Quelques pages de bande dessinée de temps en temps.

Une critique essayant d'être intéressante à cette occasion.

Un aspect particulier de la bande dessinée à chaque critique.


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jeudi 10 mars 2016

La bande dessinée est un multi-mythe unique.

Morrison et Quitely reviennent en deuxième semaine pour nous reparler archétypes, et nous donner un exemple de personnage qui les cumule quasiment tous.

Grant Morrison, Frank Quitely, Jamie Grant, All-Star Superman, DC Comics.

Au plus bas de l'échelle de la construction de personnage, il y a le stéréotype.

Un patron de presse acrimonieux qui menace de virer ses employés toutes les cinq minutes. Comme c'est original et intéressant.

C'est le personnage qui ne bouge jamais. C'est le personnage du fonctionnaire, du vieux con, du copain du héros, du patron ; qui va rester cantonné à cette fonction durant tout le récit. C'est le personnage qui n'a aucun intérêt, parce qu'on sait déjà comment il va finir : exactement comme il a commencé, en ne changeant pas d'un iota et en ayant autant d'influence sur l'intrigue qu'une politique patronale sur la baisse du chômage. Le stéréotype a autant d'intérêt qu'une plante verte : il est simplement là pour éviter que ça fasse trop vide.

Juste un échelon au-dessus vient l'archétype.

Les archétypes de mecs balèzes se font défoncer par Superman (qui est bien plus qu'un simple archétype).

C'est le personnage qui bouge dans l'intrigue, mais on sait exactement comment il va bouger.

On a déjà repéré sa bouille dans des dizaines de milliers de milliards de scénarios et on a appris comment il allait dérouler -programmatiquement, consciencieusement, et sans jamais déborder des lignes- tout son destin, inscrit dans la construction de son archétype depuis des centaines d'années. C'est le personnage qui n'a aucun intérêt, parce qu'on sait déjà comment il va finir : exactement comme a fini le même archétype dans le film de la semaine dernière. L'archétype a autant d'intérêt qu'un dicton sur le temps qu'il fait : ça meuble quand on sait pas trop quoi dire (son scénario, quand on est scénariste, la conversation à la machine à café avec Jean-Michel, quand on est pas super-pote avec Jean-Michel). (« Hé bin, Jean-Michel, crois-le-moi, crois-le-moi pas, mais « Noël au balcon : Pâques au tison », Jean-Michel. Alors inutile de te dire que je stocke les pulls pour le 27 mars. »)

Est-ce que quiconque a déjà cru que Bruce Willis, à dix minutes de la fin, quand il est tout en sang, par terre, à bouffer du gravier, avec un méchant qui lui plante des fourchettes dans le dos et un autre qui fonce sur lui avec un rouleau-compresseur, est-ce que quiconque à déjà cru que, cette fois, ça y est, Bruce est foutu, il va se faire avoir, il va mourir, et ce n'est finalement pas un film d'action que je regarde mais une tragédie ? Personne de plus de dix ans n'a pu croire ça. On se fait avoir la première fois. La deuxième fois, on regarde la scène vaguement inquiet. Au bout de la deux-centième fois où Bruce arrive à s'en sortir in extremis, on avait quand même vaguement vu venir le truc.










 Bruce, dans tous ces films d'action hyper-variés (au niveau de la coupe de cheveux).

Est-ce que la scène a servi à quelque chose ? Est-ce qu'il y avait du suspense ? Est-ce qu'on s'est rapproché du personnage ? Est-ce que le personnage a évolué au court de l'épreuve ? Non. Pas plus que les cent-quatre-vingt dix-neuf autre fois. La scène a servi à que dalle.

Voilà pourquoi les personnages pré-programmés, c'est de la merde.

Voilà pourquoi, les archétypes, bin, c'est pas top.

Sauf à les mélanger.

En fait, les personnages les plus connus ayant traversé l'histoire ne sont pas des archétypes (comme Achille), mais des mélanges d'archétypes (comme Ulysse) (qui est un guerrier et un stratège durant la l'Iliade, puis un voyageur durant l'Odyssée). (Faites pas vos innocents : si on nous demande de résumer l'Odyssée, on aura toujours deux trois idées pour faire illusion (le cyclope, Charybde et Scylla, Circé et les cochons), si on nous demande de résumer l’Iliade, à part, « euh, bin, euh, y avait une guerre », on sera tous un peu dans le pâté.)


