Quelques pages de bande dessinée de temps en temps.

Une critique essayant d'être intéressante à cette occasion.

Un aspect particulier de la bande dessinée à chaque critique.


Affichage des articles dont le libellé est le sujet et l'art. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est le sujet et l'art. Afficher tous les articles

vendredi 10 janvier 2014

La bande dessinée n'est pas noble.

Gotlib et Mandryka nous montrent rapidos que, bon, ça va, tu nous saoules avec tes vieux philosophes à la noix, pète un coup, merde.



Gotlib & Mandryka, Clopinettes, Dargaud.

Tout part de cette intervention d'Alain Chabat dans le documentaire René Goscinny : profession humoriste, intervention que j'ai toujours trouvée d'une pénétrance toute aiguë.

Comme quoi, quand on est intelligent, c'est pour la vie aussi.

(Vous avez remarqué ? J'en profite pour encore une fois caser du Goscinny.) 

(Chacun sa marotte, laissez-moi, ne me jugez pas, détournez votre regard !)

(J'adore tellement ce documentaire que je voulais le mettre en entier, et puis quelqu'un a murmuré « droits d'auteurs », et j'ai demandé ce que c'était, et on m'a expliqué, et j'ai trouvé le concept assez intéressant bien qu'un peu farfelu.) (Des droits d'auteurs en bande dessinée ! N'importe quoi !)

(René ! Fais moi des bébés !)

BON. MAIS SINON ?

Aujourd'hui, je vous préviens, c'est un peu le post de la honte, il y aura zéro analyse de bande dessinée. Ce sera purement illustratif. Voilà. Désolé. Et vous, ça va ?

NAN MAIS D'ACCORD, MAIS SINON ?

Mes billets étant un chouille sérieux et chiants comme la mort ces temps-ci, je me suis dit qu'il fallait quand même que je précise que, aussi étrange que cela puisse paraître en me lisant, l'important, c'est le fun !


EH OUI !

On n'est pas obligé de souffrir et de serrer des mâchoires pour créer quelque chose de plus que valable.


EH NON !

Et l’élan créé par le fun d'une situation développée sur une, deux, ou 256 pages peut suffire à faire plonger l'auteur et le lecteur dans un livre.


EH OUI !

Puisque le sujet, on l'envoie se faire voir ailleurs avec toute sa petite famille (tonton « parler de la mort de mon chat était une nécessité » et mamie « le propos de cet album justifie complètement son achat à 30 euros,  même si c'est dessiné avec les pieds d'un lépreux et dialogué par un présentateur de journal télévisé »)...

Puisque, de toute manière, le fond d'une œuvre, sa particularité, sa légitimité, ne vient que de son (ses) auteur(s) même(s) et de leurs manières de voir les choses...

Puisque rien, dans le choix du sujet, ne changera la qualité du traitement de ce sujet.

Puisque l'important n'est pas l'archer, l'important n'est pas l'arc, l'important n'est ni la cible, ni la flèche.

Puisque l'important, c'est la trajectoire...



Dupuy & Berberian, Journal d'un album, L'association.

(en l’occurrence, ici, il s'agit d'une page dessinée par Charles Berberian.)

BREF, PUISQU'ON S'EN TAPE ET QU'ON EST DES REBELLES !



Les auteurs peuvent se permettre qu'il y ait « du gratuit. Des fois du vraiment lourd. Je trouve ça très très bien d'aller dans le pas noble. Justement, c'est pas que noble. C'est des fois vraiment vraiment vraiment bête, mais très très bête, très très long pour arriver à un truc très crétin, avec beaucoup de fatigue pour y arriver. »

PARCE QUE TOUT EST DANS LA FATIGUE POUR Y ARRIVER.

Peu importe le moyen, il faut l'envie. La gnaque. Le truc. Le muche. Vous voyez, quoi. C'est ce qui fait la différence entre un travail « de commande » (il n'y a rien de mal à faire une commande, mais, par contre, si c'est la seule motivation, c'est un peu faiblou) et un travail passionné et impliquant dans lequel, sans même le vouloir, la manière que les auteurs ont de voir les choses va perler dans la bande dessinée elle-même. Et la justifier. Et construire le livre.


Alors, si faire un truc léger-ha-beurk-je-suis-un-stoïcien, ça le défrise, eh bin l'auteur a qu'à faire un truc tout compliqué dans lequel il se sentira lutter contre le langage, la narration, le dessin, pour pouvoir au final plonger dans l'inconnu et trouver du nouveau et se sentir exister, tel un albatros ayant déployé ses ailes après avoir péniblement trébuché au sol. (Deux références à Baudelaire dans la même phrase, dites donc, on se fout pas de votre gueule ici. J'espère que vous êtes content du voyage.)


