à l'oreille, peu connotés. Sinon, très vite, le piège se referme.

ET NOUS TOMBONS DANS LE CAS DES « VRAIS NOMS QUI SONNENT TELLEMENT VRAI QU'ILS SONNENT POURRIS »


On pourrait par exemple parler des personnages de Tardi. 

Ils ont tous des noms moisis, les personnages de Tardi. 


« Esperandieu », « Mouginot », « Dugommier », « Flageolet », « Georgette Chevillard », c'est vraiment n'importe quoi. 


Et c'est très moche. 

Mais c'est fait exprès. 

De cette manière, on plonge dans une ambiance début du XIX° siècle (« Georgette ») avec des personnages ridicules aux noms ridicules (les personnages sur lesquels Tardi ne tape pas sont rares, dans Adèle Blanc-sec). Ce n'est pas grave qu'on ne s'identifie pas à eux. De toute façon, ils ne sont pas aimables. Il ne sont pas fait pour mettre en branle des mécaniques d'identification. Ils sont faits pour qu'on se moque d'eux.

 Tout est dans le titre ! Ils ne sont pas aimables, on vous dit...

Il existe toutefois chez Tardi un cas un peu plus plus sioux : celui de « Brindavoine ».

Il a un nom mi-moche, « Brindavoine ». Un nom très marqué, mais pas trop grotesque. Un nom mi-figue mi-raisin. Et, de fait, Tardi a une vision mi-figue mi-raisin du personnage.

Du coup, fondamentalement, il est un peu ridicule, « Brindavoine ».

Mais comme il a fait la guerre et qu'il en a chié...

...il est quand même sympathique.

Avec toujours ce côté vieille France que contient le nom.

C'est important, le côté vieille France, pour Tardi.

Mais foin de mi-moche ! De figue ! De raisin ! Parfois, c'est le drame !

PARFOIS, LE NOM EST POURRI SANS QUE CE SOIT FAIT EXPRÈS.

Vous me connaissez, je suis une crème (et un lâche), je ne suis donc pas du genre à débiner les auteurs maladroits juste pour me défoulerJe me contenterais de faire remarquer que dans Marion Duval (toujours elle), il y a eu l'apparition d'un personnage qui s'appelle « Philibert Égonovna ». Tout un programme mes aïeux ! Heureusement, les auteurs ne sont pas fous, et, tout de suite après avoir appris ce nom à rallonge, on apprend son diminutif : « Fil ». C'est quand même moins corseté.

On a donc le-nom-à-la-noix-mais-qui-pose-le-personnage-bourgeois, puis/et/nonobstant le-prénom-court-diminutif-cool-et-sympa-parce-que-le-personnage-est-ami-et-même-un-peu-plus-avec-l'héroïne.

Dans la même page, se côtoient le passé carrément princier du personnage, et la négation de cette facette. 

Les auteurs gagnent sur les deux tableaux en utilisant un nom réaliste qui renseigne sur les qualités du personnage et un surnom/prénom qui rapproche le personnage du lecteur, autant que le personnage se rapproche de Marion (j'étais très jaloux de cet abruti, quand j'avais son âge).

Le nom de famille pourri n'est donc pas forcément une fatalité, mais peut être transformé en avantage si l'auteur est subtil.

Il y a malgré tout un cas particulier dans cette catégorie des noms pourris. Ceux qu'on ne choisit pas et qui résistent à la subtilité des auteurs parce qu'il leur est imposé puisqu'il s'agit d'un personnage historique.

CE QUI NOUS AMÈNE A LA NOUVELLE CATÉGORIE : LES « VRAIS NOMS QUI SONNENT POURRIS, CERTES, MAIS COMME CE SONT LES NOMS DE VRAIS GENS DE LA VRAIE VIE, ON N'A PAS VRAIMENT LE CHOIX ».

