Quelques pages de bande dessinée de temps en temps.

Une critique essayant d'être intéressante à cette occasion.

Un aspect particulier de la bande dessinée à chaque critique.


Affichage des articles dont le libellé est Eddie Campbell. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Eddie Campbell. Afficher tous les articles

jeudi 10 avril 2014

La bande dessinée étale ses créatures.

Alan Moore et Steve Bissette nous montrent que, la culture,  « un ensemble lié de manières de penser, de sentir et d'agir [qui servent à constituer] une collectivité particulière », trouve nécessairement des applications politiques.

Alan Moore et Steve Bissette, Swamp Thing - Volume 2 - n°48, DC comics.

UN PEU D'ESPOIR DANS UN MONDE DE CROTTE.

La culture, ça sert à tout. C'est juste une manière de se comprendre entre soi.

Il suffit que je dise « Steevy Boulay » pour que s'imprime la même image horrible de garçon idiot au sourire vide dans l'esprit de chaque lecteur qui passera malheureusement par ici.

Bon, bin, ça, désolé, mais c'est de la culture. Une base de données commune.

Heureusement, la culture ne sert pas uniquement à cela et peut essayer d'élever les individus en les constituant en une communauté consciente. (J'écrivais les discours de Mitterrand, à l'époque.)

FIGHT THE POWER.

Voilà ce que je peux voir tous les matins en partant au travail (le coeur léger et plein d'espoir, ça va de soi) :


Cette photographie nous donne de multiples informations :
  • J'habite dans un endroit champêtre et gai.
  • L'homme qui a écrit ces mots s'est plus ou moins inspiré de deux livres :
 

  • Il était par contre moins familiarisé avec celui-ci :

UN PETIT COURS D'HISTOIRE POUR VOUS PARLER DE V POUR VENDETTA.

Il était une fois Margaret Thatcher, qui n'aimait personne, surtout si cette personne était de gauche, mineur de fond ou irlandais. (Mais qui aime les irlandais ?) (Ils sont roux.)

Ça fait effectivement un peu peur.

Dans le climat de pauvreté et de dégénérescence sociale généralisée de la Grande Bretagne thatchérienne du début des années 80, les artistes, outre d'avoir des comptes bancaires plus endettés que la Grèce et l'Espagne réunis, ne se sentent pas vraiment à leur place.

Dans ces conditions, ils vont tous avoir tendance à se serrer les coudes, et en tout cas à s'épauler les uns les autres.

Bref, là encore et comme d'habitude, il vont former « un ensemble lié de manières de penser, de sentir et d'agir plus ou moins formalisées qui, étant apprises et partagées par une pluralité de personnes, servent, d'une manière à la fois objective et symbolique, à constituer ces personnes en une collectivité particulière et distincte ».

Une communauté décrite dans les bouquins autobiographiques de Eddie Campbell, 
un auteur plus connu pour avoir dessiné en partie From Hell, sur scénario d'Alan Moore.

ALAN MOORE JUSTEMENT.

Le sous texte de From Hell était la description politique du sous-prolétariat vivant en marge de Londres, de son exploitation par la bourgeoisie, et du mépris de cette même bourgeoisie pour les castes inférieures. Un mépris qui ira jusqu'à tolérer les meurtres de Jack l'éventreur, puisqu'il ne tuera que des prostituées, méprisées parmi les méprisés.

Un œuvre qu'Alan Moore entreprend juste au moment où Margaret Thatcher rend son tablier, il n'y a pas de hasards et le parallèle entre les deux époques est patent.


La violence faite aux femmes est une des obsession de Alan Moore (chose qui a pu lui être reproché) 
et on peut dire que dans From Hell, il n'y va pas avec le dos de la cuillère.

ALAN MOORE ENCORE. 

Tout au long des années 80, Alan Moore construira ainsi des œuvres en réaction au thatchérisme, politiques, engagées, et dénonçant la misère et l'abandon dans lesquelles sont laissés les plus faibles de la société britannique. 