Euh... Ouais... les sirènes, tout ça... Ça me dit vaguement quelque chose...

Quand on se base sur un archétype, on sait quelle sera la prochaine réaction du personnage : celle dictée par son archétype. Mais quand on mélange deux archétypes, on ne sait pas qu'elle sera la prochaine réaction du personnage : va-t-il suivre le modèle de son premier archétype, ou de son second ? Le personnage devient imprévisible et intéressant. Mieux : il devient profond. Comme on n'arrive plus à anticiper ses actions, on a l'impression que sa psychologie s'est complexifiée jusqu'à devenir insondable.



Un coup Superman sauve Luthor, un coup il le tape. Il est difficile à suivre, ce garçon. (Tant mieux.)

Mieux encore : la construction d'un personnage basée sur de multiples archétypes (des modèles qu'on épouse plus où moins suivant les situations et qui régulent les comportements des personnages) suit exactement notre propre construction psychique à nous, cherchant des exemples de comportements parmi les archétypes véhiculés par la société depuis des lustres, et les épousant, plus ou moins, suivant les situations et notre construction psychologique.

« Hé ouais ! Débrouille toi avec ça ! »

Mixer les archétypes au sein d'un même personnage permet ainsi :
  • Feinteusement, de masquer l'intrigue et le développement du personnage au lecteur.
  • Techniquement, de donner une impression de complexité aux psychologies des personnages.
  • Émotionnellement, de rendre le fonctionnement du psychisme du personnage proche de celui d'une vraie personne, et donc de rapprocher le lecteur du personnage. Et le bonus : ça se fait même sans y penser : il faut juste se forcer un peu à ne pas rester dans le même archétype tout le temps. 

Surtout, le mélange des archétypes renforce les archétypes.

Les archétypes sont des modèles de personnages de toute façon forts et puissants. Rien ne leur résiste, ou presque. Ce sont des héros, des vrais, des validés. Alors, imaginez un peu si on en mélange plusieurs : ils deviennent encore plus forts et plus puissants.

Plus on va ajouter d'archétypes à un personnage, plus on va lui rajouter de caractéristiques et de points forts, plus il donnera l'impression d'être un héros total. Un décathlonien de l'héroïsation, qui a vu du pays, sait se battre, réfléchir, mélanger des trucs pour faire des potions, changer une roue même avec un boulon pété, réparer une glaviole sans toucher aux pétons, et faire des cookies sans gluten.

Il sait tout faire, on vous dit.

Il est super fort partout, il est mieux qu'un héros, il est un super-héros.

Et, de fait, vous remarquerez sûrement qu'une grande partie des super-héros de bande dessinée sont bâti sur ce modèle de héros total. C'est ce qui fait la différence entre eux et les autres d’ailleurs. Ce ne sont pas juste des héros. Ce sont des super-héros. On peut gloser des heures sur ce qui définit réellement un super-héros (le courage, la volonté, une valeur morale supérieure, blablabla), mais, techniquement, ce qui fonde un super héros, c'est le mélange des névroses archétypes.

Enfin, le mélange, on se comprend, le mélange harmonieux qui fait que toutes les qualités diverses transportées par les différents archétypes s'épousent sans s'annuler et, au contraire, se renforcent.

Et il est gosse-beau !

C'est ce qui arrive à notre ami Superman.

Superman est super-intelligent, et use de cette intelligence pour essayer de convaincre les autres de son point de vue.

Ouais bon bin ça va, mec, tu l'as déjà dit, ça. Tu deviens gâteux ou quoi ?

Mais Superman est aussi super-fort, il est donc un guerrier, très conscient de son statut de gardien de la Terre, mais qui cherche toujours des solutions non-violentes avant d'être contraint de péter la gueule à tout le monde. Il et le héros guerrier typique : celui qui veut pas, mais qui y va quand même.


Donc, quand je disais que Superman était avant tout un guerrier et que tu as essayé de me convaincre du contraire 
tu te foutais officiellement de ma gueule ou bien ?

