Quelques pages de bande dessinée de temps en temps.

Une critique essayant d'être intéressante à cette occasion.

Un aspect particulier de la bande dessinée à chaque critique.


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jeudi 30 juillet 2015

La bande dessinée en série pour un coloriste.

Stéphane de Becker (Stuf) nous montre comment on peut s'approprier les couleurs d'une série, petit à petit.

Le beau travail de Stuf dans 50 nuances de bleus, Dupuis.

Au début de la reprise de Spirou et Fantasio par Tome et Janry, c'est le studio Leonardo qui réalisait les couleurs (comme il réalisait à-peu-près toutes les couleurs de toutes les séries du magazine Spirou). Bon. Avec plus ou moins de réussite on va dire. Je ne suis pas dans le jugement, hein. Je peux comprendre qu'on n'en ait rien à foutre des couleurs de la série mère du journal porte-avion d'un éditeur et qu'on en fasse n'importe quoi. Je veux dire : c'est humain.

Nonobstant ces considérations, au moment du  Retour du Z, Tome et Janry décident de prendre un coloriste et ce sera Stéphane de Becker, dit Stuf.

Comme Janry, comme Tome, Stuf va petit à petit s'approprier la série et pousser toujours plus loin sa technique.

UNE TECHNIQUE QUI COMPREND PLUSIEURS POINTS.

- Premièrement :  identification des différents objets et personnages (la base).
- Deuxièmement : harmonisation des teintes (faut avoir bon goût, mais c'est jouable).
- Troisièmement : définition des ambiances et des enjeux (le grand truc caché dans la couleur, assez chaud).
- Quatrièmement : le tout de plus en plus subtilement (de plus en plus maîtrisé). 

IDENTIFICATION DES OBJETS.

C'est le B.A.BA du boulot de coloriste. C'est presque le pourquoi du comment du coloriste. Si la couleur existe en bande dessinée, c'est pour identifier correctement les différents éléments présents dans la case.


Dites moi pas qu'on arrive à lire ces deux pages avec la même facilité.
La couleur aide à identifier les différentes formes, notamment dans les décors ou dans les fonds.

Avec un trait fin et détaillé comme le voulait Janry (et comme il le poussera encore plus loin par la suite), il faut avoir un coloriste digne de ce nom qui permet aux différentes formes d'émerger de l'amas de traits.

Et c'est donc exactement ce à quoi s'emploie le studio Leonardo.

SAUF QUE C'EST MOCHE.

 Des marrons, des verts, des caca-d'oie et du rose. Le bon goût à son acmé.

Le problème de Leonardo sur ce coup, c'est qu'il font bien le travail de base (identifier les formes) mais qu'il ne font rien de plus. (Est-ce que les couleurs signifient quelque chose dans le contexte ? Nan. Est-ce que les couleurs magnifient le dessin ? Que dalle. Est-ce que les couleurs sont simplement jolies ? Haha non mais vous n'y pensez pas ! Et pourquoi pas une Europe de gauche tant qu'on y est ?)

ET LÀ, STUF ENTRE DANS LA PLACE.

Son premier travail a été de conserver l'identification des formes, mais d'harmoniser l'ensemble des couleurs d'une case, voire d'une page, voire d'un livre (c'est beau, l'ambition de la jeunesse).

Ce qui a donné ça :

Soyez pas mauvaise langue, on peut pas dire que ce n'est pas harmonisé.

Alors, est-ce que c'est bien ? Oui. Est-ce qu'on pourrait faire mieux ? Je vais pas dire non.

IL VA FALLOIR APPRENDRE À DIVERSIFIER UN PEU A PALETTE.

Ce que fait Stuf dès le livre suivant : Spirou et Fantasio à New York.

Et on commence dès le début avec des tons pastels beaucoup plus softs, mois marqués, et qui vont donc offrir plus de possibilités. (Si on commence directos dans le rouge, bin on ne pourra que décliner cette couleur (rose, marron, etc.), mais si on commence dans les pastels jaune/rose/beige, on va pouvoir partir dans des tas de directions différentes.)

Jaune, orange, rouge, rose, gris, marron, et rien d'autre.

De fait, les fonds des cases seront toujours soit jaunes, soit beiges, soit roses (un peu de gris aussi), et les couleurs des différentes formes à identifier ne porteront que des déclinaisons plus franches de ces couleurs de base.

