Quelques pages de bande dessinée de temps en temps.

Une critique essayant d'être intéressante à cette occasion.

Un aspect particulier de la bande dessinée à chaque critique.


jeudi 24 octobre 2013

La bande dessinée est romantique.

Forest nous explique que ce qu’il aime, dans la bande dessinée, c’est y aller à fond les bananes.



Jean-Claude Forest, Hypocrite – N'importe quoi de cheval, Dargaud ou L'association.

UN PEU DE ROMANTISME DANS CE MONDE DE BRUTES.

Après que Robert Louis Stevenson (un homme qui aimait à raconter des histoires de pirates qui transpirent d’aventures en aventures), après que Stevenson ait écrit et publié Le maitre de Ballantrae, il s’est rendu compte qu’il avait poussé le bouchon un peu loin, et il a demandé à son traducteur français de corriger le tir :
[…] Je vous prie de ne pas laisser Mrs. Henry enfoncer le sabre jusqu’à la garde dans ce sol glacé – une de mes inconcevables bévues, une exagération à faire suffoquer Hugo.
Autrement dit, Stevenson s’est laissé emporter… Pourquoi donc ? Parce que c’est sa méthode de travail, toute de romantisme vêtue. Et quel est l’intérêt de cette romantisation ? Eh bien, comme le dit Novalis :
Quand je donne aux choses communes un sens auguste, aux réalités habituelles un sens mystérieux, à ce qui est connu la dignité de l'inconnu, au fini un air, un reflet, un éclat d'infini : je les romantise.
C’est donc bien le but : partir dans les exagérations les plus exacerbées pour rendre les choses les plus banales admirables et admirées.

ET C’EST LA QUE FOREST ARRIVE…

Forest fait de la science-fiction. Forest fait de la science-fiction à la Jule Verne (farfelue). Forest fait de la science-fiction à la Jules Verne dans les années 70 (psychédélique et libérée sexuellement). Autrement dit, Forest fait n'importe quoi (ou, au moins, il fait tout ce qu’il veut).

 Le vaisseau, c'est n'importe quoi.

 
Les personnages, c'est n'importe quoi.

Les dialogues, c'est n'importe quoi.

 
Les décors, c'est n'importe quoi.

Forest veut s'exprimer au maximum. Ne rien se refuser, sur aucun plan. Ni les décors, ni les couleurs, ni les dialogues, ni les personnages. Et quand je dis qu’il veut s’exprimer au maximum, bien sûr, cela veut aussi dire qu’il fait de l’expressionisme.

Des décors comme dans Le cabinet du Docteur Caligari, de Robert Wiene.

Bref : c'est rock 'n' roll. Et « rock 'n' roll », au XIX° siècle, ça se disait « romantique ».

Forest veut ainsi donner une nouvelle saveur à tout. Ne jamais tomber dans le convenu. Donner « à ce qui est connu la dignité de l'inconnu » pour permettre de faire naître dans les « réalités habituelles un sens mystérieux » et enfin capter « un reflet, un éclat d’infini ».

Nous avons donc, par exemple, ce fameux rabot-de-l’espace. Cet objet est bien une « chose commune » à laquelle Forest donne un « sens auguste » (un rabot qui parcourt l’infini). C’est aussi une manière de donner « aux réalités habituelles un sens mystérieux ». C’est enfin une façon de donner « à ce qui est connu la dignité de l'inconnu ».

 Ce rabot est un sommet de romantisme.

Nous pouvons encore regarder l’exemple de cette partie de belote qui prend des dimensions toutes wagneriennes… Là encore, il s’agit de donner aux « réalités habituelles » (une partie de cartes à la noix) « un sens mystérieux » (des éclairs titanesques) pour, au final, faire éclore « un éclat d'infini ».


Faut pas emmerder les dieux en les contrant à la belote.

Le but de cette « romantisation » n’est pas compliqué : en donnant à tout la taille d’un titan (un objet ménagé dans les espaces infinis ; un jeu de carte du point de vue de Zeus), n’importe quel élément, n’importe quel évènement devient digne d’intérêt. Et on doit donc lui consacrer du temps. On ne peut pas négliger le moindre gond de porte. Parce que si on le néglige, eh bien ça se verra, puisqu’il a la taille d’un titan.

Du coup, l’auteur, en se plaçant dans ce système, est poussé à prendre en compte le moindre élément. Il doit accorder une attention particulière au moindre bout de décor, à la moindre boucle de cheveux, à la moindre phrase prononcée l’air de rien.

Cercle vertueux du romantisme (à rétroaction multi-séquentielle).

(C’est pas exactement le sujet ici, mais c’est un peu la même chose qui pousse Victor Hugo – pape du romantisme à la française – à prendre comme héros des « misérables » ou un boiteux mi-aveugle mi-débile qui fait sonner des cloches. Ces personnages sont des gonds de portes de la grande Histoire auxquels Hugo accorde la même attention qu’à Napoléon.)

