Quelques pages de bande dessinée de temps en temps.

Une critique essayant d'être intéressante à cette occasion.

Un aspect particulier de la bande dessinée à chaque critique.


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jeudi 14 juin 2018

La bande dessinée qu'on dévisage deux fois plus.

OU EN SOMMES NOUS ?

Si je résume les chapitres précédents : en bande-dessinée, les auteurs peuvent décider de représenter leurs personnages avec un masque (peu d'expressions, mais très lisibles, très marquées, dont les changements impulsent un rythme à la lecture et servent le récit) ou être toute en hyper-expressivité chamarrée (avec des variations infimes et infinies qui donnent l'impression au lecteur de mieux connaître le personnage que lui-même et d'être un intime ; la narration est moins nette, mais l'empathie est à son max).

BIN ALORS ? IL EST OU LES PROBLÈME ?

Là où les ennuis commencent, c'est quand on forge un masque à un personnage, et qu'on veut ensuite le faire basculer vers l'hyper-expressivité. 

Bon, bin, en général, on le fait pas. 

Ça ne rime à rien, on va pas détruire tout le travail sur un visage très expressif qui nous permet de deviner la moindre variation de ses humeurs par l’apparition soudaine, comme ça, pouf, d'un masque.

Enfin, bon, comme d'habitude, il y a des exceptions, bien sûr. 
Mais pour être capable de faire de telles exceptions, il faut s’appeler Uderzo, être un des meilleurs dessinateurs de son temps, et ensuite faire de la merde avec la série qui vous a rendu célèbre, 
comme ça les gens ne retiennent que le fait que vous étiez un peu gaga sur la fin et pas que votre dessin défonce tout le monde.

MÊLER LES DEUX MÉTHODES.

Non ce qu'on fera, plutôt, c'est accoler au personnage à masque un personnage hyper expressif, comme ça, ils se complètent, et chacun prend en charge les points forts des deux méthodes. C'est win-win.

D'où le nombre incalculable (enfin, bon, je dis ça, c'est une hyperbole, c'est calculable en fait, mais c'est juste que j'ai la flemme) de duos de personnages principaux, l'un sage, l'autre fantasque.




Il y a des tas d’exemples, et non des moindres !
(Apparemment, quand on est expressif, on garde la bouche ouverte.)

Ils se partagent le boulot. L'un supporte le récit (on est trop à fond avec Johan quand il donne des coups d'épée), l'autre apporte l'émotion (on rigole trop avec Pirlouit quand il donne des coups de casserole) (pourtant, il font la même chose, mais dans leurs registres respectifs). Au final, le lecteur sera à fond tout le temps (dans l'action, dans l'émotion,), et tous les effets en seront décuplés.

QUAND ON PART D'UNE BANDE DESSINÉE MASQUÉE.

En général on ajoute au héros masqué un copain bien plus fantasque, aux traits plus caricaturaux, avec en général un caractère bien trempé.

Les traits caricaturaux sont là pour le rendre automatiquement expressif. Il est déjà, en quelque sorte, déformé. Il pourra se déformer encore plus sans aucun problème pour exprimer toute les émotions qui le traversent.

C'est comme ça que Pirlouit est devenu une espèce de nain de jardin avec le nez de la taille d’une pastèque et des jambes plus courtes que celles de E.T..

Le caractère bien trempé (en général soupe-au-lait, mais il peut aussi être boute-en-train, l'important étant qu'il soit donc en-trois-mots) est là pour décrire un personnage sans filtre, qui dit tout ce qui lui passe par la tête automatiquement. Comme ça, son côté exubérant est moins choquant dans le cadre d'une bande dessinée masquée. C'est juste qu'il est un peu zinzin, aime faire son intéressant, ou est atteint d'un Gilles de la Tourette.

C'est comme ça que Pirlouit gueule sur tout le monde toute la sainte journée (pendant que Johan garde sa mono-expression : il fronce les sourcils) (il est comme ça, Johan).