Et là, Stuf a mis le doigt dans l'engrenage qui va le poursuivre tout du long de son boulot pour Spirou : la nuance.

Son travail, ce sera de trouver toujours plus de déclinaisons de quelques couleurs de base afin de toujours mieux renforcer l'harmonie de l'ensemble.

ÇA TOMBE BIEN, LE PROCHAIN BOUQUIN SE PASSE ENTIÈREMENT DANS UN DÉSERT.

IL VA POUVOIR BOUFFER DES JAUNES-MARRONS-ET-J'EN-PASSE.

Déjà, ça pique un peu moins les yeux que sur Le réveil du Z. Et ce grâce à une palette harmonisée mais plus soft (donc plus restreinte, faut avoir beaucoup de maîtrise pour faire varier aussi subtilement les couleurs).

Et quand je dis subtilement, regardez moi ça :

6 nuances de beiges.

Mais il y a également la rupture de couleur nécessaire et très feinteuse : le slip rose.

Fantasio s'habille en bleu et marron et court sur un décor marron et bleu. 
Comment le différencier nettement ? Grâce à du rose.

Dans une page entièrement colorée de camaïeu de marron, il faut parfois savoir rompre sa logique d'harmonie pour garder la mission première de la couleur : identifier les formes. En l'occurrence, là, on identifie bien Fantasio : c'est le gars au slip rose.

Ce slip nous permet de nous attarder sur (selon moi) un autre coup de génie de Stuf (c'est en germe dès le début, mais c'est sur ce bouquin que Stuf semble avoir trouvé le bon dosage) : Spirou est en rouge et Fantasio en bleu.

Pas la peine de chercher, on sait tout de suite à qui est la main de qui.

Dingue, non ?

COMMENT ÇA « NON » ?

Et bin pourtant si.

ET TOC.

Spirou en rouge et Fantasio en bleu, ça date pas de hier, c'est sûr. Mais que ces couleurs soient utilisées pour faire resortir les personnages principaux par rapport à tous les autres éléments du récit, ça, c'est nouveau.

À partir de maintenant, Spirou et Fantasio auront des couleurs franches, vives, et qui trancheront nettement avec les couleurs plus nuancées, plus pastels, et plus marron-beige-jaune-gris de l'ensemble du reste des cases (objets, personnages, décors).

De cette manière, Spirou et Fantasio deviennent réellement les protagonistes de leurs aventures. Ils y a tout le reste. Et il y a eux. Qui se battent pour réussir leur expédition.

Tout est marron, sauf eux.

CETTE DÉMARCHE EST ENCORE PLUS VISIBLE DANS LA VALLÉE DES BANNIS.

La vallée des bannis, c'est la merde pour Stuf. Il a tout défini son système de couleur à base de gris-beiges-marrons, et on lui colle une aventure en pleine jungle. Il y a du vert partout. Bon, il y a le marron des troncs d'arbre. Mais il y a aussi le vert des feuilles. Ça lui pète tout son système.

 Du vert et du bleu. Où sont passés tous les jaunes et les marrons ?

SAUF QUE NON.

Il va garder son nuancier actuel, il va conserver son système Spirou-rouge-pétant / Fantasio-bleu-profond, et rien d'autre en rouge ou bleu autour (comme ça on comprend bien que les deux héros luttent contre l'ensemble du reste de la jungle et des éléments déchaînés), il va y rajouter du vert (du vert pastel la plupart du temps, hein, faut pas déconner non plus), ET IL VA FAIRE S'AFFRONTER LE VERT ET LE MARRON.

Putain d'idée de génie.

ATTENTION SPOILER.

La vallée des bannis est l'histoire de Spirou et Fantasio piégés dans une vallée insondable et profonde, de Fantasio qui devient fou à cause d'une espèce de saloperie de moustique vicieux, et de Fantasio qui essaye de tuer Spirou avant de fuir en hululant « Fantasio magaziiiiiiiine », parce que ça ferait un titre plus classe que « Spirou magaziiiiiiiine ».

À partir de là, Stuf va attribuer le marron-jaune à Fantasio, et le vert à Spirou.

POURQUOI ?

D'abord parce que jaune et bleu (la couleur de Fantasio) ainsi que vert et rouge (la couleur de Spirou) sont des couleurs complémentaires et que donc leurs alliances les renforcent, les mettent en valeur.