A ma connaissance, Alan Moore fut le premier à tenter ce genre de propos dans le mainstream (la scène indé, limite fanzinat, étant, elle, bourrée de dénonciations bien plus virulentes), tout simplement parce qu'Alan Moore fut le premier de la communauté formée par lui et ses amis à réussir à être publié en mainstream. (Bien d'autres suivront, et Alan Moore n'était que le premier de ce que l'on baptisera bientôt la british invasion qui va déferler sur les comics américains, et qui se maintient encore aujourd'hui avec une belle santé.)

Les généraux de la british invasion : Warren Ellis, Grant Morrison, Alan Moore, Neil Gaiman, et Garth Ennis (par J.L. De Vine).

ALAN MOORE TOUJOURS.

Au sein de l'oeuvre Alan Moorienne, on peut pointer John Constantine. 

Personnage secondaire apparu dans Swamp Thing en 1982, il prend ensuite son indépendance et va être utilisé par tout un tas d'auteurs britanniques pour tuer des tas de démons de partout, certes, mais également tendre un miroir à la société britannique de l'époque (Constantine est né à Liverpool, il a fait parti d'un groupe de punk, il fume comme pas deux, boit comme quatre), ainsi que présenter et défendre les victimes du thatchérisme (et plus tard du libéralisme généralisé) (ce qui permettra à Constantine d'aller un certain temps aux États-Unis).

Trucs chelous et réalisme social dans Swamp Thing (toujours de Alan Moore et Steve Bissette).

Mais alors, quand je dis qu'il va être utilisé par tout un tas d'auteurs britanniques, il y en a vraiment tout un tas ! Et qui se retrouveront les uns les autres sur d'autres projets.

Vous la voyez, la communauté ?

ALAN MOORE FOR EVER.

Pour nous permettre de boucler la boucle, Alan Moore a aussi écrit le scénario de V pour Vendetta (on y arrive, c'est pas trop tôt), dessiné par David Lloyd et un peu aussi par Tony Weare. Une bande dessinée décrivant le parcours d'un résistant à une société britannique totalitaire menant des épurations ethniques, politiques, sociales, et morales (comme ça on est sûr de rater personne).

SUIVEZ BIEN LE CHEMINEMENT :

1605 : Guy Fawkes.
Un rebelle au trône d’Angleterre. 
(Qui voulait renverser le roi protestant pour installer une reine catholique mais, bon, on va pas commencer à chipoter.)

 1982-89 : V.
Un personnage portant le masque de Guy Fawkes défie le pouvoir fasciste de la Grande Bretagne en faisant tout péter.

2006 : Natalie Portman.
La bande dessinée est adaptée en film et le seul intérêt de celui-ci se situe à gauche de la photographie.

2006 : Time Warner Inc.
Profite de la sortie du film pour fabriquer en masse le masque de Guy Fawkes.

2008 : Anonymous se trouve un visage.
Pour éviter les représailles lors de manifestations anti-scientologie, certains anonymous se masquent avec le visage de Guy Fawkes, retrouvant dans leurs combats et leurs situations économico-sociales des similitudes avec celles décrites et dénoncées par Alan Moore et David Lloyd 20 ans plus tôt.


2011 : Pour en finir avec le cinéma.
Blutch, dans un aimable effort pour me donner une conclusion pourrie, dessine cette image qui me permet de tout boucler.

TOUT ÇA POUR DIRE QUOI ? PARCE QUE C'EST ASSEZ FLOU.

Nous avions commencé par nous intéresser à un ensemble de personnes portées par les mêmes idées et idéaux artistiques qui, pour ne pas se faire emporter par la vague du libéralisme naissant, se sont constitués en un cercle d'amis et de connaissances et ont formalisé leur résistance au-travers de différentes oeuvres artistiques. L'une de ces oeuvres, au hasard des adaptations cinématographiques pourries, a irrigué l'ensemble de la société pour retrouver de vifs échos auprès de nouvelles personnes, isolées et munies d'une envie ou d'un besoin d'opposition au système économique libéral (et à tout un tas d'autres trucs en passant).

PUNAISE, C'EST CLASSE.