Sans aller jusqu'à disséquer les soucis qu'a pu rencontrer une auteure (certes pas exempte de reproches) lorsqu'elle a voulu réaliser une biographie de « Benoîte Groult », on peut essayer de se concentrer sur les noms historiques présents dans Astérix.

Nous voilà donc avec des personnages aux noms les plus abracadabrants.

Jeu et interactivité. Saurez-vous reconnaître : 
« Ordralfabétix »« Alavacomgetepus »« Encorutilfaluquejelesus »« Liric »« Satiric »« O'Torinolaringologix »« Zebigbos » ?

Et tout ces gens
fréquentent des « Jules César », des « Scipion », des « Pompée », des « Cléopâtre », des « Brutus », « Alésia », « Gergovie », les révoltes d'Espagne, l'invasion de la Grande-Bretagne ; enfin, bon, bref, des tas de trucs.


DANS LE CAS D'ASTÉRIX, IL SE TROUVE QUE CELA TOMBE TRÈS BIEN.

Astérix est une bande dessinée qui cherche les contrastes entre l'Histoire (les noms réels des personnalités historiques) et ses personnages (les noms fictifs et fantaisistes des personnages auxquels on s'attache), pour en faire ressortir les caractères. Donc c'est parfaitement cohérent. Bravo les artistes.

MAIS, SI CELA N'AVAIT PAS ÉTÉ LE BUT DES AUTEURS ?

Dans ce cas, les auteurs auraient pu faire en sorte que le héros ne rencontrent jamais de personnages politiques, ou simplement leur aide de camp, ou encore des mecs-que-l'histoire-n'a-pas-retenu-et-sur-lesquels-ont-n'arrête-pas-sa-lecture, ou encore des simili-César-mais-avec-un-autre-nom.

C'est d'ailleurs ce que font Lanzac & Blain dans Quai d'Orsay.


En remplaçant le nom de « Dominique Galouzeau de Villepin » par celui de « Alexandre Taillard de Worms  » et celui de « Antonin Baudry » (un des auteurs) par celui de « Arthur Vlaminck », les auteurs fictionnalisent les personnalités, qui deviennent des personnages.

Premier avantage : le lecteur ne peut quand même pas s'empêcher de penser que c'est inspiré de faits réels (comme on dit) et que donc, oui, bon, d'accord, ce ne devait pas être exactement comme ça, mais un peu quand même... Il s'établit des parallèles avec les faits historiques qui enrichissent la fiction. (Un peu comme dans Quai d'Orsay, quand on découvre que Cole et Worms, Powell et Villepin, sont amis.) (Ou quand, dans Astérix, on a des dialogues entre Brutus et César.) Un second degré apparaît dans le récit. 

Deuxième avantage : on ne s'embête plus avec la vrai vérité ; c'est de la fiction ; les auteurs ont le droit de prendre leurs aises pour rendre le récit plus attractif et manipuler les faits. 

Troisième avantage : comme les personnages sont fictionnalisés, ils peuvent aussi être bande dessinééisés (à dire dix fois très vite). Leurs actes autant que leurs aspects physique sont tirés vers des particularités qui facilitent la narration de la bande dessinée.

Cet aspect est rendu évident quand les physiques des personnages principaux sont tirés vers la caricature pour en faire des silhouettes (un aspect que Blain adore utiliser dans toutes ses bandes dessinées).

Puisque Blain fait de la musculation, je ne tirerais aucunes conclusions sur ce qu'essayerait éventuellement de compenser quiconque en cartoonisant ses personnages et leurs nez.

Cette caricature n'est pas que superficielle. Par exemple, ci-dessous, le comportement fanfaron de « Taillard de Worms  » (et sa manie de passer voir son équipe en coup de vent) facilitent les ellipses.

Pas besoin de montrer machin qui rentre, un coup de vent et il est là.

Un effet poussé au maximum, parce que c'est plus rigolo.