Voyez comme ce magnifique cercle colle presque bien à ma théorie.

Ensuite parce que l'histoire montre un Spirou qui se débrouille bien mieux que Fantasio dans la jungle, le vert étant son élément.

Spirou sait couper du bois, c'est hyper signifiant.

BON. D'ACCORD. MAIS CONCRÈTEMENT, DU COUP, ÇA DONNE QUOI ?


Quand Fantasio commence à avoir ses petites crises, il explose des ballons roses comme le rouge de Spirou, 
ce n'est pas un hasard.

Quand Spirou arrive à battre Fantasio, c'est grâce à une plante verte, 
ce n'est pas un hasard.

 Quand Fantasio arrive à coincer Spirou, c'est sur une roche jaune, 
CE N'EST PAS UN HASARD.

Vous pourrez regarder sur tout l'album, ce code couleur est assez systématique.

Stuf a trouvé tout ce que (très) bon coloriste vise : grâce à lui, la couleur est devenue un acteur à part entière de l'action. Elle teinte au propre comme au figuré la scène en poussant l'ambiance plus dans un sens ou un autre ; elle guide presque subconsciemment les sentiments des lecteurs. Et quand l'image devient jaune, on comprend que Fantasio est dans les parages et que ça va chier. Un peu comme la petite musique vicieuse au violon dans les films d'horreur, mais en 100 fois plus fin.

David Mazzuccheli a systématisé ce concept dans son Asterios Polyp.
Le bleu pour la fille, le rouge pour le mec, et le jaune quand le mec est seul, parce que c'est la couleur contraire au bleu.

De même, dans ce passage, ce n'est pas vraiment l'eau (bleue) qui risque de tuer Spirou, 
c'est la non-aide de Fantasio (en bleu aussi).

'Voyez qu'avec les couleurs on dit pas mal de trucs, quand même ! (J'ose le point d'exclamation, pour marquer le coup.)

BON. POUR FINIR, PARLONS UN PEU DE LUNA FATALE. ET VOYONS UN PEU COMMENT LES COULEURS VONT PILOTER LES SENTIMENTS DE SPIROU.

Des tas de filles essayent de séduire Spirou. Voyons un peu comment ça se présente.


De sont côté, Fantasio porte un neud papillon violet (du meilleur goût) et un complet trois pièces bleu. La fille à sa droite est en robe violette et celle à sa gauche est en bleu. La couleur, ainsi, nous montre que ça roule boule pour Fantasio le dragueur impénitent.

Pour Spirou, c'est une autre paire de bretelles : il est en rouge, elle est en vert. C'est carrément pas bien barré du tout. On comprend par ce simple code que Spirou n'en a rien à faire de la fille. Il n'est pas en « symbiose colorimétrique »  avec elle.

Et puis tout d'un coup, ils sortent dehors, et c'est la nuit, et il fait violet.


Monumentale erreur Spirou ! Tu deviens de la même couleur que la fille (qui, en plus, enlève son chemisier). Bon, d'accord, tu résistes, tu résistes, mais tu perds du terrain, et la fille se rapproche.

Heureusement, Luna interrompt tout ça, sinon on allait directos au bisou (beurk).

UNE DIZAINE DE PAGES PLUS TÔT.


C'est Luna elle même qui a essayé de draguer Spirou. Mais elle voit bien qu'elle est mal barrée, puisqu'elle est en noir et blanc tandis que Spirou est en couleur. Alors elle essaye de se mettre un peu de rouge sur la tête, histoire de se rapprocher de notre héros. Bon. Ça marche moyen.

UNE DIZAINE DE PAGES PLUS TARD.


À ce moment là, Spirou a du se déguiser en mafioso pour faire l'espion. Il est en noir et blanc (il a même les cheveux noirs) ; elle est en noir et blanc. La conséquence est inéluctable. (Pourquoi Luna est-elle en noir et blanc d'ailleurs ? Parce qu'elle ne s'intègre dans aucun système de couleur, dans aucune ambiance, dans aucun décor. Elle est à part. Elle est LA fille.)

EN TOUS LES CAS...

Il y coupe pas : bisou.

RIEN QUE DE TRÈS NORMAL. CES GENS N'ONT FAIT QUE SUIVRE CE QUE LEUR DICTAIENT LES COULEURS DE CE GÉNIE DE STUF.

