Quelques pages de bande dessinée de temps en temps.

Une critique essayant d'être intéressante à cette occasion.

Un aspect particulier de la bande dessinée à chaque critique.


jeudi 11 février 2016

La bande dessinée est un multi-mythe intelligent.

Superman nous montre comment on doit se comporter quand on a un super-QI avec une centaine de points de plus que la moyenne.


Grant Morrison, Frank Quitely, Jamie Grant, All-Star Superman, DC Comics.

ATTENDS ATTENDS, T'AS DIT « SUPERMAN » POUR PARLER D'UN TYPE SUPER INTELLIGENT ?

Ha bah oui. Le mec rusé. Le mec finaud. Le mec vif comme l'éclair. Le mec qui fait en sorte que les autres agissent suivant ses envies/besoins/buts propres. Le mec qui sait se servir mieux de son cerveau que de ses muscles. Ça me parait évident : c'est Superman.

TU VOULAIS DIRE « BATMAN », JE PENSE, NON ? « LE PLUS GRAND DÉTECTIVE DU MONDE », C'EST BATMAN.

Non non non non non... Superman. On oublie souvent que Superman n'est pas doté que d'une super-force, mais qu'il un global-package qui le rend super tout.


Et ce qui fait la plus grande force de Superman (arrêtez de me couper Monsieur), c'est sa force morale et son intelligence.


C'est ÇA la caractéristique première de Superman, et pas tout le décorum à base de rayons qui sortent des yeux et de slip au dessus du pantalon.

Comme l'explique très bien Max Landis ici :


BREF.

Le monde se divise en trois catégories : les gens intelligents gentils, les gens intelligents méchants, et les gens pas intelligents.

LES GENS INTELLIGENTS GENTILS.

S'en sortent toujours. C'est une constante. S'ils arrivaient à se faire choper par le méchant de service, cela prouverait qu'ils n'ont pas assez anticipé les coups de leur adversaire, et donc qu'ils ne sont pas assez intelligents pour le faire. Or, ils le sont. Donc, à moins de glisser sur une peau de banane dans sa cuisine, vouloir se rattraper à une casserole d'eau chaude et finir malencontreusement la tête dans le piège à loup qui cuisait dans le four (ce qui est hautement improbable, ne nous leurrons pas), les héros intelligents ne peuvent pas perdre.

La capacité de Superman est justement d'anticiper les coups et de faire en sorte que le plus grave n'arrive pas. Donc autant qu'il applique ça à lui-même aussi;

Anticipation. Tel est le maître mot du super-héros intelligent. (Plus la voix grave et le regard triste, si c'est Batman.) 

À partir de là, on pourrait se dire que le récit ayant comme protagoniste un héros intelligent sont chiants comme la mort : on sait qu'il va gagner, arrêtez de nous faire suer et venez-en directement à la conclusion de tout le bazar, qu'on en finisse.

Sauf qu'on sait qu'il va gagner, mais pas comment. Et tout l'intérêt du dispositif se trouve là. Parce que cela crée un suspense, qui tient en éveil jusqu'au bout. Superman ne peut pas perdre. Et même s'il perd, c'est pour mieux gagner plus tard. Et même s'il meurt, c'est pour mieux re-vivre plus tard. Et même s'il re-meurt, on ne se demandera pas « Pourquoiiiiiii ? Pourquoiii est-il mooooort ? Lui qui était si gentiiiiiiiiil ? »  mais bien : « Nom d'un petit bonhomme, cette fois-ci, ça m'a l'air chaud, je me demande bien comment il va réussir à revenir... ».

C'est vrai que le coup de la mort du héros, c'est une peu le « on peut tromper mille personne une fois, on peut tromper une personne mille fois, mais on ne peut pas tromper mille personne mille fois » des comics. À un moment, ça va bien.

C'est toute la différence entre le suspense et la surprise.

Des gens parlent dans un train. Soudain, une bombe placée sous leurs siège explose. Surprise.

Des gens parlent dans un train et on sait qu'une bombe est placée sous leurs sièges. Va-t-elle exploser? Et si oui, quand ? Suspense.