Et Superman est également super-magique : il va voyager dans le temps en vivant super-vieux, il a des pouvoirs quasi-illimités et en tout cas très impressionnants (des rayons qui lui sortent de yeux, quand même, c'est cool), il est là dans un rôle de consolateur, de guérisseur, de docteur (ce qu'était un peu le magicien des contes : le rebouteux du village d'à côté un brin idéalisé), et, surtout, il est là pour nous offrir un miroir et, par contraste, valoriser les autres personnages qui l'entoure.


C'est bien ce que je dis : Superman colle pas du tout à ton archétype du stratège tout pourri. 
Et t'as fait comme si juste pour faire ton monsieur-je-sais-tout.

Pour ce qui est de Superman et des super-voyages, je pourrais vous baratiner et dire qu'il a voyagé dans l'espace étant tout petit pour ensuite arriver sur terre, ou que, dans sa longue carrière, il a quand même beaucoup vadrouiller dans l'espace, voir sur des planètes étranges comme Apokolips, mais, bon, il faut bien reconnaître que ce n'est pas non plus une facette primordiale du personnage.

Tu es au courant que tu reconnais toi-même que tu fais de la merde ? Pas trop difficile pour ton ego ?

Ceci dit, c'était sans compter All-Star Superman, puisque, justement, dans ce bouquin, le scénariste, Grant Morrison, s'emploie à rendre Superman le plus super possible, c'est à dire à le faire épouser le plus d'archétypes possibles.

Nous disons donc :
  • Guerrier
  • Stratège
  • Magicien
  • Voyageur

Mais aussi :
  • Innocent
Oh ! J'te cause, là ! Fait pas semblant de pas entendre ! C'est vexant !
  • Amoureux
Et vas-y que je continue l'air de rien !

  • Créateur
Nan mais ça va bien ! Si tu crois que je vais laisser tomber parce que tu balance des tas d'images au pif 
pour essayer de regagner une crédibilité, c'est raté mon ptit père. Je lâche rien !

  • Bouffon
Tous avec moi les gars ! On vaut mieux que ça !!

  • Roi
#OnVautMieuxQueÇa !


  • La fâme.

Alors, euh, oui, en effet, la femme (sans une société pas du tout misogyne mais non mais non) est un archétype à elle toute seule. Mais, bon, là, non Superman est pas une femme.


  • Le méchant.

Ha bah non plus. Quand même ! C'est Superman, merde !


  • Le rebelle.

Toujours pas. Faut bien voir que Superman réunit quand même pas mal d'archétypes, mais pas tous non plus. Ça reste un simple kryptonien comme les autres, zut, à la fin ! Ce n'est pas Dieu !


MAIS ON PEUT QUAND MÊME DIRE QUE SUPERMAN EST UN GROS CUMULARD.

En réalisant ce florilège, Morrison balaye tous les styles/univers/idées portés par le comics depuis la création du personnage de Superman (plus de 80 ans quand même) en plus de souligner la totale puissance de ce héros, en qui cohabitent (harmonieusement) autant d'archétypes.

Grâce aux archétypes, Morrison et Quitely font de Superman un héros total, couvrant toutes les possibilités et configurations de l'héroïsation. Ils hissent leur personnage au plus haut point de rayonnement possible.

#OnVautMieuxQueÇa !

Ceci dit, ça, ça marche uniquement quand les différents archétypes se mêlent harmonieusement. Parce que quand ce n'est pas le cas, bonjour les dégâts... (Ce que nous verrons la semaine prochaine.) (Dès que j'aurais réglé mes problèmes de dédoublement de personnalité.)

jeudi 11 février 2016

La bande dessinée est un multi-mythe intelligent.

Superman nous montre comment on doit se comporter quand on a un super-QI avec une centaine de points de plus que la moyenne.


Grant Morrison, Frank Quitely, Jamie Grant, All-Star Superman, DC Comics.

ATTENDS ATTENDS, T'AS DIT « SUPERMAN » POUR PARLER D'UN TYPE SUPER INTELLIGENT ?