(La semaine prochaine, un autre génie, directement en provenance de Savoie : Tome.)

jeudi 11 septembre 2014

La bande dessinée nous reparle des couleurs, en se la jouant à l'ancienne.

Noël Simsolo et Frédéric Bézian font du neuf avec du vieux, et inversement.



Noël Simsolo & Bézian, Docteur Radar, tueur de savants, Glénat.

OLD SCHOOL IS THE BEST SCHOOL.

Noël Simsolo a envie de faire un récit à l'ancienne. A base de savant manipulateur et de génie du mal et d'inspecteurs amateurs trop forts et de police à la rue et de poursuites en bagnoles.

Génies du mal = Fantômas et Docteur Mabuse.

Inspecteurs amateurs trop forts et police à la rue = Judex et Arsène Lupin.

Je dis tout ça pour que vous voyiez un peu le genre que le récit se donne. Le genre années 20, quoi.

C'est beau, la justice.

C'est moche, le crime (en collants).

OLD GRAPHIC SCHOOL IS THE BEST GRAPHIC SCHOOL.

Pour coller à cette ambiance vintage, le dessinateur, Bézian, essaye d'adopter lui aussi un style vintage.

IL COMMENCE FACILE.

En adoptant une esthétique tranchée, reconnaissable, référencée années 20 et génies du crime.




Des angles étranges, des ombres inquiétantes et des architectures biscornues.




Le cabinet du Docteur Caligari, de Robert Wiene, 
toujours là pour donner un exemple de truc brindezingue d'époque.

MAIS BON, CES QUELQUES RÉFÉRENCES SUPERFICIELLES NE VONT PAS SUFFIRE.

Elles sont esthétiques, plastiques, certes. Mais ce qu'il faudrait, ce ne sont pas seulement des références romancières ou filmiques, mais également des références inscrites dans le medium de la bande dessinée.

Problème : la bande dessinée des années 20 (surtout quand elle est franco-belge) ne correspond pas spécialement à une ambiance de médecins fous et de justiciers qui bombent le torse.

Qu'à cela ne tienne, les auteurs vont s'inspirer d'un style certes-vintage-mais-pas-trop qui correspond à l'ambiance qu'il veut faire sourdre : la bande dessinée franco-belge des années 50-60. Celle de Spirou (un justicier amateur) luttant contre Zorglub (un savant fou). Ou celle de Mortimer (un justicier amateur) luttant contre Miloch (un savant fou). Ou celle de Tintin (un justicier amateur) luttant conte Müller (un savant pas trop fou, attention, ça innove).

PETITE ANECDOTE QUI NE SERT A RIEN.

Le saviez-vous, le saviez-vous pas, le scénariste officieux de beaucoup d'aventures de Tintin (avant 46) et de Blake et Mortimer (après 46) est Jacques Van Melkebeke.

C'est le grand, là, entre Jacobs et Hergé.

C'est toujours lui, devant le cheval.

Et quand on lui rajoute un collier de barbe, pouf, ça fait un Philip Mortimer (un hommage avéré).

Hé bien c'est ce type qui était très féru de récits feuilletonnants, très au point pour comprendre les mécanismes de ces récits, et qui a influencé Hergé (jusqu'au temple du soleil) puis Jacobs (ce qu'il a toujours nié, mais, bon, Jacobs était un gars bizarre).

Et puis ensuite, bien sûr, comme d'hab, Hergé à influencé tout le petit monde de la bande dessinée en cascade.

C'est donc parce qu'un mec inconnu aimait bien les savants fous qu'il y en a partout ras la gueule dans les bandes dessinées franco-belges des années 50-60.

BANDE DESSINÉE DES ANNÉES 50-60, DONC.

Mais Bézian et Simsolo vont être plus sioux encore...

Ils ne vont pas faire de références superficielle à Zorglub ou à Olrik. Non. Ils vont faire des références à la structure même des bandes dessinées de ces années là.

PAR EXEMPLE.

On commence doucement en utilisant le fameux gaufrier.

C'est à dire un découpage avec une taille identique pour toutes les cases.

A l'époque, on essayait d'utiliser un découpage assez régulier, à cause de la publication presse bizarroïde, 
à base de demi-planche par ci, de trois-quart de planche par là (comme avec Spirou) 
ou de remontage en cases plus grosses en album (comme chez Corto).