Des gens ont placé une bombe dans la batmobile. Va-t-elle exploser ? Et si oui, quand ? Et si oui, comment Batman va-t-il s'en sortir ? Et s'il ne s'en sort pas, comment s'en est-il sorti quand même, même si on le nous le dit pas tout de suite, dans dix numéros, on le saura bien. Suspense, donc.

Ha mais tu vois que tu en arrives à parler de Batman. On en arrive toujours à parler de Batman. C'est obligé. 
À mon avis, on peut pas écrire un post de bande dessinée potable sans parler au moins une fois de Batman.


Au final, l'intérêt du récit au héros intelligent est d’essayer d'anticiper les coups de ce fameux héros et de ses ennemis. On essaye de se mettre dans la tête de l'ennemi pour comprendre ses buts et anticiper ses actions. Ce faisant, on se met dans la tête de Superman, qui fait de même. Puis on se met dans l'esprit de l'ennemi cherchant à comprendre comment le héros va parer ses coups, et on essaye de trouver une parade. Se faisant, on se place dans l'esprit du héros qui essaye d'anticiper les coups de son ennemi qui se place dans l'esprit de son ennemi qui essaye d'anticiper les coups du héros.

Superman essaye de dialoguer et de trouver la meilleure solution à long terme avec l'espèce de sphinx bodybuildé
Sa solution n'est pas la plus sexy, mais c'est celle qui tient le mieux compte de toutes les anticipations possibles.

Bref : tout devient terriblement compliqué. Une seule chose est sûre : celui qui perdra sera celui qui aura le moins de coups d'avances sur son adversaire. 

LES GENS INTELLIGENTS MÉCHANTS.

Sont souvent entourés de débiles. 

Très peu de héros intelligents méchants (Richard III, Iago, Néron, un personnage sur deux du théâtre classique, en gros) sont confrontés à des némésis gentilles de talent (au contraire des héros intelligents gentils, qui se galèrent toujours avec des psychopathes du crime au QI sur-développé).

Et le Jocker ? C'est de la crotte de bique, le jocker, peut être ? Et Double face ? Et Bane ? Et l'épouvantail ?

C'est que, là, les rôles s'inversent. On est content si le méchant meurt, on ne peut donc pas organiser un suspense sur ce fait. Comme on n'est pas des sadiques, on n'espère pas que le méchant intelligent meurt à la fin, on n'est pas là à se dire « mais, punaise, tu vas crever, saloperie ». Parce que, nous, on est gentil. Par contre, a contrario, s'il meurt, on ne va pas non plus verser sa larmichette. Il était méchant, il meurt, on n'en parle plus, bon débarras. Ce n'est donc pas un enjeu dramatique suffisant, puisque, qu'il se passe une chose ou son contraire, on s'en tape un peu. Rien ne sert donc qu'il ait un ennemi de sa classe

Le vrai suspense est : « va-t-il arriver à ses fins ? ». « Va-t-il être suffisamment intelligent pour berner tout le monde ? » « Jusqu'à quand va-t-il réussir à tenir ses mensonges ? » « Va-t-il réussir à adapter son plan aux obstacles qu'il rencontre ? » « Son plan va-t-il tenir la route »

Et, là, j'ai un super exemple de méchant dans Watchmen de Moore et Gibbons mais je ne peux rien dire, sinon je spoile. 
Mais, bon, disons juste que durant tout le bouquin, il y a un compte à rebours qui déroule, et qu'on se doute bien que c'est le compte à rebours du plan du méchant, et que ce compte-à rebours est bien la matérialisation 
de ce fameux suspense que j'essaye d'expliquer ci-dessus.

LES GENS PAS INTELLIGENTS.

On s'en fout, c'était pas le sujet du post.

OÙ J'EN ÉTAIS ? ARRÊTEZ DE ME DÉCONCENTRER.

Que le héros intelligent soit méchant ou gentil, ce qui compte dans tout ça, c'est le plan. L'échiquier géant dans lequel sont engagés tous les personnages. Est-ce qu'il va réussir à dominer intellectuellement l'univers qu'il occupe et les personnages qui l'occupe ?


Ce faisant, chaque objet, chaque lieu, chaque personnage, chaque élément de l'univers occupé par le personnage intelligent peut être amené à lui servir un jour dans son jeu d'échec. 