A travers le temps, il s'est formée une idée commune de résistance à certaines politiques qui a dépassé le terreau artistique de base, a essaimé dans toute la société, et a fini par rassembler des personnes de pays et d'horizons très différents qui se reconnaissaient dans « un ensemble lié de manières de penser, de sentir et d'agir plus ou moins formalisées qui, étant apprises et partagées par une pluralité de personnes, servent, d'une manière à la fois objective et symbolique, à constituer ces personnes en une collectivité particulière et distincte ».

Comme je disais au presque début de ces notes :

C'est comme ça que se manifeste cette fameuse culture. Par un socle commun artistique que les différents auteurs acteurs d'une même époque connaissent et reconnaissent ; qui les influencent et qu'ils enrichissent.

Une culture qui, ici, prend sa source dans la bande dessinée.



POUR FINIR, UN PETIT MESSAGE A CARACTÈRE INFORMATIF.


A CHAQUE FOIS QUE VOUS VOTEZ POUR UNE POLITIQUE LIBÉRALE, C'EST NATALIE PORTMAN QUE VOUS MALTRAITEZ.

ALORS NE FAITES PAS ÇA, NOM D'UN CHIEN ! QU'EST-CE QUI VOUS PREND ?



jeudi 5 décembre 2013

La bande dessinée est une chapelle Sixtine avec des souris.

Art Spiegelman nous montre comment composer une page, et que cela n'a rien à voir avec la Shoah.

Art Spiegelman, Maus, Raw & Pantheon Books & Flammarion (avec l'aide de Judith Ertel et Anne Delobel)

RÉSUMONS CE QUI C'EST PASSE DANS LES ÉPISODES PRÉCÉDENTS.

Dans le message précédent, j'ai essayé d'expliquer que, selon moi, le sujet et les intentions d'une oeuvre d'art n'ont pas vraiment d'importance.

Ce n'est pas parce qu'on fait des peintures pour le clergé et avec des petits angelots tout nus, que c'est forcément nul. Ce n'est pas parce qu'on fait des bandes dessinées pour les enfants et avec des petits mickeys, que c'est forcément futile. Ce n'est pas le sujet qui compte, c'est l'aââârt d'une oeuvre (c'est à dire l'impression de réel de cette oeûvre crée) (c'est la manière de représenter ces angelots et ces mickeys pour qu'ils fassent sur nous une impression la plus forte et la plus singulière possible).

Parce que cela voudrait dire que ça (avec ses angelots à poils et ses femmes à la romaine) :

William Bougereau, Les secrets.
Tous ensemble : « Bouhou, William ! Bouhou ! Va te cacher ! Retourne chez ta mère, William ! C'est moche, William ! »

Ça vaut ça :

Attention, il y a un piège ! C'est bien dans la Sixtine, mais c'est de Raphael, ce coup-là.

Et en fait non.

(Ici, j'utilise une sorte d’argument d'autorité parce qu'il me semble sincèrement que la différence de qualité(s) des tableaux est tellement flagrante que je vais m'économiser un peu de rédaction inutile. Si ce n'était pas aussi évident que je le crois, je m'excuse.)

MAIS ATTENTION A NE PAS FAIRE L'ERREUR INVERSE.

Il ne faut pas minorer une oeuvre d'art sous prétexte qu'elle a un sujet futile.

Il ne faut pas majorer une œuvre d'art sous prétexte qu'elle a un sujet pour les grandes personnes qui parlent du CAC 40 et des exports chinois. (Des sujets comme la Shoah, par exemple.) (Maus n'est pas un grand livre parce qu'il parle de la Shoah et de la filiation et blablabla et prout prout prout.) (Maus est un grand livre parce qu'il est une grande oeuvre d'art.)

La Mort : un Grand et Beau Sujet, un dessin très (très) (TRÈS) moche.

OUI MAIS POURQUOI ON PARLE SANS CESSE DU SUJET, ALORS ?

C'est plus facile, de parler du sujet. Parce que le sujet se comprend toujours, peut toujours s'analyser, et, au pire, on pourra faire vingt lignes de plus en racontant pourquoi on est d'accord, ou pas, et moi je suis contre (la peine de mort) (la pédophilie) (les 35 heures) (la tartine qui tombe du côté du Nutella). Par contre, analyser ce sur quoi on cogite/fantasme mais POURQUOI on cogite (qu'est-ce qui nous crée des court-circuits dans le cortex), c'est coton.