MAIS !

Si faire un truc super prise de tête, ça le défrise, eh bin l'auteur a qu'à faire un truc tout léger. Parce que l'important là-dedans, c'est qu'il s’ébatte dans son sujet avec la joie d'un petit lapereau fragile dans un champ de carottes au sucre.


Puisque (à mon humble avis, ce n'est que mon opinion, gnagnagna), le plus important, c'est le style, les auteurs, alors il faut que ces auteurs se sentent libres dans leurs propres bandes dessinées pour pouvoir s'y épanouir et y laisser, sans y penser, leurs marques.

Si « s'y épanouir » passe par la grosse déprime qui tache, tant mieux.

Si « s'y épanouir » passe par la grosse blague potache, tant mieux aussi.

Ce qui compte, c'est de ne pas rester dans son carcan et de faire son truc à sa sauce.


C'est ce qui fait la différence entre un gag « Les blondes » (« je vais chercher de mauvaises blagues misogynes sur internet et je les refous directos dans un bouquin ») et un gag de Gotlib et Mandryka (« je cherche le jeu de mots le plus pourri possible, je me débrouille pour que le développement de mon gag s'allonge sur deux pages, j'en profite pour faire transparaître mon époque tout en soignant le découpage, le rythme et le dessin, et finalement je fais parfaitement correspondre le fond (la liberté) et la forme de ma bande dessinée »).


EN FAISANT LE GOND.

On en arrive à développer le même cercle vertueux que celui du romantisme...

Dans le romantisme, tout est digne d'intérêt. Donc on fait attention au moindre détail, au moindre gond de porte, au moindre ver de terre, puisque chaque ver de terre est digne d'une étoile. (Et là, je cite du Victor Hugo, non mais, vraiment, qui a dit que wikipédia ne servait à rien ?)


Dans la même optique, si l'auteur est impliqué dans son travail, naturellement, tout les aspects de ce travail lui paraîtront intéressant, important. Tout lui paraîtra digne d'intérêt. Et il soignera tous les détails de son travail.


Mais pour cela, il faut que l'auteur se sente un peu libre de s'exprimer. De ne pas s'auto-censurer. Qu'il ne se dise pas automatiquement « Il faut que je traite de la mort. », « Merde, j'ai oublié de glisser une allusion au conflit israëlo-palestinien, ça va pas faire sérieux. », « Que va devenir le monde si je n'exprime pas mes opinions sur l'élevage des escargots ? ».

ET, DONC, LA FUCK YOU ATTITUDE.

Qui fait que, moi aussi, je trouve ça « très très bien d'aller dans le pas noble. Justement, c'est pas que noble. C'est des fois vraiment vraiment vraiment bête, mais très très bête, très très long pour arriver à un truc très crétin, avec beaucoup de fatigue pour y arriver. »


Le fun, le « je fais bien ce que je veux, t'es pas ma mère », le « parlons de tout et de n'importe quoi, parlons de ce dont on a envie de la manière dont on en a envie » permet de ne pas se prendre le chou et d'y aller carrément, sans filet, pour s'amuser justement, sans barrière, pour que les auteurs se lâche et restituent leur personnalités au mieux dans leurs oeuvres.

ET, DE FAIT, C'EST CE QU'IL SE PASSE.

On essaye de faire un gag avec un jeu de mot pourri et on signe une espèce de brûlot libertaire juste pour arriver à ce jeu de mot. Parce qu'on a lâché les chevaux sans trop y penser.

Alors, ensuite, comme le résultat est bon. On lâche derechef les chevaux...

Un livre à la sexualité débridée. (On notera la subtilité de la couverture.)


Un livre à la psychanalyse débridée. (On notera la Jungité de la couverture.)

Deux exemples très précis de ce que peuvent donner les auteurs quand ils lâchent les chevaux.
(Vous êtes bien avancés, vous les avez pas lus, me direz-vous. Zut, répliquerai-je.)

BREF, IL FAUT SAVOIR SE LAISSER ALLER. GRÂCE, A CAUSE ET POUR LE FUN.


samedi 4 janvier 2014

La bande dessinée est une représentation.

(Désolé, aujourd'hui ça va parler plus de dessin que de bande dessinée.)

(Je sais, c'est moche.)