Sherlock Holmes est le plus efficace exemple de cette conception : il connaît le plan de Londres par cœur et les aspects des cendres de tous les tabac fumés dans l'Empire Britannique, il a des amis et informateurs parmi toutes le couches de la société de la ville, et sait exactement à quelle heure arrive chaque train à Londres. Est-ce qu'il connaît le nom de la reine d'Angleterre actuelle ? Peut être pas, à moins d'avoir eu à travailler pour elle. Est-ce qu'il connaît toutes les sociétés secrètes qui ont comploté contre le royaume ? À coup sûr. Il est le maître d'un terrain de jeu qu'il a lui-même défini. Si un adversaire arrive à le défier, son travail sera de l'amener à lutter dans se terrain de jeu (Sherlock Holmes ne fait qu'une bouchée des brigands, parce qu'ils évoluent justement sur son terrain de jeu), ou a étendre son terrain jusqu'à ce qu'il puisse contenir l'adversaire en question (transportez Sherlock à Baskerville, et il met un peu plus de temps pour régler la situation, puisqu'il n'évolue plus dans son milieu naturel).

Ulysse gagne parce qu'il arrive à faire croire au géant Polyphème qu'il n'est « personne ».

Richard III gagne, parce qu'il arrive à convaincre les autres personnages de sa vision du monde.

Batman gagne parce qu'il arrive à faire plus peur à l'épouvantail que le contraire. À ne pas être rendu fou par le Chapelier Toqué. À être moins psychopathe que le Jocker.

Superman gagne parce qu'il convainc les gens et les entraîne.

Rhôôlàlà, le relou, genre, je convainc les gens, ils m'aident, tout le monde est content. 
Pas le moindre bras cassé ? Pas la moindre vanne pour exprimer son sentiment de supériorité ? Les bonnes choses se perdent.

Au final, en suivant ce héros intelligent, nous observons les moyens qu'il met au point pour réussir à convaincre les autres protagonistes que c'est sa vision du monde qui doit l'emporter. Nous observons son monde tel qu'il le voit, le pense, l'anticipe, l'utilise, le construit, et l'étend.

Le héros intelligent n’évolue pas dans un univers commun ; il évolue dans un univers modelé par sa propre intelligence et projette sa vision du monde, son univers intérieur, dans l'histoire qu'il vit

Je suis désolé, mais Superman sauve la vie de cette gamine en essayant de la convaincre de son point de vue, mais que propose-t-il en terme de perspectives professionnelles ? Hein ? Rien. Il est beau le héros ! On dirait une politique de gauche, tiens !

L'important, dans les récits de Sherlock Holmes, n'est pas de découvrir qui est le coupable (puisqu'on ne peut jamais le deviner, puisqu'on n'a jamais à notre disposition les indices que voit Holmes), mais de se laisser posséder par l'ambiance gothico-victorienne du Londres décrit par les récit.

L'Odyssée est à la fois la description de tout le monde connu à l'époque par les grecs (légèrement romancé) et le nom du protagoniste principal (parce qu'à la base, Ulysse, il s'appelle Odysseus ; et l'Odyssée, ça se traduit plutôt comme « l'aventure d'Odysseus »).


Le sujet même du héros intelligent est de montrer cette intelligence en marche. Le propos même de cette intelligence est de pouvoir influer sur son environnement plus ou moins proche (les gens, les objets, le décor). Plus cette intelligence sera forte, plus elle arrivera à contrôler, dessiner, créer, et modifier l'univers dans lequel elle évolue, jusqu'à en faire un monde à son image. 

De fait, le personnage intelligent n'est plus un simple personnage. Il est un univers entier à explorer.

jeudi 4 février 2016

La bande dessinée est un multi-mythe guerrier.

Corto Maltese nous montre ce que c'est qu'un guerrier, un vrai, un qui sait exprimer ses sentiments.



Hugo Pratt, Les éthiopiques, Casterman.

TROP BON TROP CON.

La figure du guerrier est une figure mélancolique.

Ouais bin il se la pète quoi, je vois pas très bien ce qu'il y a de remarquable là dedans.