Ha bah oui. Le mec rusé. Le mec finaud. Le mec vif comme l'éclair. Le mec qui fait en sorte que les autres agissent suivant ses envies/besoins/buts propres. Le mec qui sait se servir mieux de son cerveau que de ses muscles. Ça me parait évident : c'est Superman.

TU VOULAIS DIRE « BATMAN », JE PENSE, NON ? « LE PLUS GRAND DÉTECTIVE DU MONDE », C'EST BATMAN.

Non non non non non... Superman. On oublie souvent que Superman n'est pas doté que d'une super-force, mais qu'il un global-package qui le rend super tout.


Et ce qui fait la plus grande force de Superman (arrêtez de me couper Monsieur), c'est sa force morale et son intelligence.


C'est ÇA la caractéristique première de Superman, et pas tout le décorum à base de rayons qui sortent des yeux et de slip au dessus du pantalon.

Comme l'explique très bien Max Landis ici :


BREF.

Le monde se divise en trois catégories : les gens intelligents gentils, les gens intelligents méchants, et les gens pas intelligents.

LES GENS INTELLIGENTS GENTILS.

S'en sortent toujours. C'est une constante. S'ils arrivaient à se faire choper par le méchant de service, cela prouverait qu'ils n'ont pas assez anticipé les coups de leur adversaire, et donc qu'ils ne sont pas assez intelligents pour le faire. Or, ils le sont. Donc, à moins de glisser sur une peau de banane dans sa cuisine, vouloir se rattraper à une casserole d'eau chaude et finir malencontreusement la tête dans le piège à loup qui cuisait dans le four (ce qui est hautement improbable, ne nous leurrons pas), les héros intelligents ne peuvent pas perdre.

La capacité de Superman est justement d'anticiper les coups et de faire en sorte que le plus grave n'arrive pas. Donc autant qu'il applique ça à lui-même aussi;

Anticipation. Tel est le maître mot du super-héros intelligent. (Plus la voix grave et le regard triste, si c'est Batman.) 

À partir de là, on pourrait se dire que le récit ayant comme protagoniste un héros intelligent sont chiants comme la mort : on sait qu'il va gagner, arrêtez de nous faire suer et venez-en directement à la conclusion de tout le bazar, qu'on en finisse.

Sauf qu'on sait qu'il va gagner, mais pas comment. Et tout l'intérêt du dispositif se trouve là. Parce que cela crée un suspense, qui tient en éveil jusqu'au bout. Superman ne peut pas perdre. Et même s'il perd, c'est pour mieux gagner plus tard. Et même s'il meurt, c'est pour mieux re-vivre plus tard. Et même s'il re-meurt, on ne se demandera pas « Pourquoiiiiiii ? Pourquoiii est-il mooooort ? Lui qui était si gentiiiiiiiiil ? »  mais bien : « Nom d'un petit bonhomme, cette fois-ci, ça m'a l'air chaud, je me demande bien comment il va réussir à revenir... ».

C'est vrai que le coup de la mort du héros, c'est une peu le « on peut tromper mille personne une fois, on peut tromper une personne mille fois, mais on ne peut pas tromper mille personne mille fois » des comics. À un moment, ça va bien.

C'est toute la différence entre le suspense et la surprise.

Des gens parlent dans un train. Soudain, une bombe placée sous leurs siège explose. Surprise.

Des gens parlent dans un train et on sait qu'une bombe est placée sous leurs sièges. Va-t-elle exploser? Et si oui, quand ? Suspense.

Des gens ont placé une bombe dans la batmobile. Va-t-elle exploser ? Et si oui, quand ? Et si oui, comment Batman va-t-il s'en sortir ? Et s'il ne s'en sort pas, comment s'en est-il sorti quand même, même si on le nous le dit pas tout de suite, dans dix numéros, on le saura bien. Suspense, donc.

Ha mais tu vois que tu en arrives à parler de Batman. On en arrive toujours à parler de Batman. C'est obligé. 
À mon avis, on peut pas écrire un post de bande dessinée potable sans parler au moins une fois de Batman.