Parce que je crois bien que
Crumb va essayer de nous montrer quel est le vrai sujet d'une bande dessinée (en l’occurrence, c'est lui-même).


Oui, bin, pour une fois, une couverture. Ça fait partie d'une bande dessinée, non, une couverture ? Alors flûte !


TANT QU'ON Y EST AVEC TONTON SCHOPENHAUER, RESTONS-Y. POUR, CETTE FOIS, PARLER DE LA « REPRÉSENTATION ».

Schopenhauer part du principe qu'un daltonien ne pourra jamais imaginer comment peut voir une personne-aux-cônes-banals, et inversement. (Il ne part pas du tout de ce principe, mais j'essaye d'expliquer, chut.) De la même manière, quand on a 12 ans d'âge mental comme moi, on s’assoit sur son bras très longtemps, et après on n'a plus aucune sensation de toucher, et on rigole drôlement, et tout ce qu'on essaye de saisir est perçu différemment.


Bref : nous sommes esclaves de nos sens !

DITES DONC, C'EST DRÔLEMENT BASIQUE, SCHOPENHAUER, EN FAIT !

Ce que Schopenhauer traduit de manière ampoulée en :

Le monde est ma représentation. Cette proposition est une vérité pour tout être vivant et pensant, bien que, chez l’homme seul, elle arrive à se transformer en connaissance abstraite et réfléchie. Dès qu’il est capable de l’amener à cet état, on peut dire que l’esprit philosophique est né en lui. Il possède alors l’entière certitude de ne connaître ni un soleil ni une terre, mais seulement un œil qui voit ce soleil, une main qui touche cette terre ; il sait, en un mot, que le monde dont il est entouré n’existe que comme représentation dans son rapport avec un être percevant, qu’est l’homme lui-même.

AH ! ÇA VA ! ÇA FAIT UN PEU PLUS CHIADÉ.

On ne connaît pas vraiment l'univers. On ne le connaît qu'à travers ce qu'on en perçoit, la manière dont on le perçoit, la manière dont on le comprend.

On n'est même pas certain de ce que l'on perçoit. Nos sens peuvent être complètement à l'ouest (comme quand on s’assoit sur sa main), et, donc, la seule chose dont on soit sûr, c'est qu'on perçoit quelque chose, qu'on en a une représentation ; mais on ne sait absolument pas si cette représentation est fiable en quoi que ce soit. Seulement, on n'a que ça a se mettre sous la dent, alors il faut faire avec.

Aucune vérité n’est donc plus certaine, plus absolue, plus évidente que celle-ci : tout ce qui existe, existe pour la pensée, c’est-à-dire, l’univers entier n’est objet qu’à l’égard d’un sujet, perception que par rapport à un esprit percevant, en un mot, il est pure représentation.

BREF. LE MONDE EST UNE REPRÉSENTATION.

Partant de là, et de l'idée que chacun se représente un peu l'univers à sa sauce et dans son coin, Schopenhauer enchaîne avec cette positive attitude qu'on lui connaît :
Chacun est enfermé dans sa conscience comme dans sa peau.

SAUF QUE OUI. MAIS SAUF QUE NON.

Comme j'ai essayé de l'expliquer ici, là, ou là, ou encore ici (je dis pas que j'ai réussi, mais j'ai au moins essayé ; paix aux âmes de bonne volonté, tout ça), la bande dessinée (et les autres arts, hein, mais si vous vouliez des analyses poussées concernant la peinture sur bois, vous vous êtes gouré d'adresse) permet de montrer, de communiquer les images qu'on a dans la tête, et, par delà, d'essayer d'impliquer le lecteur dans les propres pensées de l'auteur (comme là, ou làlà ou làlàlà, lala la schtroumpf lala).

Et, parfois, ça marche du tonnerre de Brest. 


Dans ce cas, l'auteur ne monte pas sur un petit trépied pour nous dire « vous êtes tous des débiles, je vais vous montrer comment le monde est vraiment » (enfin, certains le disent, mais on va les laisser dans leur coin), la plupart des auteurs sont plutôt à murmurer « je vais essayer de vous expliquer comment je perçois moi les choses. ».


Ou, plus exactement encore, les auteurs perçoivent des choses, les représentent, et nous laisse nous démerder avec.

ET A CE PETIT JEU, ROBERT CRUMB EST TRÈS FORTICHE.


Robert tel qu'il se voit, avec de légers problèmes de communication.

Ha la vie est pas facile tous les jours quand on s'appelle Robert.