A la base, il veut pas y aller. Et puis les gens insistent, alors il se dévoue, pour rendre service. Donc il y va et tue tout ce qui bouge sans sourciller (mais en étant triste pour ses ennemis quand même), puis, il rentre chez lui (ou pas, c'est un peu 50/50 sur les capacités de survie du guerrier, sur ce coup là, y a une justice), et ne parle plus jamais de tout ça.

C'est ce qui arrive à Achille, qui boude dans son coin, qui se fait prier, qui fait sa danseuse du ventre, mais qui, au final, y va quand même, parce qu'on vient de lui tuer son petit copain, et gagne la guerre de Troie (qui s'éternisait quand même depuis 10 ans) quasiment à lui tout seul.

C'est ce qui arrive à Arjuna (qui est donc le héros d'une grande saga hindouiste qui médite sur la vanité de toute existence), qui, juste avant une grande bataille, trouve soudain que tout ceci est vain et absurde (la guerre, absurde, quelle drôle d'idée), ne veut plus combattre, et ne lance pas l'attaque (du coup, les armées des deux camps restent plantées là comme des cons). Il faut alors toute la puissance rhétorico-philosophique de Krishna-Vishnou pour expliquer que ses troubles psychologiques ne sont provoqués que par le désir, et qu'il faut s'en abstraire en suivant, notamment, le Karma yoga (faut faire des trucs, et pas se prendre le chou) (voilà comment je vous résume une œuvre multi-millénaire et dix fois plus longue que la Bible en deux coups de cuillère à pot, ne me remerciez pas).

Et blabla bli, et blablabla, et j'ai trop une conscience, et je réfléchis, et je ne suis pas qu'une belle petite gueule. 
Et tu nous emmerdes, oui !

LA GUERRE, C'EST MAL.

C'est important. Le héros guerrier ne veut pas faire la guerre. Parce que le héros guerrier n'est pas juste un gros tas de muscles bon à casser des nuques, il est aussi sensible et réfléchi. Et, ça, ça plaît aux filles ça construit un personnage multi-dimensionel qui n'est pas simplement défini par sa fonction (tuer des gens), ni par ses actions (pacifier la zone sur 10 kilomètres carré), mais qui a aussi des états d'âmes.

Ces états d'âmes sont à la fois motivés par l'action (finalement, le génocide, il est pas pour) et rythme celle-ci. S'il était juste guerrier, il aurait massacré son petit monde et on en parlerait plus ; mais, là, il y a du suspense : y va-t-y, y va-t-y pas, et est-ce qu'en plein milieu de la bataille, au milieu de tous ces morts, il va pas recommencer à nous faire une petite dépression ?

Disons plutôt qu'il a trouvé une bonne excuse pour rien foutre. Le vague-à-l'âme, il a bon dos !

LA RÉFLEXION, C'EST BIEN.

Deuxième effet Kiss Cool : comme, de fait, on met en avant les états d'âmes, la psyché, et même les questionnements philosophiques du héros, au final, l'action n'est plus au centre du dispositif scénaristique ; ce qui en devient le centre, c'est le héros, ses questionnements, et l'ensemble des personnages qui gravitent autour de lui et qui se positionnent par rapport à ces questionnements. Les hésitations du personnage impliquent une pause dans l'action, et un développement NATUREL de la réflexion. Parce que sans cette réflexion, l'action ne risque pas de reprendre, donc il faut automatiquement en passer par là pour réussir à poursuivre l'action.

Au final, on se retrouve dans un film de chambre de bonne, avec des mecs qui discutent du sens de la vie. C'est juste qu'ils sont entourés de cadavres.

Bref : pour faire un bon héros guerrier, faites-en un intello qui se prend la tête.

Le mec, il se trimbale avec un bouquin illisible, et il se cache même pas que c'est juste pour la pose et qu'il le lit pas en fait.

MAIS CE N'EST PAS TOUT !

Faites en un intello SOLITAIRE (un emo intello) (c'est bien connu : Achille était un gros emo introverti) (si, ce que je dis est vrai) (non, je ne raconte pas n'importe quoi).

Le guerrier est un héros solitaire parce que : 

  • D'une, il est seul dans ses pensées de gros intello.
    C'est bien la vie intérieure, mais à un moment, faut se bouger le cul, aussi, tu crois que le monde il va t'attendre ? Loser !