C'est pas moi qui le dit, c'est lui.

(Faites un test, ouvrez votre télérama magazine de cinéma préféré et comptez combien de fois les termes « cadrages », « valeurs de plan », « découpage », « amorces », « montage », « types de dialogues », « lumières », etc. reviennent. Ensuite comptez le nombre de lignes comprenant soit un résumé de l'intrigue, soit une présentation des personnages, soit un dégoisement sur le thème-que-c'est-important-d'en-parler-c'est-un-sujet-qui-irrigue-la-société.) (Au Hasard.)

BREF, ON VA PAS Y PASSER LE WEEK-END...

L'important, c'est la manière de faire. Le style. L'art. La composition des deux images. La positions et les attitudes des deux personnages. Leur expressivité et leur naturel. L'espace laissé vide autour des personnages. Les couleurs. Les contrastes. La forme générale de l'image (comment les tableaux sont construits autour des personnages). Ce que vous voulez.

Et comment Spiegelman compose-t-il sa page par exemple ?

  • Il commence par réfléchir à la composition générale.

On a donc, comme une surimpression, le corps entier du père qui donne le rythme et découpe la page.

On a également des résurgences de ce père autour de sa figure centrale géante pour enrober le tout, en quelque sorte.

Et tout ça pourquoi ? Pour aboutir au commencement du récit dans le passé. (La courbe englobe le corps qui est penché sur la case circulaire du souvenir.)

  • Puis compose également chaque case.

Le fils est prisonnier de son père. Il est pris entre le présent de son père (faire du vélo parce qu'il a des problèmes de coeur, qu'il est vieux et qu'il ronchonne) et le passé de son père (son bras avec le tatouage des camps).

A noter également que, dans le sens de lecture, le vélo vient avant le tatouage. parce qu'on va bientôt quitter le présent et rejoindre le passé raconté par le père.


Ici, les bulles de dialogues sont placées de telle manière à faciliter la lecture. De la case du haut à celle du bas, les dialogues s’enchaînent naturellement à l'horizontale.

  • Sans oublier de porter son attention sur leurs formes.

La forme particulière de cette case a des tas de fonctions.

Sa forme particulière l'isole du reste de la page. Les premières cases se situaient dans le temps du récit (au moment où le père raconte). Cette case là se situe dans le temps de l'histoire (au moment où les choses racontées se passent). Les formes différentes montrent que ce sont des temps différents.

Sa forme particulière rappelle une ouverture à l'iris (c'est la foire aux termes techniques, dites donc, on se mouche pas du coude pour faire son intello), souvent utilisée pour changer justement de temps dans un récit au cinéma.

Enfin, cette case nous plonge dans le passé, et la forme de cette case, ajoutée au narratif sur lequel elle s’assoit, nous plonge dans des formes passées de la bande dessinée.

Bécassine, old school style...

  • Ces constructions de cases ne son pas que des gadgets. Elles font également ressortir et vivre les personnages. Et s'inscrivent dans une démarche générale pour structurer la scène.

Ici, je trouve qu'il faut observer le grisé.

Le grisé permet de réaliser de la profondeur de champ (gris devant, blanc derrière) (quand les deux personnages sont sur le même plan, ils sont tous les deux blancs).

Le grisé permet d'opposer les deux personnages (celui qui raconte et celui qui reproduit) (celui qui est le moteur de l'action et celui qui n'avance pas en pédalant sur un vélo d'appartement) (celui qui est dans le temps présent du récit et celui qui va plonger dans le temps passé de l'histoire).

Et le grisé permet d'organiser la structure générale de la page toute en cercles concentriques qui aboutissent à l'ouverture à l'iris.

  • Et tout cela avec très peu d'effets. Très peu de traits.
L'avantage de « faire bande dessinée » et d'en utiliser les codes, c'est qu'il va falloir forcément simplifier le graphisme (un graphisme simple, comme dans les Tintin ou les Mickey).



Simplification des traits et des formes.

Spiegelman s'habille comme les Dupondt.