(C'est vrai que, quand on y pense, si on construisait un personnage à la fois hyper-expressif et hyper-timide, bon, bin, on serait pas super avancé et ça ne mènerait pas à grand-chose de bien passionnant.)

ALORS, BIEN SÛR, IL NE S'AGIT PAS DE FAIRE N'IMPORTE QUOI.

Le personnage exubérant doit malgré tout rester dans les clous de ce qu’on pourrait appeler la « charte graphique » du récit. Ne pas être trop déformé. Ne pas être trop gueulard. (Autrement dit : Gaston La Gaffe chez Blake et Mortimer, ça le fait pas.)

Pour à la fois pousser au maximum les possibilités du personnage et retenir les chevaux, les auteurs vont donc utiliser toutes les possibilités offertes par la bande dessinée (ce medium merveilleux).

Déformation des textes. Ajout de signes extérieurs d’agitation. Expression corporelle.

Et c’est toute la magie de la bande dessinée de pouvoir superposer tellement de niveaux différents d’écriture (le dessin, la chorégraphie entre les personnages, le texte, la forme du texte, les signaux qui ressemblent plus à des panneaux de signalisation qu’à autre chose) pour maintenir un ensemble cohérent.

CHEZ LES PERSONNAGES HYPER-EXPRESSIFS.

Peut-on faire de même (un mélange des deux méthodes) dans une bande-dessinée qui a fait le pari de l’hyper-expressivité ?

ÉCOUTEZ, A PRIORI, OUI, Y A PAS DE RAISON, SI ON Y ARRIVE DANS UN SENS, ON PEUT BIEN Y ARRIVER DANS L’AUTRE.

Seulement, ce sera par une méthode très différente.

Parce qu’insérer un personnage à masque (inexpressif) parmi une foultitude de personnage totalement débridés peu vite le rendre, par contraste, antipathique. Ou au moins l’exclure du mouvement général du récit. (C’est le phénomène de Boulier dans Gaston, qui a toujours sa même tête de coincé du cul et qui est donc unanimement considéré comme un gros con par n’importe quel lecteur.) (Ou de Moe, dans Calvin et Hobbes.)

Watterson fait exprès de cacher les yeux de Moe, pour le rendre encore moins expressif, et donc encore plus méchant.

C'est quand Boulier se déride, à la fin de la page, qu'on commence à l'apprécier.

Un personnage expressif au milieu de personnages à masque accélère le mouvement du récit, a un apport positif, ne peut être qu’apprécié. Un personnage à masque au milieu d’une bande dessinée virevoltante passe pour le boulet de service qui saoule tout le monde.

C'est une méthode qui peut donc être tentée, si on veut construire un personnage de méchant antipathique.

SI ON VEUT PAR CONTRE UTILISER UN PERSONNAGE QUI NOUS EST SYMPATHIQUE.

Il faut simplement prendre un personnage expressif et, parfois, lui faire prendre un masque, puis le rendre à sa vraie nature d'hyper-expressivité. Le masque devient une sorte d'étape, qui ne détruit ni ne marque le personnage. Le tout est qu’il ne reste pas trop longtemps coincé dans son aspect masqué, et revienne assez vite à la souplesse d’expression qui le caractérise. Dans ce cas-là, pris dans le flux, on switche de l’un à l’autre sans même sans apercevoir. Et il conserve notre sympathie. 

ENCORE MIEUX !

Sa capacité à passer du masque à l'hyper-expressivité, sa rapidité de mouvement, son aspect mouvant, changeant, accroissent la vitesse de lecture de la bande dessinée. Sans compter que le passage en mode masqué devient une méthode pour marquer une césure, un changement brutal, et accroître un effet (souvent comique) (mais parfois pas).

QUESTION DE RYTHME.


Le masque matérialisera un changement. Un changement profond, une réaction forte, voir un renversement de la situation. Donc 1°) on établit cette situation, on la répète avec ses variations, puis, 2°) bam on la rompt avec l’apparition d’un masque, 3°) bim effet comique ou dramatique assuré. (Notons que ça peut marcher dans l’autre sens aussi : 1°) répétition du masque, 2°) rupture de la situation et retour vers l’hyper-expressivité, 3°) bam, bim, boum, pouêt, tsoin-tsoin.