Ce n'est pas parce qu'on est timide, qu'on s'appelle Robert, et qu'on est (selon les mots de Schopenhauer) un peu plus « enfermé dans sa propre conscience », qu'on ne peut pas essayer d'établir une communication avec les autres. Et, pourquoi pas, via le dessin.


Robert nous explique son projet.

Partant de là, Robert a décidé de TOUT montrer. Mais alors tout tout tout tout tout. Même le moins flatteur. Sans se poser de questions. (Presque) Tout ce qu'il voit, il le dessine. Et il le dessine de manière à mieux décrire comment il perçoit l'objet dessiné. De manière à mieux décrire ce que représente l'objet dessiné pour lui.

C'EST UN PEU COMPLIQUE, ALORS DEUX EXEMPLES :


The view, les choses tel qu'il les voit, à proprement parler.

Dans son carnet de croquis, d'autres choses tel qu'il les voit, mais de façon bien moins réaliste...

LE PAYSAGE.


La manière réaliste de la première image (the View) est en fait un trompe-l’œil. Ce que nous transmet Crumb (enfin, à mon sens, selon moi, à mon humble avis, je peux me tromper), c'est l'aspect paisible de ce paysage. Le réalisme était la meilleure façon de transmettre ce sentiment, alors il a réalisé un dessin réaliste. Mais ce qui l'intéressait dans ce dessin (enfin, à mon sens, selon moi, à mon humble avis, je peux me tromper), c'était de transmettre, de sauvegarder l'impression que ce paysage avait laissé sur lui.

Sans fioriture, sans ajouts, sans perturbations extérieures, le paysage nous apparaît paisible. Tenter de le simplifier, enlever des bouts, rajouter de l'interprétation ; tout cela créerait comme une interférence entre nous et ce paysage, rajouterait d'autres analyses possibles, d'autres niveaux de lecture. Bref : ça foutrait le bordel ; et nuirait au sentiment transmis : c'est paisible.

En ce sens, ce dessin, même réaliste, est déjà subjectif, puisqu'il sauve sur le papier l'impression que le paysage a laissé dans le petit cœur mouillé de Crumb, plus que le paysage en lui-même. (Cette phrase était bien trop compliquée, je vais aller m'étendre sur mon lit quelques secondes pour m'en remettre.)

LES CHIENS.

Dans la deuxième image, pour bien transcrire la manière dont il perçoit les choses, Crumb distord
 cette fois-ci la réalité. On n'est plus dans une représentation réaliste parce qu'une représentation réaliste ne suffirait pas à fixer sur le papier ce que ressent Crumb (un côté un peu, euh... grégaire, on va dire, de l'espèce humaine).

DONC, BON.

A chaque dessin, Crumb va se glisser dans un style, va adapter au mieux son dessin pour représenter sur le papier les sentiments qui l'habitent (ce n'est pas sale) (on ne recule devant aucun gag facile) au moment de dessiner précisément ce qu'il dessine. Dans ses croquis, il est ainsi au plus proche de sa représentation personnelle du monde, de ce qu'il voit, non filtrée par l'obligation d'être compréhensible, ou accessible, ou divertissant.

ET DONC.

Crumb utilise tout le spectre du graphisme (du réaliste au caricatural) pour représenter, au mieux,  les choses telle qu'il les voit / les ressent vraiment.

A CHAQUE IMAGE, JE DONNE UNE PETITE INTERPRÉTATION, JE NE VAIS PAS RAJOUTER A CHAQUE FOIS « A MON HUMBLE AVIS », « A MON SENS », « JE PENSE QUE », MAIS LE COEUR Y EST.




On commence par le plus réaliste des réalismes réels. Pour dégager un côté « typique ».




On enchaîne avec un réalisme plus soft, moins détaillé, plus « sur le vif » (avec des mains chelous) pour transmettre (comme il l'explique dans le texte) un léger malaise.



On continue avec du « croqué sur le vif » où le trait est moins tenu mais aussi plus énergique (pour rendre l'aspect vivant des scènes avec enfants).




Ici, Crumb commence à parfois déformer les traits des personnes croquées pour essayer de mieux faire passer le caractère qu'il perçoit d’icelles. (Oui, « icelles ».)



PARENTHÈSE : JE VAIS ME FAIRE DES ENNEMIS. ENVOYEZ-MOI DES CAILLOUX, J'AIME ÇA.