Bref : si des auteurs ont comme contrainte d'utiliser des personnalités-vraies-d'aujourd'hui-ou-d'hier, il faut encore une fois en faire un atout en modelant ces personnages (dans leurs personnalités, dans leurs actes, et jusque dans leurs noms) pour pouvoir les utiliser à bon escient (comme un vrai personnage de bande dessinée et de fiction, chez Blain et Lanzac ; comme un référent historique qui contraste avec les gros nez des gaulois, chez Uderzo et Goscinny).

Une rotondité de nez qui ne trompe pas sur le rôle du personnage, entre Astérix et Jules, Chesterfield et le cousin.

BREF, BREF, BREF...

Dans ce cas comme dans les autres, il s'agit de jouer du contexte.


Un contexte réel ? Un nom réel.

Un contexte historique ? Un nom qui sonne vieille France, ou vieille Gaule, ou je sais pas quoi...

Un contexte politique ? Un nom un peu différent (pour transformer l'homme publique en personnage) mais qui ne détone pas.

TOUT ÇA, C'EST TOUJOURS LA MÊME CHOSE !

Le but est de jouer de références extérieures, réelles (des noms qui font penser à d'autres pays) ou fictionelles (des noms qui font penser à d'autres récits) pour, à chaque fois, installer une ambiance, un contexte, une identité particulière.

  • Des noms qui posent une ambiance « America, Fuck Yeah ! » avec « Alan Smith », « Jack Shelton », « Steve Rowland », « Jason Fly », « Jason Mac Lane » et des SPOILERS partout dans les deux images qui suivent.

Van Hamme, Vance, Petra, XIII - Secret Defense, Dargaud.

  • Une ambiance étrange, balkanique mais  familière, avec « Alcide Nikopol »« Jill Bioskop »« Ivan Vabek ».

Enki Bilal et la Eierkrieg dans La femme piège, Les humanoïdes associés.

  • Une ambiance de récit d'aventure réactualisé, avec « Naim », « Maïmounia », « Günter »« Jean-Philippe»et « Ali » (des noms similaires à ceux de Corto, Bouche dorée, Steiner, Tristan).

Benjamin Flao, Kililana song, Futuropolis.

  • Une ambiance de conte du chat perché, avec « Philémon »« Félicien », et « Monsieur Barthélémy » (des noms communs mais un peu désuets).

Fred, Philémon - L'enfer des épouvantails, Dargaud.

C'EST UN PEU SYSTÉMATIQUE, DITES DONC...

Les auteurs essayent à tous les coups de trouver des noms qui inspirent et correspondent à une ambiance de récit.

Qui dit récit réaliste dit nom de famille.... Mais quand il s'agit d'histoires qui concernent des souris qui portent des jupes ou des grooms qui chassent en Palombie, ça ne colle plus... Plus qu'un contexte réaliste, il faut alors planter une ambiance de douce fantaisie, et utiliser les noms qui vont avec...

CE SONT CES NOMS QUE J'ESSAYERAI DE DÉCORTIQUER LA SEMAINE PROCHAINE.

(PROMIS, CETTE FOIS-CI, JE NE DÉPASSERAI PAS, J'AI DIT QUE JE NE FERAI PLUS QU'UN POST SUR LE SUJET, ET JE N'EN FERAI PLUS QU'UN.)

vendredi 16 août 2013

La bande dessinée est un décor.

Les Pommaux nous montrent à quoi sert un décor.

Yvan Pommaux, Nicole Pommaux, et Catherine Proteaux, Marion Duval – Le manuscrit de Saint Roch, Bayard.

Alors, le décor.

Grosso modo, dans une bande dessinée, le décor peut tout bêtement nous aider à comprendre où sont les personnages, notamment les uns par rapport aux autres (c’est un décor, quoi). Il peut aussi nous aider à comprendre la situation dans laquelle se trouvent les personnages (les rapports des personnages les uns avec les autres, pas leurs positionnements géographiques les uns par rapport aux autres qui peut être aussi leurs positionnements « émotionnels » les uns par rapport aux autres) (oui, je sais, je suis poète). Enfin, le décor peut nous aider à comprendre ce qu’il y a dans la caboche des personnages (pas les émotions entre les personnages mais les émotions du personnage).