Spiegelman a la même tête que Tintin (la houpette remplace les oreilles).

Spiegelman a le même genre de trait que Mickey (par Floyd Gottfredson).

Cette simplification, Spiegelman va en faire une force. Comme d'hab, moins il y a de traits, plus les traits présents prennent de l'importance.

Et c'est grâce à eux (malgré le fait que la figure de Spiegelman ne change absolument pas d'une case à l'autre) que l'on peut comprendre et lire les sentiments des personnages de cette page.

Grâce aux traits et à la composition des cadrages (le fils prisonnier de son père), aux différentes valeurs de plan (le sujet de la page (le père) est en avant-plan, le moteur de la page (le fils) est en arrière-plan), aux lumières (ces avant et arrière-plans sont démarqués par le grisé), aux découpages de ces plans (la case à l'iris), aux amorces (le tatouage des camp de concentration comme top-départ au récit), au montage (le corps du père en transparence sur l'ensemble de la page), aux types de dialogues, au graphisme, au traitement des noirs et blancs, etc.

(Voilà. J'ai mis tous les mots que j'ai dit qu'il fallait mettre pour faire une bonne critique, et plus encore. Si avec ça vous n'êtes pas content et que je ne me fais pas engager par Télérama, c'est à désespérer du genre humain.)

BREF.

Spiegelman fait une série avec des petites souris à la con. Oui, comme Mickey. Mais ce n'est pas important, parce que les personnages ne sont pas importants (on s'en fout que ce soit Adam, sur le plafond).

Spiegelman fait une série sur la Shoah. Oui, mais ce n'est pas important, parce que le sujet n'est pas important (on s'en tape que ça parle de la Bible, sur le plafond).

Ce qui compte, c'est que Spiegelman va nous rendre les souvenirs du père (et les sentiments complexes du fils envers ce père et ces souvenirs) réels, prégnants, évidents, directement compréhensibles. Grâce au cadrage, au trait, aux compositions, au noir et blanc, aux cases, à tout le bazar. Grâce à son art.

ET CE N'EST PAS FINI ! ON REVIENT EN QUATRIÈME SEMAINE ! J'AI ENCORE DES TRUCS A DIRE SUR CE MÊME THÈME, PETITS VEINARDS !

jeudi 28 novembre 2013

La bande dessinée est une chapelle Sixtine.

Suite au message précédent qui essayé de dire que l'histoire en elle-même n'était pas très importante pourvu qu'on ait lu une belle aventure, je voudrais essayer de généraliser cette idée par rapport au sujet de cette fameuse histoire qui sous-tend une bande dessinée. 

Et pour ce faire, aujourd'hui, je triche. Ce n'est pas vraiment une critique. Plutôt une explication de texte (on dirait le lycée, ça ne nous rajeunit pas) pour étayer mon point de vue sur le lien entre le sujet d'un livre et son intérêt artistique (je vous le dit tout de suite : y en a pas) (c'est bon, pas la peine de lire la suite, profitez-en pour faire un Sudoku en mode expert, bonne soirée) (je déconne, revenez, déjà que y a personne qui vient ici, si vous partez, ça va commencer à ressembler au Sahel). 

Bref, j'utilise le propos de la postface d'une (grande) bande dessinée pour dire que je pense tout pareil.

En effet, dans cette postface, Alan Moore et Eddie Campbell nous montrent que le sujet, le fond, tout ça, on s'en tape.
  



 

Alan Moore & Eddie Campbell (avec l'aide de son collaborateur dont le nom m'échappe), From Hell, 
avec des tas d'éditeurs en anglais et juste Delcourt en français (de Jean-Paul Jennequin et Loïc Hanno).

IL FAUT BIEN SE REMETTRE DANS LE CONTEXTE DE CETTE BANDE DESSINNEE.

Les auteurs viennent de nous bassiner pendant plus de 550 pages avec Jack l'éventreur en développant toute une intrigue chelou pour expliquer qui il est, et pourquoi, et comment, et quelle est sa pointure, et s'il aimait bien Rika Zaraï...