LE DIALOGUE, CE GOND QUI S’IGNORE.

Exemple d’un dialogue digne d’intérêt, parce qu’il est romantique, parce qu’il est noble, etc., etc.

Un des gonds sacrément négligé en bande dessinée, c’est le dialogue.

Il n’est d’ailleurs pas négligé, en général. Il est juste plat. Mais alors, plus plat qu’une sole meunière. Les scénaristes essayent en général d’écrire des dialogues très « transparents » pour ne pas choquer le lecteur, pour ne pas le déranger dans sa lecture, pour favoriser la fluidité de l’ensemble. 

Alors je dis certes. Mais d’un dialogue transparent-c’est-fait-exprès-t'inquiète-je-maîtrise à un dialogue mauvais-sans-personnalité-j'm'en-fous, il n’y a quand même pas loin. Qui est presque devenue une norme. (Le dialogue est réellement devenu un gond de la bande dessinée. Indispensable, pourquoi pas bien huilé, mais auquel on ne pense quasiment jamais.) (Certains auteurs en oublient même, parfois, qu’un dialogue, plat ou vallonné, ça se travaille.)

Chez Forest, point de tout cela… Lui, sa personnalité, il la met à fond dans tous les éléments de sa BD. Ses dialogues sont donc très marqués, très spéciaux, très étranges. Ils ont une réelle personnalité. Une réelle valeur. (Pourquoi ? Parce qu’ils sont nobles. Pourquoi ? Parce qu’ils sont dignes d’intérêt. Etc. Etc.) (Forest traite ses dialogues comme Hugo traite ses Misérables.)

Est-ce-que c’est bien ? 

Pas forcément, au vu des lecteurs souvent désarçonnés par cet auteur. 

De fait, le dialogue plat a réellement l’intérêt de faciliter la lecture. Le dialogue de Forest, comme le dessin de Forest, comme l’univers de Forest, nécessitent qu’on fasse un (gros) effort pour plonger dedans. Donc, bon, c’est un peu suivant notre humeur du moment, je suppose. (Moi, je m’en fous, je suis toujours d’excellente humeur pour du Forest.)

MAIS REVENONS A NOS GONDS.



 Bon, on aime, on aime pas, mais y a du boulot !

Dans ces phylactères nous avons des niveaux de variations de tout partout :
  • Dans les registres de langue (souvenez-vous de vos cours de collège : familier, courant, soutenu).
  • Dans le vocabulaire utilisé (parfois vernaculaire, parfois argotique, parfois à la limite du Shakespearien).
  • Dans les figures de style (anaphore, hyperboles, comparaison, et on pourrait étendre ça aux dessins qui font eux-mêmes les malins).
  • Dans l'écriture poétique qui fait attention à la musique du dialogue. (C’est toujours difficile à expliquer, mais bon, je me lance.) (Le « çavasavasavasavasavasava », outre qu’il est originalo-rigolo, permet de scander la colère de l’héroïne ; c’est un screugneugneu qui veut dire quelque chose, et qui permet d’enchainer. Le « Passe les détails ! », court, est encore en colère. Le  reste du phylactère, assez long, montre que le ton change. La phrase suivante « Ne vous agitez pas comme ça, Brise-Bise […] », avec des virgules, des pauses, et des points de suspension, montre qu’elle est définitivement passée à autre chose.) Ça a donc l’air d’être de la pure fantaisie, et c’est très réfléchi.

Parce que, oui, bien sûr, c’est très réfléchi.

D'ailleurs, les dialogues ne sont pas les seuls à aller dans ce sens. Tous les éléments de la bande dessinée vont vers le foutraque, l'excessif, bref, le romantique.

Œuvre totale, avec trois bouts de ficelles coups de pinceaux.

POUR QUOI FAIRE ?

Au final, les dialogues sont vivants, spontanés, changeants, hétérogènes, inattendus, rebelles (allons-y carrément). Les personnages font quelque chose et, la minute d'après, ils changent d'avis et d'intérêt, donc les dialogues font de même. Ils se répètent. Ils partent dans un sens puis changent d’avis et partent dans l'autre. Ça n'a ni queue ni tête.

La bande dessinée et son dialogue deviennent une sorte de corps hétérogène, inattendu ; qui demande au lecteur de se positionner par rapport à cet objet bizarre.

Pour le coup, on n’est pas « dans » la bande dessinée. On ne plonge pas dedans. On est face à elle.

La vie des personnages, la versatilité de leurs dialogues, c’est la vie du récit, c’est la vivacité de cette bande dessinée, de ce corps, de ce presque-personnage que nous observons.