Bref, le décor peut être plus ou moins expressionniste (c'était bien la peine d'écrire tout ça si on pouvait le résumer en une seule phrase).

Dernière possibilité, le décor qui est juste là parce qu'il faut bien meubler. Comme ci-dessous :

Exemple de décor dont on se fout expressément. Pour le lecteur, des caisses… Passionnant ! 
Et, pour le dessinateur, des traits à la règle. A-t-on vu plus chiant ?
Hergé nous dit bien fort que ce décor n’a aucun intérêt et qu’il vaut mieux se concentrer sur le mec à houppette.

MAIS BON...

Le plus fort c’est quand un auteur jongle avec toutes les fonctions possible du décor pour se la jouer.

Revenons donc à cette page de Marion Duval, page qui (ne nous voilons pas la face) commence mollement. L’air de rien. L’auteur est poli, il nous donne des indications de temps et de lieu. On est dans un simple décor « géographique ». Le décor ne nous indique rien de plus que ce que peut nous indiquer un décor.


Il fait nuit, il est tard, et on se trouve sous les toits parisiens. Bon, c’est peu, mais c’est un début.

Après la petite introduction, on se concentre plus particulièrement sur Marion (le personnage). Du coup, on enlève le plus d’objet possibles. On épure. D’un côté, ça permet de ne pas parasiter l’image et d’y mettre au centre ce qui est important (Marion). De l’autre, ça permet de donner plus de poids aux objets qui ont survécus à l’épuration. Ces objets vont devenir plus ou moins signifiants. Le décor est ici informatif sur la situation du personnage (décor « émotionnel du personnage par rapport aux autres » et les autres, eux, bin, euh, c'est son père, c'est sa classe, c'est son prof).


Une porte pour dire qu’elle est enfermée, une lampe pour dire qu’elle étudie.
Ce n’est pas sexy, mais la situation se précise.

Au passage, la lampe, seul élément jaune, est utilisée pour organiser la transition entre le bureau et le reste de la chambre. Du sérieux (le faisceau de la lampe englobe et isole la tête de Marion qui cogitait, imperturbable) au plus je m’en foutiste (Marion ne veut pas apprendre le poème bizarre, elle quitte alors le bureau et la lampe). Cet objet tout bête sert de marqueur de décor (on se repère dans la pièce par rapport à elle) et de marqueur symbolique entre l’ambiance sérieuse et l’ambiance plus décontractée (on mélange « géographique » et « émotionnel »).


Transitions !

Et pouf ! On passe dans la tête de Marion et le décor, lui, passe en mode « émotion du personnage ». 

L’important, ce ne sont plus les devoir, mais ce que Marion a dans la tête. (Qui ne sont pas ses devoirs. Qui est justement le fait qu’elle ne veut plus rien apprendre pour ce soir, flûte.) 

Là encore, comme chez Tintin, pour marquer le coup du passage en mode « émotion du personnage », « focalisation interne », tout ça, les auteurs n'y vont pas avec le dos de la cuillère. Qui dit focalisation interne dit : on voit ce que Marion voit. Et Marion voit un cahier.


Le nez dans les bouquins mais la tête ailleurs.

Oui, la tête ailleurs, parce que dès la case suivante, certes, Marion a bien son cahier dans les pattes, mais on voit également dans le décor une peluche et des bibelots. Elle n’a pas complètement la tête à sa leçon. C’est aussi le premier objet « pas sérieux » qu’on aperçoit. Plus de lampe, ni de chaise, ni de porte. Mais un objet qui veut dire « dodo ». Cette peluche est comme une tentation de réconfort après l’effort.


