Quelques pages de bande dessinée de temps en temps.

Une critique essayant d'être intéressante à cette occasion.

Un aspect particulier de la bande dessinée à chaque critique.


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vendredi 8 août 2014

La bande dessinée nous reparle des couleurs, quand elles sont faites à la main.

David Mazzucchelli nous en retartine une couche côté épure, en se la jouant artiste avec une couverture sérigraphiée.

David Mazzucchelli, Big Man, éditions Cornélius (traduction de Jean-Louis Gauthey).

Dans le précédent message, j'ai essayé d'expliquer les enjeux de la bichromie, et son intérêt.

Bon.

Ça, c'est fait.

Seulement, selon moi, il y a une deuxième raison à l'attrait de la bichromie (et surtout de la bichromie sans nuance, toute en aplats de couleurs) chez les auteurs.

Et cette deuxième raison a pour nom « chuis un trop grand artiste, tu vois ?» (ou encore : « sérigraphie »).

ET TOUT D'ABORD, COMME VOUS EN AVEZ PRIS L'HABITUDE, UN PETIT COURS BIEN ENNUYEUX.

Oh, merde... T'es sûr ?

SUR LA SÉRIGRAPHIE, DONC.

Ça à l'air suuuuper...

COMMENT QU'ON FAIT DE LA SÉRIGRAPHIE ?

1° - On prend son image.

La couverture de Big Man, tiens ! (Qui est, comme de par hasard, sérigraphiée.)

2° - On isole encore une fois les différentes couleurs qui composent l'image, mais cette fois-ci, sans filtres Cyan-Magenta-Jaune-Noir, sans petits points qui vont se mélanger pour composer des couleurs. Non, ici, pas de compositions ou décompositions de couleurs. On extrait directement les formes complètes de chaque couleur spécifique donnée. Ainsi :

Pour la couleur noire, 


...Nous obtiendrons cette forme :


Pour la couleur vaguement caca-d'oie...


...Cette forme çi :


Pour la couleur bleue...


...Cette forme là :


Et pour la couleur grise...


...Ce dessin :


Comment arrive-t-on à isoler ainsi ces quatre couleurs bien spécifiques ? Eh bien, dans le temps, on n'y arrivait pas. Il fallait dessiner chaque forme distinctement et checker si leur superposition ne donnait pas quelque chose de complètement dégueulasse. Aujourd'hui, heureusement, monsieur ordinateur peut nous aider à faire les choses un peu plus sereinement.

3° - Au final, on obtient autant d'images secondaires qu'il y a de couleurs dans l'image primaire. Chaque image secondaire est appelée typon. Plus on voudra utiliser de couleurs différentes, plus le nombre de typons sera grand, plus le reste de la sérigraphie sera compliquée. (Ce sera toujours possible, hein, mais très chiant.)

En général, à 5 couleurs (comme ici pour ce livre réalisé par icinori), on cale.

Pour chacun de ces typons, la démarche suivante sera la même.

4° - On place le typon sur un écran enduit préalablement d'une préparation photosensible. On insole l'écran avec une lampe UV. La partie non protégée par le dessin du typon va durcir, la partie protégée par le dessin du typon va restée liquide. On lave l'écran et la partie liquide. La partie solide reste. L'écran est vierge là où notre typon était noir. L'écran est obstrué là où notre typon était blanc. Il y a donc sur l'écran le négatif de notre typon, punaise, c'est pourtant TRES clair et TRES intéressant, faites un effort !

Le typon.

L'écran après toutes ces manips.

(Images piquées ici.)

L'écran s'est transformé en pochoir.

Tout pareil que celui-ci. (Piqué à Sardon.)

Mais de quoi est fait cet écran ?

C'est un tissu (anciennement de la soie, on se mouchait pas du coude ; désormais du nylon, polyamide, polyester) fixé sur un cadre. 

La maille de ce tissu va déterminer la finesse du dessin final (et la quantité de peinture qui y sera déposée). On utilise une maille fine (au-dessus de 120 fils/cm) pour des dessins détaillés (en ce sens : maille de sérigraphie = trame de quadrichromie). Au contraire, on utilise une maille grossière pour avoir peu de détails mais de beaux aplats. (Ce qui est en général le cas dans les sérigraphies sur papier.) (Il existe ensuite des sérigraphies sur tissu, plastique, verre, panneaux signalétiques, etc.)

Maille 54.

Maille 90.