Deux cases hyper-expressive, et pouf : un visage qui représente plus rien.
Suivies de deux cases hyper-expressive, et pif : un visage qui représente plus rien.
Trondheim utilise les changements hyper-expressivité / masque pour rythmer son histoire.

(Bon, en vrai, j'avoue, je en sais toujours pas si Trondheim fait des bandes dessinées expressives ou à masque. les personnages changent tout le temps d'expressions (hyper-expressivité), mais ces expressions sont très marquées et stéréotypées (un peu comme des masques). Chez Trondheim, les personnages sont masqués, mais changent de masques à la vitesse du son. C'est son style. (D'ailleurs, quand il fait des personnages plus doux, moins hystériques, bin, c'est de la merde ça marche moins bien.)

BON. DONC. HEIN. SI ON RÉSUME.

On peut très bien utiliser une tactique du masque. On peut très bien utiliser une tactique de l’hyper-expressivité. Et on peut très bien utiliser une technique mixte. On peut tout faire (la bande dessinée, c’est le libre arbitre du vivre ensemble de la start-up nation). Le tout est de connaître les forces et faiblesses de chacun pour le exploiter au mieux de leurs possibilités. (Franquin qui essaye de travailler sur le rythme de son récit, bin ça donnerait des trucs horribles. personne ne veut voir ça.) (Imaginons un instant que Jason veuille faire du Gaston La Gaffe, bin, bon, non, ne l'imaginons pas, ça va m’empêcher de dormir cette abomination.)

COMME D'HABITUDE.

Le champ d'application des bandes dessinées est infini, encore faut-il avoir l’intelligence de comprendre ce qui convient à chacun.



jeudi 6 mars 2014

La bande dessinée se fait un nom de scène.

Abel Lanzac, Christophe Blain et Clémence Sapin continuent sur leur lancée et nous montrent que, donner un nom bizarro-rigolo à un personnage est lourd de conséquences.


Abel Lanzac & Christophe Blain & Clémence Sapin, Quai d'Orsay, Dargaud.

Si un personnage qui reçoit un nom de famille réaliste s'inscrit dans un monde (relativement) réaliste, un personnage qui, lui, reçoit un nom fantaisiste, ou bizarre, ou simplement ridicule, va sans doute évoluer dans un univers beaucoup plus foufou.

Ces noms tout-sauf-réalistes peuvent prendre différentes formes. La seule chose qui compte est qu'il ne doivent absolument pas ressembler au nom de votre boucher.

IL Y A LES « FAUX NOMS QUI SONNENT COOL ».

Près de chez nous, on peut citer le cas de « Mike Steve Blueberry », qui aurait paru beaucoup moins sexy s'il s'était appelé « Mike Steve Shelton », « Mike Steve Fly », ou même « Mike Steve Donovan ». Le but de ce nom est de prendre quelques libertés avec la réalité, pour que le personnage fasse un gain +20 en charisme. Se la péter grave avec un nom classe, et espérer que cette classe rejaillisse sur le personnage.

Mike Steve LaClasseAméricaine.

La liberté que les auteurs prennent dans leurs récits (pour les rendre over-the-top) se reflète dans la liberté du nom qu'ils ont choisi (qui rend le personnage over-the-top) (et capable de survivre à 258 gunfights et poursuites contre 3659 indiens et chasseurs de prime, le tout sans la moindre goutte d'eau, en plein désert Navajo, alors que le président des Etats-Unis va être assassiné dans deux heures et à 6000 km de là).

On ne peut pas dire que ce qui menace les personnages soit l'usure d'un quotidien terne et sans éclat.

De fait, plus le récit quittera les rives du réalisme (ou plus le récit se moquera d'être réaliste ou non), plus les auteurs auront une gamme étendues de noms bizarro-rigolos dans lesquels piocher.