Nous percevons ses pensées, ses mouvements d’humeurs, ses bizarreries. Et on essaye (ou pas) de les comprendre ; ou au moins de les apprivoiser. On essaye de se faire un ami du livre. On papote avec lui. « Tu pousses le bouchon un peu loin, là. » « Tu me saoules. » « Ha oui, j’avais pas vu ça comme ça… » « Cool, ton idée. » « Attends, là, tu vas un peu vite pour moi… »

La bande dessinée elle-même devient LE personnage que nous apprenons à connaître, que nous suivons. Un personnage fantasque, extrême, enfiévré. Un personnage romantique.

vendredi 18 octobre 2013

La bande dessinée enfonce le clou.

Libon nous montre que tout ça est une question de tempo (comique).

Libon, Jacques le petit lézard géant - Jacques a plein d'amis, Dupuis.

On oppose souvent textes et dessins...

Ou on essaye de dire, quand on est poli, qu'il y a compétition entre les deux (si c'est une compétition, elle se fait entre le grand beau gosse que tout le monde regarde (le dessin) qui enfonce la tête du petit intello timide (le texte) dans le sable).

En tout les cas, en général, on a toujours tendance à bien marquer la différence entre les deux. Et à dire qu'on survole d'abord le dessin avant que de le décrypter avant que de lire le texte.

Et, toujours en général, on le fait simplement parce qu'on a la flemme.

Parce que tout ça n'a aucun sens.

Quand on lit une case de bande dessinée, on peut lire le dessin avant le texte, le texte avant le dessin, un petit bout de texte, un petit bout de dessin, et vous reprendrez bien un petit bout de texte, non merci ça fait grossir, si si, j’insiste.

Et je ne vous dis pas comment on « lit » un dessin, sinon on va tous commencer une dépression collective synchronisée.

C'est le méli-mélo le plus bordélique qui soit.

(Du coup, certains essayent de rationaliser en séparant texte et dessin.) (Ça fait déjà deux trucs bien différents qu'on peut ranger dans des petites boîtes pour y voir clair.) (Au moins, c'est carré.) (Même si c'est pourri.)

LIBON, LUI, IL A TOUT COMPRIS.

Il place le texte et le dessin exactement sur le même plan : ces deux éléments vont exactement dans le même sens et décuplent leurs effets respectifs...

Le texte est débile, le dessin est débile, les personnages sont débiles. Au moins, on risque pas de faire un contresens.

  • Le décor (dessiné de manière moins détaillée que dans la première case) dit : ils sont pas doués.
  • Le texte (à base de siestes, de fraises, et de phrasé vernaculaire de derrière les fagots) dit : ils sont pas fut-fut.
  • Le dessin (pouvoir lire la bêtise des personnages rien que dans leurs yeux, c'est fort) dit : ils sont un peu con.
  • Le trait (bien net avec des jambes et des bras bien droit et décidés) dit : ils ont été bercés trop près du mur.

Bref, qu'on commence par décrypter la case par le dessin ou par le texte (et dans le dessin, qu'on commence par le décor ou les personnages) ou en survolant l'ambiance générale de la case (j'insiste, mais ce qui ressort de la case (ce qui est blanc et au centre), ce sont les yeux des personnages, et ces yeux crient déjà « con-cons »), par quoi que l'on commence, chaque élément ira dans le même sens, dira la même chose.

Deuxième effet kiss-cool : tous les éléments (décor, personnages, dialogues) sont drôles ; du coup, on a un empilement des effets comiques. Plus on « lit » la case, plus on la décrypte, plus on va empiler les effets. Plus ce sera drôle.

BON.

Mais alors, on va lire une case drôle dans laquelle tout sera drôle, puis une case drôle dans laquelle tout sera drôle, et ainsi de suite, et inversement...

Ça va être d'un répétitif, tout ce pastis, dites donc !

C'EST POUR ÇA QU'IL FAUT ENSUITE BIEN GÉRER LE RYTHME ENTRE LES CASES.

Chez certains auteurs, ce rythme se maîtrise intra-muros, dans la case. Avec, par exemple, de forts contrastes noirs/blancs.

Ici, ce n'est pas vraiment la même sauce, puisqu'il faut que tous les éléments de la case aillent dans le même sens pour accroître son effet comique.

Du coup, le rythme, le tempo comique, tout ça, Libon va se le gérer entre les cases, en se fiant à son découpage.

Pas con.

(D'ailleurs, puisque c'est grâce aux « inter-cases » (ouh que c'est moche comme terme) qu'il gère son récit, Libon met plein de cases (Morvan est battu sur le fil, bravo bravo), pour mettre plein d'« inter-cases ».)

14 cases dans une page, quand même, sacré bestiau.

Dans ce système, une case veut dire quelque chose. Toute la case veut dire la même chose. Et si on veut dire autre chose ? Bin on change de case.

Un discours clair est d'abord et avant tout un discours répété 256728 fois.

Tout ça permet :
  • D'être au taquet, d'avoir des cases « over the top », qui appuient à fond sur le champignon.
  • Des changements de rythme intempestifs et d'autant plus drôles qu'ils sont forts et à 180 degrés (toute la case d'après va contre toute la case d'avant) (les contrastes et alternances « stress » - « gros blasé »).