Là, ça va, comme référence, c'est fastoche. C'est à peine l'échauffement.

ENSUITE.

Les auteurs vont glisser cette fameuse ambiance vintage-années-60 dans l'utilisation de la couleur.

(Ça tombe bien, c'est la thématique de ces posts, s'ils avaient glissé cette ambiance dans les dialogues, ça m'aurait bien emmerdé.)

ON A DONC DES TAS DE RÉFÉRENCES AUX COULEURS D'ANTAN.

      • Des pitits points de trame.

(On note que cette trame est juste là pour se la péter, puisque, normalement, on l'utilise pour assombrir une couleur, 
sauf que, là, quand on veut assombrir le jaune pour en faire du beige, bin, magie de la quadri, on prend simplement du beige.)

      • Des couleurs primaires CMJ (Cyan, Magenta, Jaune, souvenez-vous).

(Ok, ici, c'est pas exactement CMJ, c'est plus bleu nuit, jaune paille et ocre de crête, mais le cœur et la référence y sont.)

D'habitude, c'est vrai, c'est plus pétant.
Mais, bon, la référence aux « couleurs de base » est quand même là (à mon avis) (vous en faites ce que vous voulez, de mon avis).


C'est d'ailleurs une technique classique quand on essaye de faire un récit référentiel old school 
(comme, ici, Yves Chaland et Isabelle Beaumenay-Jonnet dans le cimetière des éléphants).

      • Des couleurs qui se mélangent.


Comment ça « mais de quoi tu parles, qu'est-ce qu'il faut regarder dans ce foutu dessin ? » ?

Il faut regarder ça :

Comme une espèce de croisement des couleurs, là.

Un croisement des couleurs qui peut faire référence à deux choses.

Premièrement, cela peut nous faire penser aux colorisations à l'arrache des années 60 avec les couleurs qui dépassent et se mêlent.

Des mélanges audacieux générant des couleurs iconoclastes.


Deuxièmement, c'est aussi un souvenir des mélanges de couleurs simples qui avaient lieu à l'époque.



On mélange du rose et du gris : ça fait du marron.


On mélange du jaune et du gris : ça fait du marron.

(Tout le monde aime la marron.)

MAIS CE N'EST PAS TOUT !

Ce croisement de couleur peut nous faire penser à de la bichromie sérigraphiée.

Blexbolex, L'imagier des gens, Albin Michel Jeunesse.

Parce qu'en sérigraphie, quand on passe deux couleurs, la superposition de ces deux couleurs en crée une troisième.

Bleu clair, jaune sombre, et leur superposition.

 Bleu sombre, jaune clair, et leur superposition.


Une autre image sérigraphiée avec plein de superposition de couleurs.

Ce « croisement de couleurs » comprend donc une référence « old school » (ça, ça va, c'est bien ce que cherche à faire Bézian depuis le début),  mais également une référence contemporaine. Et, ça, c'est nouveau.

EST-CE QUE LE CÔTÉ « CONTEMPORAIN » EST SIMPLEMENT LÀ POUR DÉCROCHER UNE INTERVIEW DANS LES INROCKS, VOIRE VICE ?

Non.

HA BON ? ÇA PARAISSAIT POURTANT UN BON PLAN.

Ce croisement de couleur est là pour signaler que le livre n'est pas simplement référencé « à l'ancienne, fait main, made in Montrouge » mais qu'il contient également une approche beaucoup plus moderne.

Et quand les auteurs ont déjà utilisé le scénario, l'ambiance, les références esthétiques et les couleurs pour faire vintage, que reste-t-il pour faire moderne ?

LE TRAIT.

Le trait ?

LE TRAIT.

Le dessin, quoi.

OUI.

Les couleurs, le découpage, et certaines images, ont été mises au point pour donner à ce récit le goût des romans feuilletons de la grande époque. Le scénario lui-même instille des tas d'éléments issu de ce glorieux passé (maître du crime, police dépassé, enquêteur amateur, sociétés secrètes, gangsters étranges).

OLD SCHOOL IS THE BEST SCHOOL, EXCEPT WHEN IT DIDN'T.