CE QUI NOUS AMÈNE AUX SUPER-HÉROS.

Le petit Stan Lee avait trouvé un truc imparable pour faire claquer ses noms : les allitérations. 

« Pepper Potts », «Reed Richards  », « Sue Storm », « Bruce Banner », « Peter Parker », « Matt Murdock » (« Matt Michael Murdock », même), l'objectif de ces allitérations est simple : que le nom du personnage ait un impact fort, que l'on sente, dès que l'on fait connaissance avec lui, toute la détermination, et, pour tout dire, tout l'héroïsme de ce... euh... bin de ce héros.

Osez me dire que Pepper Potts n'est pas charismatique ! Et tout ça grâce à son nom, quand même ! C'est dingue ! 
Comment ça « Gwyneth Paltrow nue » ? Excusez moi, mais je vois pas le rapport.
(Bon, 'faut avoir vu un des films Iron Man pour comprendre la vanne sexiste...)

Comme « Blueberry », ces personnages évoluent dans un univers aux préoccupations réalistes (« Pepper Potts » est secrétaire, « Peter Parker » est étudiant), mais qui est juste un mini-chouilla plus intense (« Pepper Potts » est secrétaire d'un magnat de l'armement qui s'est fabriqué une armure robotisée dans une grotte, « Peter Parker » est étudiant dans un monde rempli d'araignées radioactives mutantes).

C'est pas facile-facile tous les jours, la vie de secrétaire... (Déjà, faut avoir une prise secteur qui marche...)

Comment ça : « Bin du coup ça devient plus du tout réaliste, ton truc » ?

Mais justement ! C'est prévu !

Parce que, si l'aspect plus ou moins réaliste de « Matt Murdock » (brillant avocat à la cour) se reflète dans son nom, quand il devient un héros aveugle vêtu d'un collant rouge, de deux petites cornes mignonnes et de bâtons pour taper sur les méchants, ce personnage ne change pas seulement d'univers, de paradigme et de look. Il change AUSSI de nom. Et devient « Daredevil » (allitération). La déréalisation du nom du personnage vaut pour la déréalisation de son univers.

Dualité, tout ça...

« Mike Steve Blueberry », lui, suit exactement le chemin inverse.

Quand il s'agit de l'humaniser, de le dés-iconiser (c'est la fête aux néologismes), les auteurs racontent sa vraie vie d'avant ses aventures, expliquent que « Blueberry » est un surnom, et lui donnent un nom de famille plus réaliste et plus tarte : « Donovan ». (Ce choix peut d'ailleurs être rapproché d'un mouvement plus vaste de la série qui, à partir de 1968, va avoir l'idée de faire vieillir son héros, le sexualiser, le rendre plus cracra et plus humain.)

La naissance d'un héros, c'est beau.

Ce genre de truc vaut tout aussi bien pour la littérature. Dans Les trois mousquetaires, par exemple, « Aramis » est le nom de guerre du « chevalier René D'Herblay », « Athos » est celui du « comte Olivier de la Fère ». (On apprend d'ailleurs ces noms dans la deuxième aventure des héros (Vingt ans après) (qui se passe vingt ans après) quand Dumas veut humaniser ses personnages à la manière de Charlier humanisant Blueberry.) 

Dans Les misérables, « Jean Valjean » (allitération) change de pseudonyme à chaque fois qu'il change de statut social.

Une certaine idée de la classe, du panache, de l'héroïsme, des pantalons bouffant...

ENFIN, BON, VOUS VOYEZ LE TRUC, QUOI...

Ce concept de « nom signifiant » peut ensuite être généralisé à des personnages dont les aventures sont présentées d’emblée comme étant fantaisistes (plus fantaisistes que celles de cow-boys ou de mousquetaires, s'entend). Dans ce cas-là, pas la peine de contourner des problèmes de dualité monde-comme-chez-nous/monde-avec-des-collants-fluo. Les personnages peuvent porter directement un nom rigolo et/ou étrange.