Arrivés à la fin de cette grâânde oeûûvre, ils prennent encore un peu de temps pour écrire une postface. Pour préciser que la théorie sur laquelle ils se sont basés pour réaliser toute la bande dessinée, bon, hein, faut pas trop s'y attacher, c'en est une parmi tant d'autres, et, finalement, tout ça, c'est bonnet blanc et blanc bonnet. On s'en moque, finalement, de qui était Jack l'éventreur...

Après 550 pages. Dessinées tout fin et écrit tout petit.

EST-CE QUE LES AUTEURS ONT FONDU LES PLOMBS A CAUSE DU SURMENAGE ?

Pas vraiment...

Plus simplement, comme ils l'expliquent :

  
AUTREMENT DIT :

Personne ne connaîtra jamais la stricte vérité sur les meurtres de Jack l'éventreur et le seul intérêt de tout cela réside dans la manière que NOUS avons de les appréhender.

Le sujet de From Hell n'est qu'un prétexte pour, ensuite, parler de toute autre chose et développer leur art comme les auteurs l'entendent. Ce n'est qu'un support. Cela aurait pu être autre chose. Ce fait divers n'a été choisi que parce qu'il enflamme l’imagination.


Cette flamme qui permet :
  1. De favoriser une démarche artistique (mélanger pleins de trucs dans l'esprit du lecteur afin de créer de nouvelles impressions).
  2. D'établir une complicité avec le lecteur (le but de l'histoire n'a pas bien d'importance ; l'important, c'est le chemin parcouru).

DONC, BON, POUR RÉSUMER :

Le sujet n'est pas important. Tout ce qui compte, c'est ce que l'ont en fait, c'est l'art qu'on y met.

ET COMME DÉMONSTRATION, UN AUTRE EXEMPLE IDIOT :

Alors que le sujet et ses développements sont les mêmes pour Le Parrain et Le grand pardon (deux histoires identiques, puisque l'une est le copié/collé de l'autre), les deux films sont très très TRÈS différents.



Mi-sé-ri-corde...

Comme quoi, hein... Le sujet ne fait pas tout... Le sujet, on peut l'envoyer se faire voir ailleurs... Il n'y a que son traitement artistique qui compte, et qui démarque une oeuvre d'une autre. Comme From Hell se démarque de tous les autres livres traitant des meurtres de Jack l'éventreur...

ICI, FAISONS UN PETIT APARTÉ SUR CE QUI MOTIVE EN GÉNÉRAL LE SUJET D'UNE OEUVRE D'ART.

Ce qui motive en général le sujet d'une oeuvre d'art, c'est le pognon.

EH OUI ! IL FAUT BIEN VIVRE MA BRAVE DAME !

Et pour trouver du pognon, il faut en général aller le chercher là où il se trouve.

PAR EXEMPLE : MICHEL-ANGE.

Michel-Ange est allé chercher l'argent chez les gens blindés de son époque : les curetons l'Église.

 Métaphore de l'auteur allongeant la main pour qu'un vieux lui paye l'argent qu'il lui doit.

On lui a dit : « Hé, euh, Machin, tu nous referais pas notre plafond ? Non parce qu'on a eu un dégât des eaux. » « Euh... Oui... Pourquoi pas... » « Bon bin tu nous prends tes petits pinceaux et tu nous torches ça en deux-deux, s'il-te-plaît. ». Et il l'a fait. Avec du retard, mais vous savez ce que c'est, on ne trouve plus de bon artisans de nos jours, mon brave monsieur.

PAR EXEMPLE : REMBRANDT.

C'est sûr que ça sent pas les restos du coeur, ici.

Qu'est-ce que c'est que cette manie de nous faire des portraits de bourgeois, Monsieur Rembrandt Harmenszoon van Rijn ? (Et qu'est-ce que c'est que ce nom à la gomme ?) Comment ça « les bourges, c'est bien les seuls à allonger la maille pour des trucs que tout le monde méprise » ? Comment ça « et de toute façon, à mon époque, les peintres valaient pas grand chose de plus que des crottes de biques et on était un peu les larbins des riches quand même, et un repas chaud ça fait pas de mal de temps en temps » ?

Bon. Ça se tient.

PAR EXEMPLE : FRANQUIN.