NOTE EN PASSANT :

Malgré les forts contrastes, Libon organise la continuité entre les cases. Ici, il le fait grâce aux regards de ses personnages. Il y a une ligne de regard constante qui permet d'avoir envie de suivre les échanges entre les différents protagonistes.

Un combat de regards mieux que dans un Sergio Leone.

RE-NOTE EN PASSANT :

On remarque que la même technique est utilisée pour gérer le rythme des dialogues. Autant il y a beaucoup de cases par planche, autant il y a beaucoup de bulles par case. Avec le même objectif : bien séquencer et bien rythmer.

5 bulles dans une case, quand même, beau bébé.

POUR EN REVENIR A NOS MOUTONS, ET PLUS PARTICULIÈREMENT AUX DIALOGUES...

Les dialogues de Libon ne sont pas :
  • des trucs écrits là pour commenter l'action au cas où le lecteur aurait un QI en-dessous du niveau de la mer,
  • des trucs écrits là pour décrire l'intrigue au cas ou le lecteur à une mémoire de pâte à bois,
  • des trucs écrits là pour remplir le vide parce qu'il faut bien meubler,
  • des trucs qui n'expriment rien,
  • des trucs inutiles.

Ouais... Non... Autant ne rien écrire, du coup...

Les dialogues de Libon sont bons.

Parce qu'ils participent à chaque case et en sont un élément comme les autres, qui s'intègre à l'ensemble et en amplifient les effets.

Parce que Libon est doué.

NOTA BENE POUR ÉLARGIR LE PROPOS.

Le texte en bande dessinée n'est pas obligatoirement utilisé pour amplifier les effets du dessin, du décor, du découpage, des cadres, etc.

Le texte peut très bien être en opposition à ce qui est exprimé par le dessin. Ça ne change rien à son importance et à son impact, du moment qu'il est réfléchi pour.

Eddie Campbell (avec l'aide de son assistant Pete Mullins) & Alan Moore, From Helléditée de manière compliquée 
par des tas de gens en Angleterre et juste par Delcourt en France, avec la traduction de Jean-Paul Jennequin.

Dans From Hell, le contenu vaguement bonasse de la lettre ainsi que sa typographie enfantine sont en rupture avec le propos du texte et les différentes cases aux messieurs très sérieux. Mais comme les auteurs se sont décarcassés pour faire de chaque partie de cette page (dessin, texte, lettrage, situations) un élément qui va rentrer en contradiction avec les autres (autant, chez Libon, il s'agit de décupler un effet ; autant, ici, il s'agit de le nuancer), là aussi, le texte apporte quelque chose au lecteur.

(C'est sûr, l'histoire de Jack l'éventreur, ça vous fait une autre ambiance qu'une histoire de petit lézard géant.)

Par contre, si le texte était écrit juste comme ça, si le texte était plat, si le texte n'apportait rien d'autre à la bande dessinée et qu'il en devenait un élément superfétatoire, si le texte était inutile, eh bien... Ma foi... Le texte serait mauvais. Voilà tout.

BREF.

POUR CONCLURE.

Comme j'essayais de l'expliquer à propos du dessin, le texte d'une bande dessinée peut exprimer des tas de choses, des tas de sentiments autres que : « Voici deux bonhommes qui papotent dans la forêt. Voilà. Alors ils discutent de trucs de mecs, quoi. Les gonzesses. Les motos. Comment ? Je me suis pas foulé ? Ils pourraient discuter de choses plus intéressantes ? Ha ça c'est sûr ! Mais bon... J'ai fait le job. Alors voilà. Bonsoir. Moi, je pars en vacances. Oubliez pas de donner du mou au chat avant de partir. ». 

Quand un texte peut être aussi drôle, inventif, touchant, bref puissant (dans le sens qu'il apporte beaucoup) que ça :


Pourquoi s'en priver ?

jeudi 10 octobre 2013

La bande dessinée est une écriture.

Chester Brown nous montre comment faire plus avec beaucoup moins.



Chester Brown, Louis Riel, Drawn & Quaterly

LA BANDE DESSINÉE, C'EST POUR LES DÉBILES.

En générale, la bande dessinée est mal vue à cause de la simplification de ses traits, de la schématisation de ses formes. Parce que ce n'est pas détaillé, parce que ce n'est pas soigné. (Parce qu'on ne voit pas le boulot et qu'on ne peut pas dire « Oh, c'est bien. Il y a du travail, hein » ; du coup, comme on n'y connaît que dalle en bande dessinée, on sait pas quoi dire.) Grosso modo, parce que ce n'est pas du Gustave Doré.

Gustave Doré qui se nique les yeux à coup de détails, Barbe bleue.

Sauf que la simplification et la schématisation d'un dessin ne sont pas exclusivement dues à une sorte d'esprit bébête qui voudrait que, puisqu'on écrit pour les enfants, on va dessiner comme un débile en cours d'expression personnelle de l’hôpital psychiatrique de Saint-Anne enfant.