CE QUI NOUS DONNE LES « FAUX NOMS, CERTES SIGNIFIANTS, MAIS FAUDRAIT PAS OUBLIER QU'ON EST QUAND MÊME LA POUR DÉCONNER ».

Dans le genre, on a droit à tout un tas de trucs plus rigolos les uns que les autres tels que : « Gaston Lagaffe », « Lucky Luke » (allitération), « Robert et Raymonde Bidochon » (là, ça ne veut rien dire, mais on sent bien, rien que phonétiquement, une ambiance assez éloignée de celle du café de flore), « Achille Talon », « le comte de Champignac », etc...

Plus intéressant est le cas de « Gil Jourdan », qui vit dans une bande dessinée d'aventure semi-réaliste (et a donc un nom semi-réaliste), mais dont l'ami et collègue vit dans une bande dessinée d'humour/action (c'est le costaud rigolard de la bande) et se nomme « Libellule » (un nom de costaud en référence à « Papillon », mais un nom rigolo), et dont le meilleur ennemi et néanmoins confrère évolue, lui, dans une bande dessinée d'humour parodique, se prend des râteaux dans la gueule, et se nomme tout légitimement « Crouton ».

Le rigolo qui se prend des trucs sur la tronche, le copain qui fait des vannes en débardeur, et le héros qui serre ses petits poings.
A chacun son rôle bien défini. A chacun son style de nom.

Au final, moins un personnage sera crédible (ou moins un personnage aura la fonction de renforcer la crédibilité du récit), plus son nom aura tendance à partir en cacahuète.

LA DERNIÈRE ÉTAPE ÉTANT QU'ON N'EN A PLUS RIEN A FAIRE DU SOUS-TEXTE DU NOM ET QU'IL EST SIMPLEMENT LA PARCE QU'IL EST NAWAK.

Comme le nom du « Spirou » (un personnage évoluant dans un univers plein de marsupilamis), ceux de « Sibylline » et « Taboum » (des animaux qui parlent, de mieux en mieux), ou encore toute la joyeuse bande d'« Astérix » (des gaulois qui gagnent la guerre, n'importe quoi)...

Dans ce cas, les noms ont un peu la même fonction que celui de « Tintin ».

« Sibylline », « Astérix », « Fantasio »  ne sont pas des noms neutres. Ils ont une signification (ce sont de (presque) vrais mots, quoi). Mais des mots peu connotés et dont le sens n'est relié que de fort loin avec le personnage qui le porte. En tout cas, beaucoup moins connotés que ceux de « Marion Duval », « Adèle Blanc-Sec », ou « Alexandre Taillard de Worms  ». 

En fait ce sont des noms qui signalent le côté comique ou/et léger de la bande dessinée. Rien d'autre. 

On sait que « Sibylline », avec un nom pareil, ne va pas vivre de grandes tragédies durant la guerre de 14.
Mais on n'en sait pas beaucoup plus. Tout ça reste sibyllin. (Gag.)

En s'appelant « Astérix », le personnage a beau vivre en Gaule sous l'occupation romaine, 
il abandonne toute velléité de réalisme socio-politiquo-historique.


Il a beau vivre en pleine Amérique du XIX° siècle, 
« Lucky Luke » aura plutôt tendance à se faire agresser par un chien crétin qu'autre chose.

L'irréalisme du nom signe l'irréalisme du récit, et son droit à la fantaisie.

C'EST VRAIMENT BAS DE PLAFOND CETTE LOGIQUE, NON ?

C'est vrai qu'on pourrait légitimement se dire : « Ohlàlà... Ils sont vraiment cons en bande dessinée, avec leurs noms idiots et régressifs. Et après, on essaye de nous faire croire que c'est pas pour les débiles, ou que c'est de l'art, ou je sais pas quoi. ».

OUI.

Mais non. 

Parce qu'on retrouve cette logique des noms liés à l'univers dans lequel évoluent les personnages dans tous les arts narratifs. Prenons Flaubert par exemple. Le mec qui rigole pas. Le mec qui prend 10 ans pour écrire un roman et qui, en plus, ensuite, fait la gueule, parce qu'il trouve que ce n'est pas assez bien.