(Images piquées cette fois ici.)

5° - On imprime en plaçant une feuille de papier sous l'écran et en disposant de la peinture au-dessus. Ensuite, on racle cette peinture pour qu'elle passe par les mailles (non obstruées par le pochoir) de l'écran. La peinture s'applique sur la feuille de papier selon les motifs du pochoir.


Écran.

Peinture.

Tchac raclette.

Tchic double passage.

Tadaaaaa !

(C'est pratique, cette fois-ci je n'ai pas à indiquer où j'ai pompé les images, c'est marqué dessus.)

Et on recommence pour toutes les couleurs de l'image et tout les typons définis. (C'est bien la principale différence entre la quadrichromie qui n'a besoin, comme son nom l'indique, que de quatre couleurs, et la sérigraphie, qui aura besoin d'autant de typons et de pots de peintures qu'il y a de couleurs dans l'image. Un bout de l'image est grise ? On ne peut pas faire de pitits points noirs qui se mélangent au blanc de la feuille et qui fait du gris. Il faudra utiliser un pot de peinture grise et un typon dédié. Un bout de l'image est marron ? Pas de mélange de points bleus rouges et jaunes, il faut directement utiliser un pot de peinture marron. Ça a un inconvénient : faire autant de passage-raclage qu'il y a de couleur dans l'image. Ça a un avantage : on définit exactement la couleur qu'on veut et on l'applique comme on veut, pas de surprise ni de travail cochonné. On garde la maîtrise de son impression de A à Z.)

Quatre passages. Pouf, une couverture.

ET TOUT ÇA POUR DIRE QUOI, HEIN ? RIEN ? COMME D'HABITUDE ?

Cette méthode d'impression a été utilisée en bande dessinée dans des cas relativement précis.

Quand on a pas assez d'argent pour imprimer de la belle quadrichromie ou même de la moche quadrichromie, ou encore de la moche bichromie, autant ne pas passer par une impression offset, garder le contrôle de son impression, de ses couleurs, de la précision de son image, du rendu final de ses livres, économiser de l'argent et être fier, libre et indépendant. (Les deux facteurs rentrent bien en ligne de compte : la volonté d'indépendance et la nécessite de pouvoir imprimer bien et pas cher.) (Bin, ouais, ho, la couleur, c'est serious business. Faut voir un petit peu plus loin que la simple technique.)

A mon sens, cette double utilité de la sérigraphie (indépendance et low cost) a poussé deux types d'artistes graphiques (j'ai pas mieux dans ma besace comme terme générique) à s'en emparer :

  • Les artistes "nobles" qui veulent "populariser" leur art.
Des artistes qui désirent que n'importe qui puisse posséder l'une de leurs œuvres et pas seulement Pierre Bergé ou François Pinault.

Chez Friedensreich Hundertwasser Regentag Dunkelbunt LiebeFrau, par exemple, c'est une démarche globale 
(politique, écologique, architecturale) de restauration du beau dans la vie de tous les jours qui le pousse à reproduire plusieurs fois les mêmes tableaux par sérigraphie (mais jamais avec les mêmes couleurs, pour que chaque objet reste unique, classe).

Dans le pop art, au contraire, on reproduit à l'identique des boîtes de conserve produites à l'identique pour dénoncer 
la société de consommation qui fait de nous des personnes toutes identiques.

  • Les artistes "populaires" qui veulent "ennoblir" leur art (je sais pas si vous avez remarqué, je met des guillemets partout).

Des artistes qui désirent utiliser une forme d'art populaire (le livre, la bande dessinée, l'illustration) tout en évitant toute démarche commerciale et en conservant leurs libertés.

Une démarche qui se retrouve dans ce qu'on appelle parfois la bande dessinée "underground". (M'enfin, là, l'étiquette est un peu trop étriquée et tout ce qu'on fout sous la bannière "underground" bien trop vaste.) (Si on veut mon avis.) (Comment ça, « non » ?)

Sandwich #4, Jean Kristau, Le Dernier Cri

JUSTEMENT, "L'UNDERGROUND AVEC DES GUILLEMETS", PARLONS-EN...

On ne va pas se mentir, il y a peu de bandes dessinées qui sont produites de nos jours par sérigraphie. Il faut avoir des livres à produire en très petite série (genre 200 exemplaires max) pour être suffisamment motivé à l'idée de passer ses journées à racler des tas de couleurs sur des tas d'écrans.

DONC !