C'est aussi, et surtout, parce que le dessin est une écriture.

Bien avant le système alphabétique, bien avant le système cunéiforme, pour écrire, il y avait le dessin. Et, à cette époque, « mammouth », ça s'écrivait comme ça :

Ça ne se disait pas mammouth, à l'époque, ça se disait Grolfgb. Mais bon, vous voyez l'idée.

Cette idée du langage dessiné perdure encore aujourd'hui, ne serait-ce que dans les logos des panneaux indicatifs (de manière basique) mais, donc, également, dans toute forme de représentation graphique.

GROSSO MODO, POUR DIRE « COLÈRE », ON PEUT PASSER PAR TOUT UN TAS DE SCHÉMATISATION :

Ça, c'est une possibilité. Tristoune.

Ça, c'en est une autre. Plus graphique.

Ça, c'en est une troisième. Encore plus graphique que la deuxième.

1984 A GAGNE, AU MOINS EN IMPRIMERIE.

Pour se rendre plus universelle, l'expression écrite s'est coupée de toutes ses possibilités graphiques. Petit à petit, l'imprimerie a standardisé les expressions (ne serait-ce que les orthographes, qui ont été folkloriques jusqu'à très tard) et les modes d'expression (telle police, telle taille, telle couleur (toujours le noir)). Les mots n'ont plus exprimé qu'eux mêmes, et au lieu d'écrire « colère » en rouge, on a écrit « rouge de colère ». L’expression écrite a perdu en subtilité ce qu'elle a gagné en universalité.

Il existe de rares tentative de revivifier l'aspect graphique d'un texte, mais elles restent marginales.

Calligramme, de Guillaume Apollinaire (1918).

 Mark Z. Danielewski, La maison des feuilles, Editions Denoël (2002).


LA BANDE DESSINÉE DÉFIE LA STANDARDISATION.

En bande dessinée, ce problème de standardisation ne se pose pas et, même, il est recommandé d'aller contre cette possible standardisation. Le dessin n'est pas que médium. Il n'est pas réductible a une signification exacte (il perd en précision). Il y rentre forcément une certaine forme de sensibilité (il gagne en subtilité, habileté, souplesse ; il gagne en art).

Quand on représente un visage, le dessin ne veut pas simplement dire « visage ». Les infimes et infinies variations du dessin peuvent prendre sans cesse une signification différente.



Louis Riel et Buster Keaton, même combat.

Les deux visages représentés dans les deux cases ci-dessus ne sont pas exactement les mêmes. La simple inclinaison de la tête permet de faire passer de nombreux descriptifs (« hors d'haleine, Louis Riel reprend peu à peu son souffle »), de nombreux sentiments (« Louis Riel relève doucement la tête, prenant progressivement confiance dans le fait qu'il a pu échapper à ses poursuivants ») (« son inquiétude, sa peur s'estompent un peu »), des sentiments qui passent au lecteur de manière très délicate, très discrète, élégante, l'air de rien. 

Alors qu'il faudrait plusieurs phrases bien lourdes (la preuve) pour décrire son état de manière « classique », avec un alphabet.

(Bien sûr, tout le travail des prosateurs est de réaliser ce boulot de manière élégante et sans ostentation (c'est à dire avec des phrases bien meilleures que les miennes). Mais c'est justement un travail littéraire. Ici, on est dans le travail de bande dessinée. Et la représentation de ces émotions s'y fait très facilement (un simple changement d'angle dans la nuque du personnage), sans que cela se remarque, sans tour de force.)

OR, C'EST LA SCHÉMATISATION QUI PERMET CETTE FACILITE !

Si on se plaçait dans une bande dessinée avec des dessins aussi détaillés que ceux des illustrations de Gustave Doré, il y aurait trop de traits, trop de signaux différents. Le passage d'un dessin à l'autre se ferait avec la modification de beaucoup trop de « paramètres » pour que cela soit clair. (Si le dessin de Louis Riel était très précis, il n'y aurait pas que l'inclinaison du coup qui changerait, il y aurait aussi la forme de la barbe balayée par le vent, les gouttes de sueurs qui auraient coulé, les cheveux écrasés sur le tronc, la forme des mains collées au tronc, etc...) Grosso modo, si le dessin était beaucoup plus précis, il y aurait du verbiage, beaucoup trop de signaux différents et inutiles, et le lecteur ne saurait pas lesquels utiliser et lesquels laisser tomber.

Gustave Doré lui-même, quand il quitte l'illustration (contemplation pure) pour faire de la bande dessinée (avec un aspect narratif, évolutif), hé bin il simplifie son trait comme tout le monde et il fait pas suer.

Gustave Doré, Le néophyte.
L'infini des détails des différents visages incite le lecteur à les contempler, non pas à les décrypter.

Gustave Doré encore (en bande dessinée, s'il vous plait !), Les travaux d'Hercule.