Au final, l'intérêt du récit au héros intelligent est d’essayer d'anticiper les coups de ce fameux héros et de ses ennemis. On essaye de se mettre dans la tête de l'ennemi pour comprendre ses buts et anticiper ses actions. Ce faisant, on se met dans la tête de Superman, qui fait de même. Puis on se met dans l'esprit de l'ennemi cherchant à comprendre comment le héros va parer ses coups, et on essaye de trouver une parade. Se faisant, on se place dans l'esprit du héros qui essaye d'anticiper les coups de son ennemi qui se place dans l'esprit de son ennemi qui essaye d'anticiper les coups du héros.

Superman essaye de dialoguer et de trouver la meilleure solution à long terme avec l'espèce de sphinx bodybuildé. 
Sa solution n'est pas la plus sexy, mais c'est celle qui tient le mieux compte de toutes les anticipations possibles.

Bref : tout devient terriblement compliqué. Une seule chose est sûre : celui qui perdra sera celui qui aura le moins de coups d'avances sur son adversaire. 

LES GENS INTELLIGENTS MÉCHANTS.

Sont souvent entourés de débiles. 

Très peu de héros intelligents méchants (Richard III, Iago, Néron, un personnage sur deux du théâtre classique, en gros) sont confrontés à des némésis gentilles de talent (au contraire des héros intelligents gentils, qui se galèrent toujours avec des psychopathes du crime au QI sur-développé).

Et le Jocker ? C'est de la crotte de bique, le jocker, peut être ? Et Double face ? Et Bane ? Et l'épouvantail ?

C'est que, là, les rôles s'inversent. On est content si le méchant meurt, on ne peut donc pas organiser un suspense sur ce fait. Comme on n'est pas des sadiques, on n'espère pas que le méchant intelligent meurt à la fin, on n'est pas là à se dire « mais, punaise, tu vas crever, saloperie ». Parce que, nous, on est gentil. Par contre, a contrario, s'il meurt, on ne va pas non plus verser sa larmichette. Il était méchant, il meurt, on n'en parle plus, bon débarras. Ce n'est donc pas un enjeu dramatique suffisant, puisque, qu'il se passe une chose ou son contraire, on s'en tape un peu. Rien ne sert donc qu'il ait un ennemi de sa classe

Le vrai suspense est : « va-t-il arriver à ses fins ? ». « Va-t-il être suffisamment intelligent pour berner tout le monde ? » « Jusqu'à quand va-t-il réussir à tenir ses mensonges ? » « Va-t-il réussir à adapter son plan aux obstacles qu'il rencontre ? » « Son plan va-t-il tenir la route »

Et, là, j'ai un super exemple de méchant dans Watchmen de Moore et Gibbons mais je ne peux rien dire, sinon je spoile. 
Mais, bon, disons juste que durant tout le bouquin, il y a un compte à rebours qui déroule, et qu'on se doute bien que c'est le compte à rebours du plan du méchant, et que ce compte-à rebours est bien la matérialisation 
de ce fameux suspense que j'essaye d'expliquer ci-dessus.

LES GENS PAS INTELLIGENTS.

On s'en fout, c'était pas le sujet du post.

OÙ J'EN ÉTAIS ? ARRÊTEZ DE ME DÉCONCENTRER.

Que le héros intelligent soit méchant ou gentil, ce qui compte dans tout ça, c'est le plan. L'échiquier géant dans lequel sont engagés tous les personnages. Est-ce qu'il va réussir à dominer intellectuellement l'univers qu'il occupe et les personnages qui l'occupe ?


Ce faisant, chaque objet, chaque lieu, chaque personnage, chaque élément de l'univers occupé par le personnage intelligent peut être amené à lui servir un jour dans son jeu d'échec. 

Sherlock Holmes est le plus efficace exemple de cette conception : il connaît le plan de Londres par cœur et les aspects des cendres de tous les tabac fumés dans l'Empire Britannique, il a des amis et informateurs parmi toutes le couches de la société de la ville, et sait exactement à quelle heure arrive chaque train à Londres. Est-ce qu'il connaît le nom de la reine d'Angleterre actuelle ? Peut être pas, à moins d'avoir eu à travailler pour elle. Est-ce qu'il connaît toutes les sociétés secrètes qui ont comploté contre le royaume ? À coup sûr. Il est le maître d'un terrain de jeu qu'il a lui-même défini. Si un adversaire arrive à le défier, son travail sera de l'amener à lutter dans se terrain de jeu (Sherlock Holmes ne fait qu'une bouchée des brigands, parce qu'ils évoluent justement sur son terrain de jeu), ou a étendre son terrain jusqu'à ce qu'il puisse contenir l'adversaire en question (transportez Sherlock à Baskerville, et il met un peu plus de temps pour régler la situation, puisqu'il n'évolue plus dans son milieu naturel).