Dans le milieu "underground mais genre vraiment underground, tu vois », qui n'espère pas vendre beaucoup et dont ce n'est d'ailleurs pas fondamentalement le but, cette technique est bien utilisée. Elle épouse à la fois techniquement et idéologiquement les besoins de certains livres.

MAIS !

Dans le milieu "underground, mais pas trop, on va quand même essayer d'en vendre un peu, et puis si on décroche une critique dans télérama, ça peut rigoler », c'est déjà beaucoup moins envisageable.

CEPENDANT !

La sérigraphie conserve chez les "éditeurs indépendants, underground mais pas trop" (genre Cornélius ou L'association) un parfum de liberté, qui nous rappelle quand on était jeune, avec des cheveux et des illusions, et qu'on s'essayait à la fabrication de livres dans la cave de mémé ou avec la photocopieuse de l'entreprise de BTP de papa.

Par exemple, la couverture de mon exemplaire de Big Man est sérigraphiée. Pour la beauté du rendu, certes. Mais aussi pour la beauté du geste. (Heureusement que cet album a fait un four, j'imagine pas la tendinite du pauvre éditeur s'il avait du en produire des dizaines de milliers.)

ET TOUT CET « HISTORIQUE DE L'IMPRESSION » FAIT PARTIE DES INFORMATIONS BALANCÉES A LA TÊTE DES LECTEURS. 

(UNE SORTE DE MESSAGE SUBLIMINAL.)

En choisissant la bichromie plutôt que la quadrichromie, les auteurs indiquent qu'ils veulent offrir un aspect plus épuré et plus simple à leur récit.

En choisissant une bichromie en aplats, imitant le rendu de la sérigraphie, ils indiquent l'aspect « artistique », « indépendant », « libre », « en recherche », , « je fais exactement ce que je veux, et donc si j'ai fait ça à la place de ci, c'est important », qu'ils désirent donner à leur travail.

Quand la quadrichromie peut noyer le sens de chaque couleur dans leurs abondances, la bichromie recentre l'attention (du lecteur et des auteurs) sur la signification de chaque trait, de chaque touche, de chaque mouvement.

DAVE McKEAN NE DIT PAS LE CONTRAIRE QUAND IL PARLE DE SON TRAVAIL SUR CAGES.



Dave McKean, Cages, Delcourt pour la France.

« Also, by the end of it I’d really begun to think that this whole thing about four-color comics with very, very overpainted, lavish illustrations in every panel just didn’t work. It hampers the storytelling. It does everything wrong. It’s very difficult to have any enthusiasm about it after that. » 
« I don’t think it is, you see. Because the trouble is – and it’s taken seeing other people doing full-color work to make me realize this – what a lot people are seeing is the surface of what I’ve been doing. It’s all atmosphere and lush colors and texture and this kind of stuff. I’ve always thought that if there was any strength in my work at all, it was the basic drawings. Now, I go to conventions and people show me their portfolios and they’re full of tons of paint and texture and airbrush and, Christ, it’s got bits of watch stuck on it, but the basic drawing is – nine times out of ten – really poor or almost nonexistent. So it was really worrying. I’ve started to feel responsible for convincing people to just splatter it with paint and forget the drawing. » 
« With Cages, I really wanted to do something that was all drawing and as little flash as possible, so it’s all pared down to the absolute essential skeleton of the drawing. It’s probably still overdone. I think it works a lot better. Just through reading it, you don’t stop. There are no false stops. It just keeps you moving through it, I hope very easily. I’ve been pleased with the feedback it’s been getting. It seems to bear out what I was striving for. »

CETTE DÉMARCHE SERA POUSSÉE A SON PAROXYSME QUAND L'AUTEUR DÉCIDERA OU SE VERRA IMPOSER DE RÉALISER UNE BANDE DESSINÉE EN NOIR ET BLANC.

Le noir et blanc, c'est pour les purs, les vrais, les tatoués.


jeudi 31 juillet 2014

La bande dessinée nous reparle des couleurs, quand il n'y en a presque plus.

David Mazzucchelli nous montre que Morris, côté épure des couleurs, c'est un peu une fillette. David, lui, il te fait tout un album avec seulement DEUX couleurs. (Le noir, déjà. Et pis une autre.)




David Mazzucchelli, Big Man, éditions Cornélius (traduction de Jean-Louis Gauthey).

OÙ EST-CE QU'ON EN ÉTAIT, DÉJÀ ?