Le dessin plus simple et caricatural permet de faire passer plus facilement des informations, les descriptions qui comptent, 
et supprime une partie de l'aspect contemplatif pour rendre le tout plus ou moins narratif.

La schématisation permet donc de ne pas noyer le lecteur sous les signes et, si on peut dire, de construire des phrases claires et nettes. Cette case, par exemple :



C'est une case qui peut vouloir dire basiquement :
« Un homme court. »
Mais par des détails très bateau (son visage, la nuit en arrière plan), on peut rajouter des éléments :
« Un homme court, obscur dans la nuit solitaire. » 
Des références aux grands classiques, on se fout pas de votre gueule sur ce blog, dites donc... 

Ceci dit, on peut encore préciser l'image :
« Un homme Louis Riel court, obscur dans la nuit solitaire. »
Allons-y, chargeons la barque, Louis Riel étant seul dans l'image, il s'opère un parallèle entre le décor et lui-même :
« Louis Riel court, obscur dans la nuit solitaire, au milieu d'une forêt vide et sombre comme son coeur. » 
(J'ai pris option poésie en L1.)

Encore une couche en détaillant le visage de Louis Riel :
« Louis Riel, apeuré, dévasté, court, obscur dans la nuit solitaire, au milieu d'une forêt vide et sombre comme son coeur. »
Et à tous ces éléments correspondent un aspect précis, un élément, un trait, un visage. Ils sont tous clairement identifiés, compréhensibles, et perçus à la première lecture de la case.

Alors que, chez Gustave Doré, l'image perd de son côté descriptif pour devenir une pure illustration. Pour bien détailler l'image ci-dessous, il faudrait des heures. On sort de l'aspect narratif d'un roman ou d'une bande dessinée (qui, eux, on besoin de décrire des objets, des personnages, des situations, des impressions) pour rentrer dans un aspect « art plastique » (où il s'agit de rendre des textures, des lumières, par exemple).


Gustave Doré, illustration de La divine Comédie de Dante. 
(D'où est tirée la fameuse citation, le fameux hypallage « Ils avançaient, à travers l'ombre, obscurs dans la nuit solitaire ».)
(On fait des références aux grands classiques, mais ensuite on les explique, on vous laisse pas dans le caca.)

ET DONC JE REMETS UNE COUCHE SUR MA MAROTTE...

Le dessin, tout schématique qu'il soit, permet de gommer les auteurs. De gommer leurs intentions. De donner l'apparence de l’objectivité. Encore une fois, nous n'avons pas cet espèce d'intermédiaire que serait l'écrivain et qui, en décrivant ce fameux objet, pourrait exagérer tel aspect, en oublier un autre. Non, quand le visage de Louis Riel change, pas de romancier pour bafouiller un truc incompréhensible avec une description ampoulée. On sait exactement comment le visage change. De manière directe. Paf. Le dessin est donné et crée directement une sensation. Et puisque le dessin est schématique, tous les traits comptent (devraient compter) et apportent une information, un sentiment. Le visage de Louis Riel est fait de très peu de traits et la moindre modification de l'un d'eux nous émeut, nous renseigne, nous fait imaginer quelque chose.

C'est la nature même du dessin, qui résume, condense, et donne à voir de manière brute les infimes sensations qui traversent un personnage, un décor, une situation. C'est la nature même de la bande dessinée qui, en faisant se succéder ces dessins, permet de décrire les variations de ces sensations traversant un personnage, un décor, ou une situation ; et par là permet de décrire les intentions, les émotions qui traverse une scène, donnant un surcroît d’acuité à la bande dessinée. 

C'est ce qui fait sa grandeur. Une grandeur discrète. Que parfois les imbéciles ne voient pas.

jeudi 3 octobre 2013

La bande dessinée est très stylée.

J’ESPÈRE QUE VOUS N'ÊTES PAS PARTI, PARCE QUE MOI JE SUIS REVENU.

David B. continue de nous embêter à parler de style, et moi je suis un artiste, et moi je grille les files d'attente parce que la société ne me mérite pas, et patati, et patata.

David B., Babel, Vertige graphique.


DONC...

La semaine dernière, j'ai essayé de commencer à parler un peu de trucs sur le style. Je dis pas que c'était d'une intelligence toute pénétrante, mais bon... Maintenant que c'est commencé, autant finir le boulot.

RE-DONC...

Dans la question du style, il y a la question de « Comment avoir envie de se choisir un style et marcher dans les rues de la ville avec les filles et les garçons qui se retournent sur notre passage tellement ils sont impressionnés par notre charisme ? » (par quel moyen, et où se trouver un style). Mais il y a aussi la question de « Pourquoi ce style là et pas un autre ? ». Pourquoi un perfecto violet ? Pourquoi une chemise verte à poids ? Pourquoi des dents jaunes ? Pourquoi ?

  • PARCE QU'ON EST A L'AISE DEDANS.