Voilà pourquoi j'ai souvent du mal avec les dessinateurs dit réalistes. Il me semble qu'en étant UNIQUEMENT réalistes, ces dessinateurs se privent de beaucoup de cordes à des tas d'arcs et sont obligés de ruser pour transmettre les sentiments qu'ils veulent transmettre. Alors qu'il serait tellement plus simple de distordre un chouille leur dessin, la représentation (et donner une tête de chien à Largo Winch par exemple) (quand il est un peu triste) (pas tout le temps, hein, mais dans quelques cases) (par-ci, par-là).

Oui, mais, alors, on me répondra : « Mais t'as rien compris, pauvre pomme ! » (déjà, je trouve ça fort cavalier) « l'auteur réaliste veut représenter le monde tel qu'il est, pas tel qu'il le perçoit. ». Et moi de répondre : « Oui mais, justement, on ne connaît pas le monde tel qu'il est... On est enfermé dans sa conscience comme dans sa peau. Et tout ce qui existe, existe pour la pensée, c’est-à-dire, l’univers entier n’est objet qu’à l’égard d’un sujet, perception que par rapport à un esprit percevant, en un mot, il est pure représentation. Donc, une manière réaliste de représenter le monde, ça n'existe pas. Autant le représenter tel qu'on le voit nous. »

FIN DE LA PARENTHÈSE : JE SUIS PRÊT, FOUETTEZ-MOI, J'AI DU MERCUROCHROME.






Les déformations deviennent de plus en plus importantes pour rendre la personne croquée telle qu'elle est perçue par Crumb.



Et ça ne va pas en s'arrangeant.
Puisque, parfois, une simple petite déformation ne suffit pas à rendre le sentiment qui habite Crumb 
(texto : « I'm a piece of shit » ; bigre), il faut pousser le bouchon un peu plus loin, et y aller franco. Le dessin devient un système de pure captation sensible de ses représentations intérieures


... Jusqu'à carrément donner dans le métaphorique...


ET, LA, UNE AUTRE (PETITE) PARENTHÈSE.

On a beaucoup parlé de dessin, mais on peut élargir cela aussi au scénario. Le scénario, aussi, représente des trucs. Des personnages. Qui parlent de telle manière. Qui agissent de telle autre manière. Par exemple, ici, le scénario, ou ce qui en tient lieu (« je vais foutre un mec dans une boîte et ça va faire comme quand on est prisonnier de notre condition humaine ») fait partie intégrante de ce que Crumb veut représenter. Le dessin, ensuite, est schématique, parce que ce qu'il représente est lui-même un schéma : une idée. Le scénario est la matière première de la représentation des actes des personnages.

FIN DES DIVERSES PARENTHÈSES.


Bref, on peut déformer le dessin autant qu'on veut, pourvu qu'il s'agisse de servir / traduire / transcrire ce que l'on représente.


ET PUIS BON, FINALEMENT, ON PEUT CROISER LES EFFLUVES POUR REPRÉSENTER DIFFÉRENTS SENTIMENTS DANS LA MÊME IMAGE.


Des tas de niveaux de réalismes et de représentations différents dans la même image.
Ce qui nous met la tête dans le même état que le... euh... petit gnome sur le dos de la madame.


ET POUR EN REVENIR A CETTE HISTOIRE DE SUJET...

Finalement, Crumb laisse ses sentiments influer sur son dessin, le transformer. Ce dessin devient donc un système de captation sensible des sentiments qui traversent Crumb au moment de réaliser celui-ci. 

Le sujet, le vrai sujet de ses bandes dessinées (et de touuuutes les bande dessinées de l'uuuuuuuniiiiiveeeeeers), c'est la simple manière qu'a Crumb de voir/comprendre/sentir/ressentir les choses.

Ou, comme le disait Arthur :
Ce qui connaît tout le reste, sans être soi-même connu, c'est le sujet. Le sujet est, par suite, le substratum du monde, la condition invariable, toujours sous-entendue, de tout phénomène, de tout objet ; car tout ce qui existe, existe seulement pour le sujet.

Le sujet n'est pas le sujet. Le sujet est la manière d'observer le sujet.

BOUM ! JE ME LA PÈTE AVEC DES PHRASES IMBITABLES !



Autoportrait tout en nuances.


EN MÊME TEMPS, SCHOPENHAUER EST MORT TOUT SEUL EN FAISANT HÉRITER SON CHIEN.

DONC, LAISSEZ TOMBER, J'AI SÛREMENT RACONTÉ QUE DES CONNERIES.



ET BONNE ANNÉE BIEN SÛR !

vendredi 20 décembre 2013

La bande dessinée comme volonté et comme représentation.