Morris, en partie à cause de certaines limitations techniques d'imprimerie, a été amené à réfléchir à ses couleurs, trouvant des solutions assez similaires à ce qu'on peut retrouver parfois dans les arts plastiques.

BIEN.

Seulement, il faut savoir que Morris n'est pas le plus à plaindre dans le monde de la bande dessinée en ce qui concerne les couleurs. Lui, grosso modo, il a à disposition une vingtaine de couleurs (quatre couleurs de base, leurs nuances à 50 et 20%, ainsi que des mélanges de tout ça).

Alors que d'autres auteurs, eux, ne peuvent utiliser uniquement que deux couleurs.

POURQUOI DONC ?

Parce qu'ils travaillent en bichromie.

QU'EST-CE QUE LA BICHROMIE ?

(Vous avez vu comment que ça s'enchaîne de manière fluide en questions-réponses, tout ce pataquès ?)

Si la quadrichromie travaille à base de quatre couleurs imprimées avec des tas de petits points, la bichromie fait la même chose, mais avec seulement deux couleurs. Pas plus compliqué que ça.

Passer de la quadrichromie à la bichromie, c'est passer de ça :


à ça :

Deux couleurs, le noir et le rouge, et l'ensemble de leurs nuances (des gris et des roses).

Toujours grâce aux mélanges de petits points magenta et noirs plus ou moins denses.

VOILÀ. ÇA C'EST DIT. (ET BIEN DIT.)

Dans les autres bichromies, on pourra simplement choisir ses deux couleurs parmi toutes les couleurs de la vie et utiliser par exemple du vert à la place du noir et du bleu à la place du rose.

Magnifique !

CEPENDANT !

La plupart des auteurs qui décident de travailler en bichromie ne le font QUE en utilisant les deux couleurs à 100% en aplat, et aucune nuance. (Pas de gris, pas de rose, juste du noir et du rouge.)

Ou, ici, pour ce qui est de Mazzucchelli, du noir et du vert-verdâtre-grisouille :


MAIS MAZZUCCHELLI N'EST PAS SEUL SUR L'AFFAIRE.

Joe Matt, Spent, Drawn & Quaterly.


Michel Rabagliati, Paul dans le métro, la Pastèque.

Debbie Drechsler, the Summer of Love, L'Association.

Bon, d'accord, il y a bien deux nuances de marron. M'enfin, ça fait pas lourd.

 Alors que ce serait tellement plus joli avec pleins de verts et de marrons différents, non ?

Il n'y a a priori aucune raison de restreindre les nuances que peuvent nous apporter les deux couleurs utilisées et c'est pourtant quasi systématiquement le cas dans les bandes dessinées en bichromie (sondage perso issu de ma bibliothèque) (et ce sondage me dit que, effectivement, quand il y a bichromie, il n'y a pas niveau de gris) (ni niveau de magenta) (ni niveau de jaune) (ni niveau de cyan) (j'aime à être précis).

MAIS POURQUOI ? POURQUOI ?!! POURQUOI !!!!!?

Franchement, j'ai galéré comme un porc pour trouver des explications qui me convainquent moi-même, donc je crois qu'on est tous d'accord pour dire qu'il n'y a aucune chance pour qu'elles réussissent à vous convaincre, vous.

MALGRÉ TOUT, JE ME LANCE.

Je vois deux raisons principales à ce style de colorisation.

La première, et la deuxième.

LA PREMIÈRE : L'ÉPURE.

Morris, par des nécessités économiques et techniques, a été amené à épurer ses couleurs.

Et David Mazzucchelli, c'est pareil.

Frank Miller, David Mazzucchelli, Richmond Lewis, Batman - Year one, DC Comics.

Il a commencé dans les comics de super-héros, avant de s'en éloigner pour épurer son trait, simplifier ses histoires, etc. Il est donc logique qu'il simplifie également ses couleurs en passant de la quadri à la bichro (il faut parler en abréviation pour faire votre connaisseur, je vous préviens).

SIMPLICITÉ, SIMPLICITÉ, J’ÉCRIS TON NOM, SIMPLICITÉ !

Les œuvres en bichromies énumérées ci-dessus ont toutes pour but de viser à la simplicité.

Mazzucchelli raconte une histoire simple, courte, en faisant en sorte qu'elle ait un grand impact émotionnel sur le lecteur.