Lewis Trondheim, la première et la dernière page de Lapinot et les carottes de Patagonie, L'association.
(Avec le pire scannage de planche de tout le blog en prime, je suis sûr que vous adorez tous ces anamorphismes, 
c'est ça de se la jouer à faire des bouquins de 500 pages bien imprimés qu'on peut même pas péter la reliure.)

Dixit Lewis Trondheim dans l'introduction aux carottes de Patagonie :
Seulement, je ne sais pas dessiner. Alors je me suis dit qu'on allait pas s'embêter pour si peu, que je pouvais toujours faire deux ou trois cases et qu'on verrait bien.
Lewis Trondheim a dessiné les carottes de Patagonie pour trouver son style. Il part d'un dessin bien gros et, petit à petit, naturellement, il tend vers ce qu'il apprécie et qu'il est en mesure de dessiner (un dessin plus épuré, plus détaillé, des cadres plus larges, moins statiques, etc.).

Pour dessiner 500 pages de bande dessinée sans trop se faire suer, Lewis Trondheim est allé naturellement vers un dessin qui lui est confortable. Parce que faire 500 pages avec un dessin top-relou, c'est juste pas possible. Et parce qu'une des grandes dimensions du dessin (et peut être surtout en bande dessinée), c'est qu'il doit non seulement être agréable à l’œil du l'auteur mais qu'il doit aussi être pratique, facile à utiliser, rapide, qu'il doit éviter à l'auteur de se poser trop de questions. 

(Quand je dis dessin, je veux dire « toutes les petites techniques qu'un auteur apprend petit à petit ». Ne serait-ce que le choix de la plume Machin ou du stylo Truc... Ça joue un grand rôle dans le confort de dessin et ce n'est qu'en testant petit à petit toutes les plumes de l'univers qu'on trouve celle avec laquelle on dessine le plus aisément.)

Pour résumer : on a beau avoir une chemise (un chemisier) super classe dans son armoire, si elle (il) ne va avec rien et qu'il faut réfléchir à chaque fois 20 minutes pour savoir comment on va s'habiller, bin la chemise (le chemisier) va rester dans l'armoire. Au contraire du T-shirt chopé aux puces pour 5 balles et qui est sympa et qui se porte avec tout.


David B., l'ascension du Haut Mal, L'association.

Dans cette planche, on a :
  • David B. qui ne se pose pas 36 questions et qui va devenir dessinateur, naturellement, et ça ira bien comme ça.
  • David B. qui, quand il est enfant, dessine des soldats. Et que fait David B. quand il est adulte ? Il se dessine enfant et il dessine des soldats. Dès son enfance, quand on ne réfléchit pas encore avec les grands mots de « style », « auteur », « crise de la bande dessinée » « zéro euro la planche, et je me suis saigné pour te payer autant », quand on ne dessine que par simple envie ou nécessité, il est naturel d'aller vers des sujets qui plaisent, avec lesquels on est à l'aise, et qu'on apprend à dessiner comme on respire.
  • David B. qui arrive à utiliser un style de dessin (des techniques, des « trucs ») avec lequel il est autant à l'aise pour se dessiner lui et toute sa famille (ligne pure et bien descriptive), pour dessiner des visions cauchemardesques hyper-chelous (ombres fortes et noirs expressionnistes), ou pour dessiner des soldats perses (dessin qui travaille beaucoup les volumes) (on sépare les boucliers, des armes, des visages, des corps ; on se croirait un peu dans une fable géométrique) (quoique cette idée se perdra ensuite un peu au cours de l'évolution du dessin de David B.).

  • PARCE QUE CE SONT DES VÊTEMENTS QU'ON PEUT S'OFFRIR.




Scott Mc Cloud, Zot !, Harper Paperbacks.

Ok, l'idéal est donc de trouver un dessin que l'on trouve beau et avec lequel on est efficace, avec lequel on a mis au point des tas de petites technique permettant d'exprimer l'ensemble des aspects différents d'un récit.

Ok.

Dans l'idéal.

Malheureusement, un des gros problèmes en bande dessinée (mais dans les autres arts aussi), c'est quand on s’aperçoit qu'on a pas les moyens de ses ambitions... 

Si on veut faire un grand film épique mais qu'on a les moyens financiers de Chris Marker, outch... Si on veut faire une série de super héros mais qu'on dessine comme une quiche aux cèpes, aïe... Dans ce cas, il n'y a pas 36 solutions : il faut adapter le fond, l'histoire, ce qu'on va représenter, à ses capacités. 

Si on n'a pas le bagage technique suffisant pour dessiner tout ce qu'on veut, il faut simplement dessiner tout ce qu'on peut (ou faire de la merde, m'enfin, bon).