    • De deux, il est super fort et peut tuer n'importe qui rien qu’avec un clin d’œil, alors il s'extrait de la masse ; les autres, ce sont des soldats, lui, c'est un guerrier, tu vois ?
    C'est un putain de psychopathe qui napalme toute la zone, et on voudrait me faire croire que c'est un mec bien ? je rêve !

    • De trois, quand il rencontre un autre guerrier, ils se reconnaissent, savent qu'ils sont faits de la même eau, et se font un check-check discret pour montrer le respect mutuel qui les anime.



    Bref, dès qu'il y a un tueur dans la région, ils se trouvent trop de points communs. Gé-ni-al.

    • De quatre, la guerre, c'est de la merde, et il le sait.
    Une vision très tardiesque de la guerre.

    Il en est ainsi du héros guerrier : il est parfaitement conscient que la guerre, c'est nul, et qu'il a une vie de con.

    TRAVAIL DÉVALORISANT ET HONTE DE SOI.

    Si cette remarque est peut être pas super vraie pour Achille (qui kiffe un peu être le héros de toute la nation achéenne) (mais dont le combat est quand même vain, hein, faut pas déconner non plus, si notre vie avait du sens, ça se saurait), elle l'est complètement pour Arjuna (qui en arrive à remettre en cause toute sa vie, et sa fonction sociale), ou encore pour Sanjuro et Rolf Steiner.

    Rolf Steiner est un sergent de l'armée allemande en débâcle en Crimée en 1944. C'est vrai que, dans la vie, on fait plus jouasse. Il n'aime pas sa hiérarchie, il n'aime pas le régime nazi, il n'aime pas la guerre. Mais pourquoi se bat-il, alors ? Pour essayer d'aider ses hommes, déjà, et puis parce qu'il est bon à ça. Par habitude et par addiction.

    Sanjuro (héros du film éponyme de Kurosawa avec Toshiro Mifune dans le rôle titre) est un samouraï sans maître qui trouve que le recours à la violence est vain, mais qui ne peut rien faire d'autre que d'utiliser cette violence, puisqu'il ne sais rien faire d'autre. Ok, il est super fort à la bagarre, mais il sait que cette bagarre est l'arme des faibles.

    Ces guerriers ont tous le sens de la vanité. Ou ils n'ont pas celui du ridicule. Ça dépend du point de vue.

    LE PETIT CŒUR QUI BAT SOUS L'ARMURE.

    Le héros guerrier trouve ainsi une manière d'échapper à son statut de gros bourrin sous stéroïdes en devenant un gros bourrin qui a parfaitement conscience de sa place dans l’échiquier de l'univers et qui n'en est pas plus fier que ça.

    Voilà ! Ça c'est un vrai héros qui meurt pour la patrie ! Pas comme certains supposés beaux gosses bruns planqués !


    C'est à ce moment que le héros guerrier échappe à son cadre de personnage-fonction (un personnage-fonction est un personnage qui n'est défini que par sa fonction, qui ne fera rien en dehors de sa fonction, et dont on ne saura rien hors de sa fonction ; si ça fonction est d'ouvrir une porte, le personnage-fonction ouvrira des porte durant tout le récit, et on ira pas chercher plus loin) pour devenir un vrai personnage avec des pensées, des remords (Arjuna), des colères (Achille), des désillusions (Steiner) et des dégoûts (Sanjuro).

    En plus, si l'auteur se sent les épaules, ça permet de favoriser une réflexion mi-philosophique mi-sociologique sur le ton de « vanité vanité tout n'est que vanité ».

    Enfin, ça rend le héros sexy.

    AH LE SALOPIAUD !

    C'est une constante absolue : voir un héros super doué qui, en plus, souffre de ses dons et a du vague à l'âme, ça donne envie de le consoler, et, de  fait, tous ces héros sont des aimants à femmes et/ou hommes.








    Et gnagnagna je me les tombe toutes. Et gnignigni je suis un aimant à meufs. Mais ce qu'elles recherchent c'est un échange ! 
    Tu comprends ça, mec ? T'es en train de trahir leurs sentiments, là !