Chris Ware nous montre comment représenter l'empathie.

Chris Ware, Building stories, Pantheon Books.

QU'EST-CE QUE C'EST ENCORE QUE CE TITRE ? JE SENS QUE ÇA VA PAS ÊTRE LA FÊTE A LA SAUCISSE DITES DONC !


Aha ! J'aurais pu, je sais pas, moi, titrer : « Marc Lièvremont nu ! » ou « Natalie Portman : enfin lesbienne ! » ; mais non, je fais référence à Arthur Schopenhauer, tout ça pour parler de philosophie, de « la vie n'a aucun sens », de « on va tous mourir », et de « en plus, en ayant eu une vie de merde ». Ne me remerciez pas, je sais que vous allez adorer.

Le grand Arthur...
Ah oui... Quand même... C'est la joie...

BON, SINON, REVENONS A NOS MOUTONS.

Chris Ware, Building stories, Pantheon Books, toujours.

Building stories, c'est une jolie boîte qui contient des tas de trucs en bande dessinée dedans. Parmi ces trucs, il y a un grand panneau cartonné en accordéon (visible à droite et plus ou moins au milieu de l'image ci-dessus) avec des tas de tout petits dessins et de flèches et de gens tristes.

C'est ce panneau que j'ai essayé de scanner.

Que c'est boôôôô...

Comment ça « on n'y voit rien, c'est trop petit » ? Moi je veux bien, mais bon, venez pas vous plaindre en cas de torticolis.

Vous avez l'air malin, hein ? 
Maintenant qu'il faut tourner la tête à 90 degrés dans votre open-space, allez prétendre que vous travaillez !

Comment ça « c'est mal fait, c'est mal rapiécé, et c'est flou » ? C'est pas mes scans qui sont mal faits ! C'est la vie qui est mal faite ! Parce que dans la vie, on meurt ! Et on cache ça à nos enfants ! Et ensuite ils sont dépressifs ! Et ils votent FN ! Et les nazis reviennent ! Et c'est la guerre ! Et on meurt ! Alors ne venez pas me parler de scans mal faits ! 

OU EN ÉTAIS-JE ?

Ha oui.

Le sujet n'a pas d'importance, essayais-je de dire dans les billets précédents.

Certes.

Et ce pour deux raisons. 

La première, que j'ai essayé d'expliquer (et je ne suis toujours pas sûr d'y être arrivé) est que le sujet est indépendant de la qualité d'une œuvre. On peut faire de très belles œuvres avec un sujet léger. On peut faire d'affreuses merdasses avec un Grand et Bô sujet. 


MAIS IL N'Y A PAS QUE ÇA !


La seconde raison (et la plus importante) (et celle dont je vais essayer de parler aujourd'hui) est que, fondamentalement, un auteur ne choisi pas les sujets qu'il traite.


Si Art Spiegelman peut construire Maus, il a fallu qu'il soit un dessinateur indépendant dont la mère est morte quand il était jeune et dont le père à réchappé aux camps de concentration. Ça fait beaucoup de conditions quand même. Des conditions que n'a absolument pas contrôlé Spiegelman, bouchon de liège ballotté dans les flots tumultueux de l'Histoire (voilà que je me mets à écrire comme Tolstoï) (ou comme Schopenhauer).


OUI, CAR :


Arthur, dans son livre Le monde comme volonté et comme représentation, nous explique plus ou moins la même chose :
Dans la vie, nous combinons un plan ; mais celui-ci reste subordonné à ce qu'il plaira de faire au sort.  
Si un auteur a vu ou vécu telle ou telle chose, il ne l'a pas décidé. S'il en fait le sujet d'un de ses livres, ce n'est que par le pur hasard du sort. On ne peut donc ni mettre au crédit ni mettre au débit de qui que ce soit le sujet de n'importe lequel de ses livres. L'auteur est pris dans le grand gloubiboulga du flux de la vie (que Schopenhauer appelle la volonté, c'est sûr, c'est plus classe).
La nature entière est la manifestation de la volonté de vivre et son accomplissement. 
Et l'auteur, bin, il en fait ce qu'il peut, de ce grand gloubiboulga... 

Parfois, il en fait un bouquin. 


Moi, personnellement, j'en fait une dépression. 


Chacun son truc.

Chris Ware, lui, il fait les deux.


EH OUI, PARCE QUE TOUT CE BLABLA D'INTELLO AVAIT UN BUT !