Rabagliati raconte des histoires inspirées de sa propre vie qui sont absolument anti-spectaculaires (Paul au parc, à la pêche, dans le métro, en appartement, à la campagne). Le non-spectaculaire de la bichro rejoint le non-spectaculaire du contenu.

Joe Matt, lui aussi, donne dans l'autobiographique, utilisant des sujet triviaux. Autant, alors, utiliser une colorisation "bas de gamme". (J'ai mis des guillemets, hein ! Commencez pas à vous énerver.)

Voici la couverture du Joe Matt, toute en distinction. 
On voit tout de suite qu'on va pas parler transcendance et héroïsme post-Nietzschéen.

Quant à Debbie Drechsler, là encore, c'est un travail autobiographique (c'est une manie, dites donc). Le récit parle du malaise adolescent et essaye de communiquer ce sentiment aux lecteurs, jusque dans le choix des couleurs.

Marron et vert vomi. Soit c'est fait exprès, soit il y a un cas de daltonisme non décelé.

D'ailleurs, ce vert revient chez Joe Matt (mélangé à du gris de la vie-est-tristoune), pour représenter son malaise.


(Ok, chez Matt aussi, il y a deux verts, comme chez Drechsler il y a deux marrons. Ça va, ça va, c'est pas de la pure bichro en aplats, c'est bon, je sais !) (Mais, bon, il y a pas des folies de nuances non plus, hein !)  (Et puis je vous dis « zut » !) (À un moment, faut que ça sorte.)

REVENONS À NOS MOUTONS.

Comme Dreschler et Matt, Mazzucchelli soigne également le choix de ses couleurs. Forcément, hein. Il n'en a plus que deux. Autant passer cinq minutes à ce gratter le crâne pour bien les choisir. Et comme pour Dreschler et Matt, le choix de ses couleurs découle directement des sujets, des thèmes, qui parcourent son histoire.

ET QU'Y A-T-IL DANS BIG MAN ?

  • Tout d'abord, des paysans.

Bon. Ok. Des gens rustiques, quoi. Le travail de la terre, Steinbeck, et tout le bazar.

Alors allons-y pour du marron-vert-couleur-terre-bien-profond.

  • Ensuite, il y a des enfants.


Équation facile et assez classique : enfants = souvenirs de notre propre enfance = flou artistique = gris clair. Ça a l'air énoncé un peu abruptement, comme ça, mais je vous assure que c'est une sorte de classique, le souvenir flou. Ça marche à tous les coups. (Je reviendrais sur cette histoire du souvenir gris plus tard mais, là, je ne voudrais pas trop digresser.)

Puisque vous faites la moue et que vous n'avez pas l'air très convaincu, je vous rappellerai juste que, chez Rabagliati, 
les souvenirs sont aussi en gris (clair).

Gris, donc...

  • Pouf, marron et gris, on obtient notre première couleur de bichro : le vaguement-beige, qui colore Big Man :

Alors, là, c'est pas évident évident, mais je vous garantis que j'ai fait ça avec les niveaux de couleurs sous Paint et tout et tout (genre, sérieux, quoi) (scientifique), et que si on additionne ce marron et ce gris, on obtient bien ce beige.

Ce beige là.

  • Mais dans Big Man, il n'y a pas que ça. Il y a aussi des questions existentielles.

Et qui dit questions existentielles, dit forts contrastes de noirs et blanc pour montrer qu'on est trop dans la profondeur.

Avec des gens qui sont trop dans le questionnement, t'as vu ?

Daaaaark...

  • Et, enfin, dans Big Man, il y a un gentil géant. Un géant costaud. Mais un géant gentil. 

Ici, l'auteur compose avec les autres tonalités qu'il a déjà définies. La puissance, ok, ça peut passer avec des gros traits noirs et des muscles saillant et du beige qui donne une densité au corps du géant (s'il n'était fait que de traits noirs et de vides blancs, le corps du géant paraîtrait vide ; coloré en beige, il parait plein, massif).

Costaud, l'bestiau !

Mais comment faire pour rendre le côté « gentil », « lumineux » de notre ami le géant (opposé au côté daaaaark des paysans) ?

Faites pas semblant de pas voir où je veux en venir...

Blanc écru, donc... « Comme le soleil au lever de la vie... » (C'est du Victor Hugo.) (Nan, je déconne.)

Et voilà nos couleurs de bichro : le noir, le blanc écru de la page et le beige-mais-c'est-du-marron-gris-caché.

TOUT ÇA POUR DIRE QUOI ?