    On a donc toujours l'impression qu'il y a lui, son aura de coolitude-sexitude-badassitude, et les autres, qui s'écartent sur son chemin en se flagellant de pousses d'orties fraîches, ou, au moins, en suivant son tempo. Le vague à l'âme du guerrier renforce son côté sexy, qui renforce son côté leader naturel, qui renforce son côté guerrier, qui renforce son vague à l'âme, qui renforce son côté sexy... Etc.

    Ouais bin il aime bien se faire prier, quoi.

    CECI DIT.

    En respectant ces codes, on permet de peupler un personnage pas forcément hyper intéressant ou hyper varié de tout un tas de pensées qui le rendent à chaque fois unique et profond.

    Le simple fait de faire prendre conscience au héros guerrier de son statut à part de héros guerrier lui permet d’échapper à sa fonction de héros guerrier (et aux intrigues convenues qui vont avec) pour devenir un vrai personnage.

    MOI, JE DIS : « PAS MAL ».

    C'est ça ouais, vas-y, casse toi !

    jeudi 28 janvier 2016

    La bande dessinée est un multi-mythe.

    J'avais déjà essayé d'expliquer ici que la plus part des structures scénaristiques modernes sont inspirées d'une et d'une seule source : le héros aux mille visages, de Joseph Campbell (dont l'idée maîtresse est de dire : tous les grands récits mythologiques sont basés grosso modo sur les mêmes successions d’événements, donc si vous voulez vous aussi écrire un grand récit mythologique, va falloir faire tout pareil, au centimètre près).

    Seb Piquet, Père ou impairs - Toute une éducation à refaire, Dargaud.

    PARCE QUE STAR WARS.

    Le fait est que, effectivement, Georges Lucas s'est inspiré des écrit de Joseph Campbell est à réussi à créer un véritable mythe, c'est indéniable, on en parlera encore dans 5000 ans de son truc, c'est le nouveau Homère ?

    Y a comme un ressemblance, non ? Dans le regard, surtout, je trouve...

    Le travail de Joseph Campbell n'est peut être pas super bien justifié d'un point de vue ethnographique, ou un peu trop généralisant, ça n'empêche pas que Star Wars est calqué dessus et que Star Wars a fait plein de pognon de succès.

    Et, ça, l'argent qui coule à flot par toutes les fenêtres le succès, c'est quelque chose qui parle à tout le monde, y compris aux artistes qui cherchent à rencontrer un public, et surtout aux producteurs/éditeurs qui ont besoin d'un plus grand yacht parce que sinon leur personnel de maison n'aurait pas pu dormir avec eux  ne désire qu'une chose : rencontrer et faire plaisir au public le plus large.

    Nous assistons donc depuis trente ans au phénomène suivant : tous les films d'action (et même quasiment tous les films hollywoodiens) (et même une grosse partie de la production cinématographique et romanesque mondiale) (et toutes les bandes dessinées de Christophe Arleston) racontent la même chose.

    PARCE QUE JÉSUS.

    Dessin de Jens Styve.

    On prend un jeune gars un peu fou-fou qui n'est pas grand chose (fermier, forgeron, pêcheur, un truc dans  le genre) et qui a un père super balèze et mystérieux ; on lui fait rencontrer des gars sympa qui vont le guider, puis l'aider, puis croire en lui, puis s'en remettre complètement à lui ; et à la fin il sauve le monde.

    Ça marche avec Star Wars, ça marche avec Lanfeust, ça marche avec Gilgamesh, ça marche avec Jésus, ça marche avec des tas de trucs.

    PARCE QUE BETTELHEIM.

    Dessin de Hermenegildo Sábat.

    Pour apporter sa petite pierre à l'édifice, Bruno Bettelheim (connu pour sa psychanalyse des contes de fées) a également précisé que n'importe quel conte comportait des références au moi (l'âme, la force), au ça (Jésus, Luke Skywalker), et au surmoi (Dieu, Dark Vador).

    PARCE QUE NOUS.

    Dessins de Isabelle Kessedjian.