Les personnages de Chris Ware sont, à chacun de ses livres, des bouchons de liège pris dans des tempêtes de caca gigantesques. Écrasés par ce qui leur semble être une vie emplie de fatalité et vide de sens, ils serrent les dents en attendant que ça passe.


Le concours de Miss Univers Dépression vient de s'arrêter. Il a trouvé sa gagnante.

Et en attendant, les personnages de Chris Ware ont l'impression d'avoir une vie perdue dans le vent, insignifiante et qui ne pèse rien. 

En un mot : c'est la grosse fête.

Ci-dessus, la réponse à la question du concours de Miss Univers Dépression : « Que pensez-vous de votre vie ? ».

Dans cette page, la pensée d'Arthur :
Cette manifestation a pour forme le temps, l’espace et la causalité, puis et par conséquent l’individuation, d’où sort pour l’individu la nécessité de naître et de mourir, sans que d’ailleurs cette nécessité atteigne en rien la volonté même de vivre. 
Rejoint celle de l'héroïne de Building stories :
Whole periods of my life are now nothing more than a few isolated, unrelated recollections...
Everything runs down the drain...

ET, FRANCHEMENT, JE ME PERMETS D'INSISTER. PARCE QU'IL ME SEMBLE QUE BUILDING STORIES EST PLUS SCHOPENHAUERIENNE  QU'IL NE SEMBLE.

D'un côté, nous avons donc « la nature entière ». Autrement dit, ici, dans le cadre de cette histoire, l'immeuble. Un grand truc qui contient toutes les vies des personnages. Qui est immuable. Et qui en a rien à foutre de ta gueule.


L'immeuble, donc, qui contient toute la vie de la vielle dame. Et qui n'est jamais modifié par celle-ci.... 
L'immeuble, comme une allégorie de l'univers...
Quoi « c'est tarte, comme réflexion, quand même » ? Tarte vous-même, oh !

De l'autre, nous avons les personnages, ou plutôt « l’individuation, d’où sort pour l’individu la nécessité de naître et de mourir sans que d’ailleurs cette nécessité atteigne en rien la volonté même de vivre ». Ces philosophes ont le chic pour trouver les bons mots ! 


Ce qui donne des tas de personnages accablés par leurs sentiments de futilité existentielle et d'isolement.





La fiesta se déchaîne une fois de plus chez Chris Ware ! Youhou !

Dans le précédent extrait, l'immeuble (et quelques arbres) englobaient tout ce que l'on pouvait voir, ils étaient l'univers, dans lequel s'ébattent (plus ou moins pas du tout) gaiement et indifféremment les personnages.

Dans ce deuxième extrait, c'est maintenant le personnage qui a l'impression de n'avoir aucune prise sur sa vie. Elle défile, en fond, sans que le personnage ne bouge. Le décor n'interagit avec elle pas plus qu'elle avec le décor. Rien n'atteint personne. Le personnage est collé (les petites languettes) dans une vie qui lui semble être extérieure, ce qui lui donne l'impression de ne pas valoir grand chose de plus qu'une poupée. Manipulable à merci et sans vie.

Ce que Arthur nous retraduit en :
Sans doute l’individu, sous nos yeux, naît et passe, mais l’individu n’est qu’apparence.
Et pif ! Un bon crochet du droit dans les gencives de votre moral !

MAIS, EN FAIT, TOUT LE MONDE SE TROMPE ! (OUF !)


Parce qu'il y a cette fameuse volonté.

De ce fait, l'isolement qui accable les personnages, leurs problèmes de connexion avec le monde n'est qu'une illusion, puisque tous partagent en fait les mêmes idées, les mêmes états d'âmes, les mêmes pensées. 

Des pensées qui les relient par delà le temps :



Ou des pensées qui les unissent tout simplement au présent.

CE QUE NOUS MONTRE CE PANNEAU.

Encore désolé pour la petitesse de cette image, 'peut pas faire mieux.

ON Y ARRIVE ENFIN.

C'EST PAS TROP TÔT.


Chaque partie du panneau possède un personnage principal. Chaque partie du panneau se passe à une saison différente. Chaque partie du panneau a une ambiance différente. Tout ça pour rendre l'impression d'isolement des personnages. Leur impression d'évoluer dans des univers différents.

MAIS !

En même temps, chaque personne pense ou influe sur les autres. Leurs vies s'interpénètrent.

L'enchevêtrement des cases, des flèches, des pensées montre graphiquement l'enchevêtrement des vies des différents habitants de l'immeuble. La simple existence d'un personnage influe sur les vies des autres membres de l'immeuble, sans même qu'ils le veuillent ou s'en aperçoivent. (Cela me rappelle quelque chose, dites donc.)