Mais quel serait l'intérêt de tenter de faire une copie carbone de ce genre de récit ? Pas grand-chose. Ils existent déjà. Sont issus d'un contexte et d'une époque bien particulières et révolues. On sait bien que la copie ne pourra jamais être aussi bonne que l'original. Autant vouloir faire de nouveaux récits de Blake et Mortimer qui se passeraient dans les années 60, copieraient le style des années 60, le dessin des années 60, alors que le contexte historique, politique, graphique, artistique a complètement évolué depuis. Complètement idiot. Personne ne ferait jamais ça.

LES AUTEURS NE SONT PAS IDIOTS.

L'ambiance années 20 / années 60 n'est qu'un support, une base pour aller plus loin et obtenir quelque chose de résolument moderne. 

Avec des références à l'art contemporain.

Si.

UN PETIT INTERLUDE AVANT DE CONTINUER.

Les personnes auxquelles j'ai montré ce qui suit m'ont répliqué : « mais tu te prends trop le chou, ce ne sont pas des références à l'art moderne, au mieux des références à l'art des années 20. Tu as perdu la boule, et tout ce que tu as écrit est idiot ». 

Du coup, j'ai boudé très fort, et j'ai quand même décidé de présenter mon point de vue contesté, à vous de vous faire une opinion.

Bref.

LA MODERNITÉ, DONC.

On crée des décors abstraits qui font réfléchir sur la place de l'art dans la « vraie vie ».

Et, ici, c'est une référence explicite à Buren qui s'est inspiré d'un motif de store pour ses fameuses bandes de 8,7 cm de large.

Daniel Buren.

Des bandes qui poursuivent leurs réflexions de contexte des œuvres d'art dans un autre contexte, justement.

Daniel Buren qui fait des bandes, ok, mais aussi des carrés et des perspectives zarbis.

Et pis on réfléchit à d'autres formes géométriques (toujours dans un contexte de « vraie vie »).

L'atlas.

L'atlas toujours (au musée Poupoupidou) (attendez, je prends des pointures).

Des formes géométriques qu'on peut ensuite déformer.

L'atlas encore.

Bon bin, du coup, on fait de l'art sur le sol, on fait de l'art sur les rideaux, on fait de l'art sur les stores. On remet en cause et joue avec le cadre (ici, en recadrant l'image par des masses noires arbitraires)
 pour montrer que les conventions artistiques, ça va bien.

Cécile Bart, qui dit zut aux conventions.

On se sent fou-fou, et on arrive même à l'idée de ne pas complètement remplir les noirs ou couleurs de l'image (là, à droite). (Dans l'image précédente, le noir redéfinissait le cadre ; ici, le cadre ne défini pas la limite du noir.)
(C'est la même logique.)

Et puis, les trucs non remplis laisse voir un trait qui donne du mouvement, de la force à l'image.

Joan Miro (qui ne fait pas non plus de fond blanc et qui utilise le blanc et le noir et le vide pour donner du punch au tout).

Ouais, voilà, hein, le décor, tout ça, on s'en tape, hein. Le décor se transforme en une matière.
Le trait de pinceau devient le décor, devient la matière de l'image.

Olivier Debré.

Suivant cette logique, le trait de plume (ou de rotring, hein, j'en sais rien, moi) est lui aussi mis en exergue.

Mais siiiii, lààààààà, derrière le monsieur. La pureté du trait sans artifices, tout ça.

Joan Miro qui fait des traits et de la pureté, et pas d'artifices.

Cette méthode permet donc de replacer le coup de pinceau, le coup de plume, et finalement le trait, tout tremblant et tout vivant, au centre de la création du livre.

Jean-Pierre Bréchet.

POUR SE RÉSUMER...

On peut dire que les auteurs font du cheval de Troie.

Ils prennent une enveloppe de récit à l'ancienne, très marquée (des stéréotypes), très irréaliste (des savants fous de science fiction), très graphique (tout le truc sur l’expressionnisme à la Robert Wiene). Cette enveloppe est bizarroïde. Du coup, on n'est pas choqué de voir les poussées d'art contemporain contenu dans cette enveloppe. Les remises en causes du cadre collent parfaitement avec l’expressionnisme ; les aspects géométriques se retrouvent dans les représentations de savants fous ; le « trait pour le trait et rien d'autre » s'intègre dans l'ambiance charbonneuse du début du siècle dernier.

ET ÇA MARCHE DU TONNERRE DE BREST !

Dans ce cas précis, la couleur construit un support et un cadre qui permettent aux auteurs de pleinement, et le plus librement possible, s'exprimer.

C'EST CLASSE.