    Il est assez facile de voir pourquoi nous, dans nos vies un peu pourries, un peu faiblardes, sommes facilement séduits par des récits qui nous expliquent que, ok, d'accord, t'es peut être dans une phase de moins bien, mais t'inquiète, y a un vieux mystérieux qui va débarquer incessamment sous peu et tu va t'apprendre que tu es le héros secret de l'univers et à la fin tu va coucher avec plein d'ewoks la princesses Leïa.

    BREF.

    Ce sont effectivement des idées, un mythe, un héros-type, une forme de récit qui courent tout au long de notre civilisation et que chacun interprète à sa sauce (religieuse, psychanalytique, ou scénaristique). C'est un mythe, qui a circulé à travers les époques, et qui s'est adapté et a été enrichi par les différents contextes qu'il a traversé. Du coup, à notre époque de maintenant, il peut s'adapter à tout.

    MAIS !

    (Il y a toujours un « mais », les gars, me dites pas que vous l'aviez pas vu venir.)

    Ce mythe n'est pas le seul. Ce n'est pas parce qu'il parait être le plus courant de notre époque qu'il est forcément celui qui a prévalu tout au cours de notre déjà longue histoire humaine.

    D'autre histoires, avec d'autres héros, ont déjà été racontées, tout aussi valables, tout aussi puissantes, tout aussi évocatrices.

    Et il n'est donc pas forcément obligé de faire un décalque précis à la minute près de Star Wars IV pour construire Star Wars VII un récit puissant possédé par des personnages super cools.

    Il existe d'autres mythes que nous pouvons identifier par-delà les âges farouches et c'est un peu le sujet de cette nouvelle chronique qui, je sais, vient après un développement peut-être un poil laborieux, mais il fallait bien poser les bases pour savoir où on allait, si l'on construit sa maison sur du sable on oublie bien vite que l'important est de savoir d'où l'on vient et un tiens vaut mieux que deux tu l'auras.

    Le magicien connaît tout sur tout. Il sait transformer les choses en expliquant cela de manière louche, absurde, mais, en un sens, crédible. En général, le magicien ne vieillit pas, ou peu, ou lentement. Le magicien fréquente l'humanité mais ne s'y implique pas pleinement. Il essaye de régler les problèmes des gens en gardant toutefois une certaine distance, une certaine étrangeté. Sauf que parfois il se fait un ami/tombe amoureux, et ça lui joue des tours.

    Parmi les magiciens de fiction célèbres, on peut penser à :

    Le Docteur, de Docteur Who.

    Merlin l'enchanteur des légendes arthuriennes.

    Docteur Fate de la galaxie des super-héros DC.

    Arsène Lupin (si ! Arsène est un magicien) (un magicien de l'amour, déjà) 
    (mais également un personnage qui a de vrais points communs avec ceux ci-dessus) (nous verrons cela plus tard).

    Le guerrier est un spécialiste. Il connaît le métier des armes, il a vu la guerre. C'était pas sa guerre. Il l'a quand même faite, du mieux qu'il a pu, pour lui mais surtout par fidélité à son chef/son clan/sa famille. Il sait se battre et il a porté cette compétence jusqu'au niveau de perfection d'un art qui lui permet de voir les choses derrière les choses. c'est déjà pas mal. Il laisse la politique aux autres.

    Comme exemple de ce genre de type un peu monomaniaque mais franc du collier, nous avons :

    Achille, de l'Illiade, bien entendu, on ne connaît que lui. (Y a Diomède, aussi, comme exemple de guerrier grec super-badass ; 
    mais comme personne le connaît, et qu'ensuite tout le monde croit que je veux parler de foot, on va rester sur Achille.)

    Arjuna, un des héros du Mahabharata, et le personnage principal du chapitre appelé Bhagavad Gita, 
    une immense fresque hindouiste et philosophique.

    (Là, je vous ai mis la version sobre de la mise en scène de Peter Brook, mais sachez que, grâce à internet, 
    on peut trouver de nombreuse interprétations bien plus croquignolettes du personnage :)

    Il scintille, c'est trop chouette.

    (Je referme cette parenthèse.)

    Les multiples personnages de samouraï-solitaire-et-parfait-enfin-presque (et ça aurait pu être Samouraï Jack, ou la bête du Garçon et la bête, mais, là, c'est Sanjuro, un personnage de Akira Kurosawa joué par Takeshi Mifune).