Hé bien les noms de ses personnages sont :

  • « Félicité ».
Héroïne d'un cœur simple. Un  simple prénom et un prénom simple pour un cœur simple.
  • « Bouvard et Pécuchet ».
Qui sonnent comme « Dupond et Dupont ».
  • « Frédéric Moreau » et « Madame Arnoux ». 
Héros de L'éducation sentimentale, un roman presque autobiographique, avec des noms assez doux, assez passe-partout, assez communs, des noms très « Marion Duval ».
  • « Salammbô » et son père « Hamilcar Barca », « Mathô » et son esclave « Spendius ».
Des noms qui sentent bon l'héroic-fantasy et les temps lointains. C'est normal, c'est un péplum.


DONC, BON, HEIN...

Ça marche à tous les coups. C'est un truc d'écrivain, certes. Ce n'est pas très glorieux, certes. C'est un peu juger tout un univers sur les seuls noms de trois personnages qui se courent après, certes. Mais ça marche à tous les coup.

En nommant un personnage, finalement, il s'agit pour les auteurs de connaitre le mieux possible leurs personnages, leur univers, et trouver le bon équilibre entre les différents éléments qu'ils veulent introduire dans leur récit, puis les faire se refléter dans les noms de leurs héros.

Des noms qui sont, à tous les coups, des notes d'intentions.

OUF. 

FINI.

jeudi 18 juillet 2013

La bande dessinée se mélange les pinceaux.

Puisque certaines personnes le réclamaient à corps et à cris, aujourd'hui, du Maurice Tillieux.

Maurice Tillieux qui nous montre que, parfois, croiser les effluves, c'est bien... Surtout quand il y en a plein...



Maurice Tillieux, Gil Jourdan - Le chinois à deux roues, Dupuis.

Des fois, le pourquoi du comment de « cette bande dessinée, elle est trop bien » est quelque chose de très mystérieux...

Celle-ci, par exemple... Est-ce qu'elle est particulièrement bien dessinée ? Pas tellement. Est-ce que l'histoire est grandiose ? Bin... Une espèce de mélange du salaire de la peur avec des films d'aventure des années 30, 40... On a vu plus original.

Le salaire de la peur. Un film de mecs qui ont pas les foies.

Aventure en Birmanie. Y a « aventure » dans le titre, donc c'est bon.

MAIS !

(Il y a toujours un « mais »...)

Cette bande dessinée arrive à nous séduire grâce à son rythme et au pur talent de l'auteur pour, non pas raconter une super histoire, mais raconter super bien une bonne histoire.

Un peu comme le moche dans une soirée (il est mal dessiné) qui, bien sûr, drague tout ce qui bouge (ce n'est pas bien original) mais qui arrive finalement à emballer l'affaire parce qu'il raconte super bien tout un tas de trucs (il alterne l'humour, le sérieux, les sujets intéressants).

Bref, Maurice Tillieux est en pleine opération séduction.

 De l'action !

 De l'humour !

Plus d'aventure que dans un Indiana Jones !

Des vrais mecs !
(Savoir identifier les marques de bagnoles, c'est bien. Savoir lire les immatriculations d'avions, ça, c'est übermensch.)

BON. D'ACCORD. POUVOIR UTILISER TOUS CES ÉLÉMENTS, C'EST DÉJÀ TRÈS BIEN.

Certes.

Mais vous savez ce qui serait mieux ? Les faire alterner les uns avec les autres, pour que chaque élément fasse partie d'un ensemble fluide, que tous s'imbriquent, que chaque élément vienne épicer le précédent, le mettre en valeur et en perspective.

Ça ! Ce serait indubitablement une bien belle méthode scénaristique !

SUR LA DOUBLE PAGE QUI NOUS OCCUPE, PAR EXEMPLE...

On a tout un tas d'alternances qui se mélangent les unes aux autres et permettent de ne pas rester sur une même note mais de varier de ton, d'être changeant, diversifié, surprenant :

Pour ce qui est de l'action...