Ulysse gagne parce qu'il arrive à faire croire au géant Polyphème qu'il n'est « personne ».

Richard III gagne, parce qu'il arrive à convaincre les autres personnages de sa vision du monde.

Batman gagne parce qu'il arrive à faire plus peur à l'épouvantail que le contraire. À ne pas être rendu fou par le Chapelier Toqué. À être moins psychopathe que le Jocker.

Superman gagne parce qu'il convainc les gens et les entraîne.

Rhôôlàlà, le relou, genre, je convainc les gens, ils m'aident, tout le monde est content. 
Pas le moindre bras cassé ? Pas la moindre vanne pour exprimer son sentiment de supériorité ? Les bonnes choses se perdent.

Au final, en suivant ce héros intelligent, nous observons les moyens qu'il met au point pour réussir à convaincre les autres protagonistes que c'est sa vision du monde qui doit l'emporter. Nous observons son monde tel qu'il le voit, le pense, l'anticipe, l'utilise, le construit, et l'étend.

Le héros intelligent n’évolue pas dans un univers commun ; il évolue dans un univers modelé par sa propre intelligence et projette sa vision du monde, son univers intérieur, dans l'histoire qu'il vit. 

Je suis désolé, mais Superman sauve la vie de cette gamine en essayant de la convaincre de son point de vue, mais que propose-t-il en terme de perspectives professionnelles ? Hein ? Rien. Il est beau le héros ! On dirait une politique de gauche, tiens !

L'important, dans les récits de Sherlock Holmes, n'est pas de découvrir qui est le coupable (puisqu'on ne peut jamais le deviner, puisqu'on n'a jamais à notre disposition les indices que voit Holmes), mais de se laisser posséder par l'ambiance gothico-victorienne du Londres décrit par les récit.

L'Odyssée est à la fois la description de tout le monde connu à l'époque par les grecs (légèrement romancé) et le nom du protagoniste principal (parce qu'à la base, Ulysse, il s'appelle Odysseus ; et l'Odyssée, ça se traduit plutôt comme « l'aventure d'Odysseus »).


Le sujet même du héros intelligent est de montrer cette intelligence en marche. Le propos même de cette intelligence est de pouvoir influer sur son environnement plus ou moins proche (les gens, les objets, le décor). Plus cette intelligence sera forte, plus elle arrivera à contrôler, dessiner, créer, et modifier l'univers dans lequel elle évolue, jusqu'à en faire un monde à son image. 

De fait, le personnage intelligent n'est plus un simple personnage. Il est un univers entier à explorer.

vendredi 14 juin 2013

La bande dessinée suspend votre incrédulité, mais seulement si vous êtes d'accord.

Morrison et Quitely nous expliquent qu'il faut y croire pour le voir.

Grant Morrison & Frank Quitely & Jamie Grant (et aussi Phil Balsam & Travis Lanham), All-Star Superman, DC Comics.


Dans le message précédent traitant du détective au nom d'auteur britannique caustique, j'ai essayé de montrer qu'une des méthodes scénaristiques possible pour emporter son lecteur par monts et par vaux est de faciliter son identification au héros, en rendant ce héros et son quotidien proches du nôtre, puis en faisant basculer tout ce bazar dans la débauche de rebondissements capillotractés crédibles.

Attachés que nous sommes au « héros commun », nous le suivons ensuite dans ses « aventures (un peu) communes ». 

Voilà comment S. T. Coleridge nous en parle dans ses notes sur l'écriture, baptisées Biographia Literaria (texte mal traduit et mal adapté par moi, vous êtes prévenus) :
[…] Une série de poèmes peut être composée de deux manières. […] 
Pour la deuxième catégorie de poèmes, les sujets doivent être issus de la vie de tous les jours ; les personnages et les situations doivent être tels que nous pouvons les trouver dans n’importe quel village ou ses alentours, là où se trouvent des êtres sensibles et méditatifs à même de rechercher ce genre de personnages, ou de les remarquer quand ils se présentent à eux.