    Ou Rolf Steiner, le personnage pété de classe du film Croix de fer, de Sam Peckinpah.

    En même temps, quand on est joué par James Coburn, ça aide un peu pour avoir la classe.

    Le voyageur voyage. C'est pas plus compliqué que ça. Il va d'un point a un autre, rencontre des gens sans cesse différents, des dangers sans cesse renouvelés, et arrive à sauver ses miches grâce à son ingéniosité (il en a dans la caboche) ou sa bonté (il a aussi bon cœur, et l’esclave sauvé au début de l'histoire sera celui qui le sauvera à la fin). Sur lui souffle la soif de découverte. l'envie d'être sans cesse confronté à de nouvelles merveilles.


    À tout seigneur tout honneur : le plus grand des voyageurs, c'est Ulysse, et sa croisière Corsica ferries de 10 ans.

    Mais on peut aussi penser à Sinbad, son pendant mille-et-une-nuits-esque. 
    Et comme je ne sais pas qui des deux a copié sur l'autre pour inventer ses aventures, c'est zéro aux deux et puis c'est tout. 
    Et deux heures de colles.

     Et puis y a Jason aussi, dans le genre je parcours le monde en jupette et je tape sur des squelettes. Il est cool, Jason.

    En bande dessinée, on n'est pas plus mal loti que ça questions personnages qui vadrouillent. Tintin, par exemple, ne fait que ça. 
    (Il voyage même dans des pays qui n'existent pas, pareil à Ulysse, comme quoi, y a des traditions qui ne se perdent pas.)

    Et puis y a Luky lucke, qui est un peu notre Code Quantum a nous : 
    il est perdu quelque part aux Etats-Unis, et il ne semble pas prêt de rentrer chez lui.

    Le conseiller est celui qui sait se servir de son cerveau (et de sa parole) plus que de ses muscles. Il est intelligent, il est vif, il a un syndrome de supériorité très élevé, et, une fois sur deux, c'est une grosse fourbasse qui manipule et trahit tout le monde pour son propre intérêt (qui peut être de coucher ou de gagner de la thune ; on peut bien avoir un cerveau plus gros que la moyenne, on n'en reste pas moins homme).

    Dans le genre « je parle d'abord, je tape ensuite », on retrouve notre poto Ulysse.

    Mais le mec qui sait parler sait aussi manipuler les gens, il est donc souvent méchant et fourbe (comme on peut le remarquer chez le personnage de Vizzini de la Princesse Bride, puisqu'il est moche et que tous les moches sont fourbes, c'est bien connu).

    Dans le genre fourbasse, on a d'ailleurs pas bien fait mieux que Iago. (Je pensais plus au personnage de Shakespeare qu'au perroquet, mais toutes les autres illustrations de google image étaient moches, alors...)

    Et comment ne pas finir en énumérant les personnages qui savent se servir de leur cerveau par Sherlock Holmes ?

    ALORS, OUI, D'ACCORD !

    On retrouve ces personnages dans Star Wars (Ben Kénobi, c'est le magicien ; Han Solo, c'est le guerrier ; la princesse, c'est la futée de la bande (elle est chef de la résistance, et elle vanne sans arrêt Luke et Han sur le fait qu'ils ont 1/2 cerveau pour deux).

    MAIS !

    Le succès de Star Wars a cantonné ces personnages au rôle de faire-valoir du héros, le toujours beau, le toujours jeune, le toujours fort-mais-il-le-sait-pas-encore Luke Skywalker. Ce qui amène par exemple les nouvelles interprétations d'Achille à déformer le personnage pour le faire rentrer dans le carcan de Luke (alors qu'il a rien à voir avec le personnage) (et beaucoup plus avec celui de Han Solo).

    Mais tous ces personnages ne sont pas que des faire-valoirs. Ce sont des exemples de personnages-types qui irriguent toutes la fictions internationales à travers les âges et qui offrent de belles possibilités aux scénaristes quand ils décident de les utiliser en personnages principaux.

    Des personnages-types que nous essayerons de décortiquer dans les semaines à venir.

    Petit jeu quizz pour finir : 
    saurez-vous retrouver les différents stéréotypes présents dans ces fines équipes ?