Peluche tentatrice, perverse, silencieuse et machiavélique.

A contrario du moment où Marion était dans sa bulle, isolée du décor par un rayon lumineux studieux.

Et pendant que Marion s’échine à ne pas réussir à apprendre sa leçon, la peluche insiste et s’incruste dans la case, impassible. Et elle nous regarde. Pour attirer notre attention. Parce que nous sommes dans la tête de Marion et que cette bestiole molle attire l'attention de Marion (donc la nôtre).


Dans tout ce passage, Marion gigote, Marion ne retient rien, et la peluche nous fixe tel un sphinx de l’enfer.

Dans cette troisième bande, l’utilisation du décor est très maligne. 

OK, il y a le sphinx de l’enfer qui nous fixe parce qu’en fait l’esprit de Marion est fixé sur la peluche et a envie de repos. Certes.

Mais, de plus, Marion bouge.

L’auteur avait comme contrainte de devoir montrer Marion sur de nombreuses et courtes cases (pour montrer qu'elle galérait). (Qui dit courte case dit « peu de temps entre les cases ». Si Marion change de position si rapidement, c’est bien qu’elle n’est pas concentrée.) Mais le risque de ces cases répétitives (Marion et la peluche, sans arrêt), c’est de faire dans le systématique, de faire « auteur », de sortir le lecteur du récit et qu’il se dise « l’auteur veut me communiquer un truc ».

Alors, oui, bien sûr que l’auteur veut vous communiquer un truc ! C’est quand même le but de tout ce bazar ! Mais il veut aussi vous immerger dans un univers, s’effacer.

Si les cases avait étés trop régulières et les poses de Marion trop statiques, cela aurait donné quatre cases identiques. Il y aurait eu un effet de répétition qui serait passé pour un effet de style et qui aurait trop mis en avant l’auteur.

Donc, là, Marion gigote (parce qu’elle s’ennuie ET parce qu’elle doit gigoter pour faire varier les différents plans). Mais si elle gigotait sur un fond uni, on le saurait quand, qu’elle change sans arrêt de place ? Bin jamais. Les deux éléments de décor dans les coins droits des cases sont donc là comme des repères, pour bien montrer qu’elle gigote, et accentuer ce gigottisme (le décor gigote avec Marion, en fait).

Le sphinx de l’enfer est à la fois un bête décor et une métaphore de l’esprit de Marion.

Et on arrive à la dernière bande et là, rien ne va plus.


Le coup de grâce du sphinx démoniaque et de ses complices du mobilier. C'est touffu, c'est foutu.

On parlait de peluche et de repos, misère ! Ils sont toujours là, mais voilà qu’arrive carrément le lit ! Et s’il n’y avait que le lit (rouge) ! Il y a aussi un poster (jaune), un tourne disque (noir), un goûter (rouge) et bubulle (vert) qui viennent s’ajouter au sphinx de l’enfer marron. (Les couleurs aident à faire ressortir les différents objets qui sont autant d’éléments perturbateurs différents sur le fond beige de la chambre.) (Mais comme ils sont des objets familiers, ils n’interfèrent pas trop non plus. Ce n’est pas comme si on tombait nez à nez avec un cadavre. Ce sont juste de douces tentations de repos. Ainsi, le poster n’est dessiné qu’en « taches de couleur », sinon il serait trop ressorti, aurait été trop agressif, disproportionné par rapport à sa « fonction narrative » qui est de nous faire comprendre que Marion va pas y arriver.)

Bref, une bien belle utilisation des décors dans toutes ses possibilités... 

Les auteurs profitent du fait que ce soit la première page du livre, que nous soyons donc plus éveillés aux différents décors (pour savoir où nous sommes, pour nous repérer dans cette nouvelle aventure qui nous est encore inconnue) et font glisser doucement tout cela vers un expressionnisme doux, jamais tape à l’œil , efficace et élégant, comme tout ce qu'est cette bande dessinée.