Donc, là, on est en plein dans le Jérôme K. Jérôme Bloche. Son chapeau, son quotidien, et tout son environnement que nous pouvons observer, nous aussi, au coin de la rue. Bien sûr, à lui, il lui arrive des bricoles. (Parce qu'on ne peut pas écrire 46 pages de bande dessinée sur un type qui bosse, qui rentre le soir, et qui regarde la télévision.) Mais ce sont des péripéties crédibles. Qu'il peut nous arriver de frôler.

Jérôme K. Jérôme ne tape pas sur des soleils miniatures à coup de marteau. Il a juste mal aux pieds.

D'accord, mais s'il s'agit de mettre en image des aventures beaucoup plus rocambolesques, des situations beaucoup moins crédibles, et, pourquoi pas, des Titans extraterrestres ?

Pas de panique, Coleridge a tout prévu :
Dans la première catégorie, les personnages et leurs actions sont, au moins en partie, surnaturels ; et la réussite d’un tel poème réside dans notre identification à la vraisemblance du récit et de ses émotions, le genre d’émotions qui accompagneraient de telles situations si elles étaient réelles. Et quand je dis « réelles », je l’entends dans le sens que lui donnerait tout être humain qui, par quelque illusion que ce soit, s'est cru un jour sous l'emprise du surnaturel.

On se rend compte que cette catégorie est très liée à la précédente. Il est toujours question de reconnaissance de bidules réels. Dans la catégorie Bloche, on reconnaît des situations, des lieux, des personnages que l'on peut croiser dans la vraie vie. Dans la catégorie Superman, on ne reconnaît plus tout ça. On se raccroche donc à ce qui nous reste : les sentiments des personnages. 

(Toujours cette idée que la bande dessinée est humaine et que le meilleur support de cette humanité, ce sont les personnages.)

Des personnages over-the-top. Mais dont les ressentis sont identiques aux nôtres. Des personnages qui visitent des lieux méga-chelous. Mais dont les impressions sont un peu les mêmes que les nôtres si on regardait le sommet du Mont Blanc. Des personnages vivant des situations vraiment extraordinaires. Mais qui en retirent le même genre d'expérience que si l'on vivait nous-même des euh... des situations extraordinaires.

Des gars bizarres qui exercent leur empathie, et leur humanité. 

Un autre gars bizarre qui exerce son empathie et son humanité.

Des sentiments que nous reconnaissons et auxquels nous pouvons nous accrocher.

En lisant Superman, nous sommes confrontés à des situations extraordinaires ; mais comme les réactions des personnages à ces situations sont réalistes et/ou, crédibles, alors on se dit « ça va », « on se fout pas de ma gueule », « c'est effectivement comme ça que ça se passerait si un être surpuissant d'une planète extra-galactique nourrissait un mini trou noir (qu'il est mignon) », « bon, je veux bien continuer à lire ton histoire ».

Ou, comme le dit Coleridge :
[Il] était convenu que je devais m’efforcer de créer des personnes ou des personnages surnaturels, ou tout du moins romantiques ; et ce afin de donner à ses ombres de l’imagination un intérêt humain et un semblant de vérité issus de notre nature intérieure, et ainsi créer, un moment seulement, cette VOLONTAIRE suspension d’incrédulité qui constitue le pacte poétique.

IL Y A DEUX ÉTAPES DANS LA CONSTITUTION DE CE PACTE.

Premièrement : la définition du pacte.

Qu'est-ce que ça va raconter ? Pourquoi ? Comment ? Est-ce que ça va m'intéresser ? Séduis-moi !

A ce moment, il n'y a pas 36 façons d'aguicher le lecteur : il faut lui montrer des situations ou des personnages trop cools que l'on a envie de suivre.

Pour aider à les suivre, on peut utiliser un personnage-comme-nous-mais-qui-va-vivre-des-trucs-de-ouf. Un « poisson pilote » (ça peut être Lois Lane, ça peut être Clark Kent). Mais c'est bien la seule béquille. On ne peut plus faire du Bloche. Le personnage-comme-nous va vivre des aventures incroyables. Donc il va forcément devenir un personnage-pas-comme-nous. Cette situation ne peut servir que d'introduction, pas de développement.