PLUS SIOUX :


Les influences des différents personnages se font via des souvenirs (des cases issus du passé), des pensées (cochonnes, pour ce qui est de l'homme en pull blanc), des écrits (petites annonces, photos, lettres), des observations (de la vieille dame à travers sa fenêtre). Et tout se mélange (des photos déclenchent des souvenirs communs avec certaines personnes qui pensent à d'autres habitants de l'immeuble). (Les liens qui unissent les différents membres de l'immeuble ne sont pas uniques. Eux aussi sont enchevêtrés. Les liens sont donc complexes, forts et non fortuits.)


ENFIN, LE TRUC HYPER CLASSE :

Les influences sont rendues visibles uniquement par des moyens de bande dessinée (des interactions entre plusieurs dessins, plusieurs iconographies, et, plus précisément, des outils graphiques rendant apparentes ces interactions) :


La grande bouillabaisse de la vie : pleins d'ingrédients tous mélangés.
Le sel de la vie, ce qui en donne le goût : la bande dessinée elle-même.


SOIT :

  • Des flèches.



  • Des bulles de pensées.


  • Des bulles de pensées qui sont de courtes bandes dessinées (n'oublions pas qu'une bande dessinée peut être un rêve ou un souvenir).


  • Des images isolées.


  • Des dessins isolés qui interagissent et renforcent l'ambiance générale de la page.





BREF, UNIQUEMENT DES TRUCS ET DES BIDULES QUE SEULE UNE BANDE DESSINÉE SAIT FAIRE !

Cet enchevêtrement bande dessinesque (si,si, j'ose) n'appartient ni à l'immeuble ni aux personnages mais organise ou plutôt explicite les flux entre les différents personnages de l'immeuble. C'est la bande dessinée en elle-même qui nous montre ce flux. C'est la bande dessinée en elle-même qui est l'illustration de la volonté de Schopenhauer.

BIN ECOUTE, C'EST SUPER, ÇA ME FAIT UNE JAMBE MAGNIFIQUE.

C'est la bande dessinée en elle-même qui englobe l'ensemble des personnages et permet de dévoiler que leurs apparents isolements ne sont qu'une illusion et que tous les personnages sont reliés entre eux par des sentiments communs, des pensées communes, qui s'entrechoquent.


En fait, les personnages interagissent de loin les uns avec les autres, s'observent, et s'influencent. Simplement par leur présence, par leurs pensées. Non pas par de grandes décisions politiques. Ce n'est pas à leur niveau. Mais par toutes petites touches. Les personnages, finalement, ne sont pas vains. Une réalité que seuls les outils de la bande dessinée ont été en mesure de nous montrer.

ET C'EST CE QUE FAIT ÉGALEMENT CHRIS WARE.

Il laisse s'échapper ses pensées, les laisse s'épanouir dans ses livres.

Il n'a pas choisi d'avoir, dans sa tête, encore et encore, des histoires de personnes aux destins tout cabossés ; m
ais il a choisi de nous les faire partager.

Comme les personnages de ce fameux panneau s'influencent les uns les autres (ce que nous percevons grâce à la bande dessinée), ils nous influencent aussi (dans une bien moindre mesure, certes) (grâce à la bande dessinée). En se donnant à notre contemplation, ils nous modifient. Non pas comme de grandes décisions politiques peuvent modifier nos vies. Mais par toutes petites touches. Doucement. Modestement. La bande dessinée révolutionne le monde en secret.


POST SCRIPTUM :

La bande dessinée n'est pas la seule à être une révolutionnaire discrète. A l'angoissante et classique question « Est-ce que vous croyez que la littérature peut sauver le monde », Jean-Marie Gustave Le Clézio répondait (je cite à la grosse louche) : « Mais je pense qu'elle l'a déjà sauvé de nombreuses fois. Peut être tout simplement que l'on ne s'en ai pas rendu compte. »

'TIN, ÇA CLAQUE !

Doucement, modestement, on vous dit.


COMMENT ÇA, « J'AVAIS PROMIS QUE CE SERAIT PLUS COURT » ?

HA HA HA.

BIEN SÛR QUE NON !

COMMENT ÇA « J'AI RAREMENT FAIT PLUS CUISTRE » ?


ET DIRE QU'IL Y A ENCORE UNE SUITE LA SEMAINE PROCHAINE... ÇA DEVIENT VRAIMENT N'IMPORTE QUOI !