La bichromie, par son aspect « dépouillé », « simple », « je ne vais pas utiliser le tape-à-l’œil de la quadrichromie » envoi un message du type : « je vais vous raconter une histoire anti-spectaculaire », une histoire « proche de vous ».

Ici, dans Big Man, Mazzucchelli utilise cette bichromie pour nous faire avaler la pilule du gentil géant venu de l'espace, en l'inscrivant dans un contexte paysan, au bon sens proche de chez nous. Pas de sabre-laser violet et d'explosions multicolores. Non. Du beige. Pas des niveaux de beige, hein. Un coup plus clair, un coup plus foncé, et on va faire les ombres en gris, et on va mélanger beige et gris pour les feuilles des arbres, ça va être magnifique. NON. 

SIM. PLI. CI. TÉ ! 

Deux couleurs. Et c'est tout. Le récit est simple, la colorisation va le rester.

À CETTE SIMPLICITÉ S'AJOUTE L'IMPACT ACCRU DES DEUX SEULES COULEURS DU LIVRE.

Deux couleurs qui vont synthétiser les thèmes parcourant la bande dessinée.

Marron et vert.

Noir et vert de gris.


Noir et beige.

(On note qu'à chaque fois les auteurs et éditeurs trichent un peu 
en choisissant soigneusement la couleur du blanc, plus ou moins écru, du papier.)

ENFIN.

Il ne s'agit pas de perdre d'un côté ce qu'on vient de gagner de l'autre. Il ne faut pas que la perte de la quadrichromie fasse perdre du sens, de la clarté, de la beauté à la bande dessinée. Il faut trouver des solutions graphiques, plastiques, narratives, sans l'aide de la quadrichromie. Il faut épurer son art tout en conservant son efficacité, son impact.

Il y a un petit côté vantard, dans la bichromie.

« La quadrichromie ? Peuh ! C'est bon pour les amateurs ! Je n'ai pas besoin de tout ces artifices pour frapper le lecteur. Moi, je n'ai besoin que de deux couleurs. Pas plus. » « Et je peux aussi dessiner mon livre pendu par les pieds et une main attachée dans le dos. » « C'est ça le vrai talent, les gars. »

Le coloriste se la joue alors « vrai artiste qui maîtrise à mort ».

SOUVENONS-NOUS.

On a vu plus tôt (chez les rivaux de Painful Gulch) que la quadrichromie permettait tout un tas de choses :

  • Aspects plastiques :

Accord des couleurs.

Contraste des couleurs.

Jeu sur les formes.

  • Aspects narratifs : 

Donner une ambiance à la scène.
(Ambiance apaisée.)

Permettre de mieux comprendre les personnages.
(Union des personnages dans une même couleur autant que dans la poignée de main.)

Permettre de mieux comprendre une situation.
(Ici, un feu qui prend vite et qui monte haut.)


ET, DE FAIT, DANS BIG MAN, ON RETROUVE TOUS CES ÉLÉMENTS :


Contraste des couleurs.
Aspect plastique : contraste entre le premier et le second plan. Le second plan se détache nettement.
Aspect narratif : différenciation des trois enfants et des deux personnages du fond. Chaque groupe reste dans son coin.

Accord des couleurs.
Aspect plastique : accord entre tous les éléments du second plan qui apparaît comme une toile peinte, un spectacle.
Aspect narratif : les deux personnages du fond sont unis dans le travail (travail qui se fait dans la quiétude d'une couleur douce).

Le beige est utilisé pour bien découper les formes (celles des paysans en noir, celles des trois sources lumineuses en blanc). 
La nuit est douce, les formes (rondes, carrées) sont simples, les personnages bien définis, la lumière rassurante.

Ou encore :


On retrouve chez Mazzucchelli tout ce qui faisait les qualités de la colorisation de Morris.

C'est bien ce qu'on appelle une bichromie réussie : quand elle ne sacrifie rien des aspects de la colorisation classique tout en réussissant à apporter un supplément d'âme par la réduction du nombre de couleurs.

HÉ, MAIS, DIS-MOI, TU N'AVAIS PAS PARLÉ DE « DEUX RAISONS PRINCIPALES A CE GENRE DE COLORISATION » ?

C'EST QUOI LA DEUXIÈME ?

Pas de soucis, je vais vous le dire.

La semaine prochaine.

HA HA, SACRÉ TOI, TU M'AS ENCORE BIEN EU.