Lois Lane va faire ses courses. Elle est normale. Mais ça va changer.

Deuxièmement : le respect du pacte.

Les auteurs ont posé les bases d'un univers bizarre. Bon. Mais nous ne connaissons pas les règles de l'univers décrit, donc on ne peut pas se « glisser » dans cet univers. Comment savoir si, quand on va appuyer sur le bouton violet à droite de notre fourchette, cela va mixer des carottes ou ouvrir un pont dimensionnel vers le monde des pandas karatékas ? On se retrouve plongé dans cette aventure comme dans un pays étranger très exotique avec une langue et une écriture très compliquées.

Pour nous aider, il reste les personnes que l'on rencontre et avec lesquelles on peut communiquer avec les mains, qui peuvent nous comprendre malgré la barrière de l'exotisme, parce que nous leur ressemblons.

Dans le cas qui nous occupe, il nous reste les personnages. Et on ne se raccrochera à eux et à leurs sentiments, s'ils sonnent justes, s'ils sont cohérents, s'ils rendent les personnages crédibles, si l'on se reconnaît en eux.

Les personnages sont comme tous les couples : ils se posent beaucoup trop de questions.

On peut croire en Lois Lane, épatée par ce qui lui arrive, comme nous sommes épatés par ce que nous lisons. Et puisqu'on y croit, alors, VOLONTAIREMENT, librement, nous suspendons notre incrédulité pour suivre les aventures de ces personnages, parce que nous croyons en eux, à défaut de croire en ce qu'ils vivent. Que nous voulons connaître plus de leurs sentiments, peu importe sur quelle planète ils les vivent.

SUPERMAN ET LOIS LANE, DES PERSONNAGES INVERSES.

Lois Lane est un personnage commun qui vit des aventures extraordinaires. Superman est un personnage extraordinaire a qui il arrive de vivre des situations communes. En voyant les réactions normales de Superman face à des situations normales, celui-ci devient également crédible. Et nous renforce donc dans notre volonté de suspendre notre incrédulité.



Les parents de Superman sont normaux. Superman l'est donc un peu, quand même.

LE TRUC A NE PAS FAIRE.

Rompre le pacte.

Bin oui.

Si les auteurs se mettent à faire agir leurs personnages de manière débile, juste pour que ce soit plus cool, alors leur crédibilité est détruite. La crédibilité du récit est détruite. L'intérêt du récit est détruit. Tout s'effondre. On remballe et on plie les gaules. (Exemple : le Docteur ne peut pas réécrire le temps ; et puis, d'un coup, le Docteur peut réécrire le temps. Comment ça, « quel Docteur ? » ? Ce Docteur.) (Autre exemple : Lost.) (Tac !)

NOTA BENE.

Ce pacte marche aussi en « version élargie ».

Au début d'une bande dessinée les auteurs et les lecteurs se promettent inconsciemment des tas de trucs. Ou croient se promettre des trucs. Et, parfois, eh bin, les lecteurs trouvent que ce pacte n'a pas été respecté. (Exemple : certaines séries avec des trônes de fer, de feu, et de glace, qui promettent des hivers rigoureux, et puis l'hiver y vient jamais.)

LE TRUC A FAIRE.

Coleridge nous l'explique encore :
[Machin], de son côté, s’était défini comme but de redonner le charme de la nouveauté aux objets de tous les jours, de générer une sensation similaire au surnaturel en secouant notre esprit de ses léthargiques habitudes, et en l’éveillant aux beautés et aux merveilles du monde autour de nous ; un trésor inextinguible mais sur lequel s’est posé un voile de familiarité et d'égoïsme qui nous rend aveugles, sourds, insensibles et stupides.

(Rien que ça !)

Comme le dis Lois : « il y a plus ici que ce que peuvent voir les yeux ».

Bref, comme d'habitude, il faut « produire chez l’homme un état de sensibilité et d’éveil ».

Superman, le mec super-éveillé.

 Le truc à faire, comme d'hab, c'est de l'art.