Fallait bien qu'il vive, Franquin.

Il faisait des bande dessinées, Franquin.

Et les bande dessinées, à l'époque et jusqu'à preuve du contraire, c'était pour les gosses.

Même que quand on essayait de mettre des choses un peu différentes (comme de l'action un chouille rude, ou des gros-mots, ou (encore pire) une femme avec un tant soit peu d'attirance dedans), on se faisait bien sèchement recadrer par le comité de censure. (D'où le caractère un peu pimbêche de certaines héroïnes comme Seccotine. 'Fallait qu'elle soit suffisamment insupportable pour qu'on n'en tombe pas amoureux.)

Allégorie du mystère féminin.

(Ne dites pas de mal des comités de censure, il font des rapports avec de très jolis titres comme La séduction des innocents.) (Classe.)

ATTENTION ! SPOILER SUR SPIROU ET FANTASIO ET LA FOIRE AUX GANGSTERS !

Souvenons nous avec émotion de la mort de Monsieur Soto Kiki... La mort d'un personnage vu dans à peine sept pages (j'ai compté), parce qu'il ne faut pas trop choquer non plus. Une mort hors champ.

On peut distinguer les yeux des futures victimes avant l'agression, mais, au moment terrible, ceux-ci disparaissent complètement.
Il disparaissent même deux fois. Une fois cachés par la voiture distordue. Une seconde fois cachés dans le téléphone de Spirou.
On peut pas faire plus hors-champ.

Adieu, Soto Kiki, traumatisme hors-champ de mon enfance meurtrie.

MAIS, COUP DE BOL, ÉGLISE FAISANT RESPECTER LA DOXA SUR LES REPRÉSENTATIONS RELIGIEUSES, BOURGEOIS PEINTS SOUS UN JOUR FLATTEUR, OU JEUNES TÊTES BLONDES PROTÉGÉES PAR LA CENSURE, TOUT CELA N'A AUCUNE IMPORTANCE.

Pourquoi la chapelle Sixtine, on en tartine des kilomètres chaque année, dans des tas de revues plus ou moins interlopes ? Sûrement pas parce que Michel-Ange a peint des Adams, des Moïses, tout le tremblement, et que tout le monde adore la Bible (un beau livre plein de sagesse, chère petite Demoiselle). Mais bien plutôt à cause de ses représentations bouillonnantes et pleines de vie, aux poses noueuses et athlétiques.




Des corps tous tournicotés pour donner plus de dynamisme aux compositions.
C'est pas parce qu'on fait ça pour le pognon qu'il faut bâcler.

Pourquoi Franquin, on nous saoule tout le temps avec ? Alors qu'il avait un gros nez !

Une ligne de mouvement discrètement infléchie, de manière à ce que l'accident arrive directement sur les pieds de Spirou,
et qu'il ressente toute l'horreur de l'attentat.

MAIS CE QUI EST INTÉRESSANT DANS FROM HELL, CE N'EST PAS ENCORE ÇA.

Comme j'essayais de l'expliquer, l'un des objectifs des artistes est d'essayer de faire durer les sensations qu'ils ont réussi à générer dans l'esprit du lecteur le plus longtemps possible. Une des méthodes pour faire durer ces sensations est d'emberlificoter le plus possible d'éléments pour mettre la tête du lecteur à l'envers.


En essayant de discerner les différents éléments tous enchâssés les uns dans les autres le lecteur n'arrive plus à analyser clairement pourquoi il ressent ci ou ça. Les sensations ne semblent plus mécaniquement générées par tel ou tel élément de la bande dessinée. Les sensations deviennent, en quelques sortes, euh... de vraies sensations.


La bande dessinée devient comme réelle. Elle prend vie, comme on dit parfois pompièrement (ne cherchez pas, je viens d'inventer ce mot). Elle s'envole, comme disent les auteurs de From Hell.


COMMENT ÇA, « Y AVAIT VRAIMENT QUE DU BLABLA, CE COUP-CI ! » ? 

OUI, NON, MAIS BON... C'EST POUR PRÉPARER LE TERRAIN DU PROCHAIN MESSAGE. ALORS J'AVAIS LE DROIT.