Pour ce qui est du suspense... 

Et de son inverse, la tension dramatique (en quelque sorte).

Revoilà l'humour.

Et l'aventure !

Sans compter des mecs hyper virils (en débardeur !) (pour conduire un camion !) (dans des rizières!).

J'espère que, avec ces schémas approximatifs et moches très très pertinents, on peut comprendre que le but de Tillieux est d'alterner et d'imbriquer le plus d'éléments disparates possibles.

C'est facile de dire « Tiens ! J'aimerais bien qu'il y ait de l'humour ! », « Tiens ! J'aimerais qu'il y ait de l'action ! », « Tiens ! J'aimerais bien qu'il y ait des mecs en débardeurs ! ».

Tu veux des mecs en débardeurs ? Tiens ! Je t'en donne plein !

Le problème (comme toujours) (j'ai mes petites fixettes), c'est  l'aspect « programmatique » de certaines bandes dessinées...

Dans une bande dessinée comique, on pressent le gag. On sait qu'il va y avoir un développement assez court, qu'on va devoir attendre gentiment, et que, à la fin, apparaîtra le petit gag qui va bien. Dans une bande dessinée d'action, on pige assez vite qu'une scène calme prépare une montée dramatique. Puis que, après cette montée, la tension va retomber, pour ne pas user le coeur fragile du pauvre petit lecteur. On va donc devoir à nouveau patienter tranquillement jusqu'à l'arrivée de la prochaine scène qui envoie du pâté. Dans les bandes dessinées avec des mecs en débardeurs il... euh... hé bien je ne sais pas top à quoi ça ressemble une bande dessinée avec des mecs en débardeurs....

BREF...

Presque inconsciemment, le lecteur intègre la structure des différents genres (polar, humour, aventure, j'en passe), et peut deviner plus ou moins facilement quand auront lieu les moment clefs, les gags, les révélations, les retournements de situations, les scènes d'action, et tout ce genre de choses.

Mélanger et imbriquer différents styles de récits permet d'être plus inattendu (On ne sait finalement pas trop de quelle catégorie sera faite la case suivante.) (Comique ? Aventure ? Débardeur ?) et finaud (les phases « tranquilles » entre deux phases d'actions ne sont pas obligatoirement nunuche-ennuyeuses ; elles peuvent être, au choix, comiques, viriles mais correctes, etc...).

L'articulation entre les différentes scènes, entre les différentes cases est plus souple, plus riche.

Ouhlàlà, c'est trop compliqué, tout ça...

Du même coup, les gags sont plus soudains, le suspense est moins artificiel (nourri de l'humanité des personnages ; humanité qui s'impose grâce aux passages comiques ou aux passages « on n'est pas bien, là, entre mecs, dans les rizières »), l'action est réellement saisissante.

TOUT EST MIEUX.

Les situations deviennent plus complexes, les personnages réagissent de manière inattendue et deviennent plus profonds.

Le mélange et la superposition des couches apportent une sorte de confusion dans l'esprit du lecteur. Tout s'y mêle et il ne peut plus voir la bande dessinée qu'il a entre les mains comme l'application d'une recette de cuisine (il ne distingue plus les fameuses structures scénaristiques).

Il y a trop d'ingrédients ; et d'ailleurs, ils ont tous été déjà mélangés, touillés, pour en faire une pâte onctueuse (les intentions de l'auteur sont noyées, rendues indiscernables par la masse des éléments qu'il envoie dans la tête du lecteur, et leur superposition).

Il ne reste pas d'autre choix au fameux lecteur que de mettre le tout au four et de laisser cuire.

Ou, autrement dit, de se laisser porter par le récit, de se laisser embarquer par l'auteur (décidément trop fort pour lui).

Des mecs en débardeurs, balançant des vannes, coincés sur un camion, dans une rizière, attendant l'arrivée d'un avion intrigant.
Mais dites-moi, on ne serait pas dans une bande dessinée de Tillieux, par hasard ?