Dans Zot, Scott Mc Cloud tire le récit vers une ambiance « comics de super héros classique de l'âge d'or avec de la naïveté dedans ». Ce qui lui permet d'avoir un style assez pur (comme les âmes des personnages) (que c'est beau quand j'écris) et assez naïf . Par ricochet, il n'a pas à se forcer pour construire des ambiances sombres et torturées, ambiances qui ne sont pas à la portée de son dessin. (Est-il conscient des faiblesses de son dessin ? Je crois. J'espère. Sinon je suis en train d'assassiner en place publique une grande figure de la bande dessinée. Ce serait moyen.)


David B. & Emmanuel Guibert, Le capitaine écarlate, Dupuis.

Ici, David B. ne se dit pas qu'il est un gros nullos et que c'est même pas la peine qu'il essaye de dessiner ce récit. Il se dit simplement que le style très spécifique mis au point par Emmanuel Guibert (avec un trait dégageant une certaine ambiance à l'aspect rétro qui évoque les souvenirs et les photographies sépia) sera du meilleur goût pour accroître l'impact de son histoire. 

Et il a raison. 

Le bougre.

  • PARCE QUE ÇA MET EN VALEUR NOS QUALITÉS ET ÇA CACHE NOS DÉFAUTS.

Enki Bilal, La tétralogie du monstre - Le sommeil du monstre, Les humanoïdes associés.

Bon d'accord, « ne représenter que ce que l'on peut ». C'est un bon plan. Seulement, parfois, on est obligé de dessiner des choses dans lesquels on n'est pas fortiche. 

On a beau avoir l'air d'un glandu en costume 3 pièces, bin, le jour de notre mariage, pas le choix, on aura l'air d'un glandu.

Ici, Bilal est une grosse tanche en mouvement. Il le sait, qu'il est une grosse tanche en mouvement, puisque ses personnages sont quasiment tous statiques. Ce sont des choses qui arrivent. Même aux meilleurs. Il ne faut pas les accabler. Il faut les prendre dans nos bras et les laisser pleurer pour faire ressortir un peu tous ces mauvais sentiments de frustration qui s'accumulent. Et il faut les encourager à masquer ces défauts par les autres qualités de leur dessin. (Ici, Bilal s'en sort en encadrant ses deux cases « saut du saumon » par deux cases statiques aux personnages beaux gosses. Les cases de mouvement sont rapides. Les cases de beaux gosses sont lentes. On passe donc sur les cases de mouvements pour s'attarder et admirer naturellement les cases statiques.)



Ooooh je vais être méchant et dire du mal. (Encore !?) (Hé oui !)

Le dessin de David B. est très bien, hein... Mais il est relativement statique. Enfin... Pas statique... Mais relativement « non-continuité » (bravo le terme tout pourri). Il y a souvent beaucoup de temps qui se passe entre deux cases de ses bandes dessinées. Chaque case a une telle importance qu'elle contient, en quelque sorte, toutes les informations d'une scène. Lorsqu'on passe à une autre case, on passe à une autre scène.

La qualité de ce dessin, c'est que chaque case est très impressionnante et a beaucoup d'impact.

En utilisant des narratifs pour lier des images très dissemblables mais très marquantes, David B. place le lecteur entre ses souvenirs (les images) et sa manière de les raconter (les narratifs). David B. met le lecteur au centre et le nez en plein milieu de la manière qu'il a de raconter ses souvenirs, le nez en plein milieu de sa « voix », le nez en plein milieu de son style.

Le défaut de ce dessin, c'est que, quand il s'agit de représenter une scène « classique », avec des dessins qui s'enchaînent à la queue-leu-leu pour construire une bande dessinée qui coule tel un ruisseau coule sur de beaux galets ronds (poésie, poésie), quand il s'agit de représenter ce genre de scènes, eh bin c'est pas trop ça.

Du coup, dans ce cas, si on a une scène d'action à faire, autant appeler son ami Christophe Blain.

David B. & Christophe Blain, Hiram Lowatt et Placido - Les ogres, Dargaud.

  • PARCE QUE ÇA NOUS REPRÉSENTE ET NOUS IDENTIFIE PAR RAPPORTS AUX AUTRES. C'EST UNE EXTENSION DE CE QUE NOUS CROYONS ETRE ET DE COMMENT NOUS NOUS REPRÉSENTONS LE MONDE.

Attention, là, c'est un petit peu long comme extrait (on est plus à ça près)...

Un extrait dans lequel Joann Sfar raconte n'importe quoi (ça n'est pas important), mais, entre la manière dont il voudrait qu'on le voie à cause de ses vêtements, la manière qu'il a de parler de ses vêtements (avec crise de mythomanie), l'envie de faire partie d'un groupe (les niçois), et la manière qu'il a de raconter le tout (en se la jouant), entre tous ces éléments, on peut dire que cet extrait colle bien à la thématique. (Et je ne parle même pas du dessin funky pour un personnage qui se sent funky.) (Sfar se sent tout le temps funky.)






Joann Sfar, Ukulélé, L'association.
(Quoi « un extrait un peu trop long pour correspondre au droit de citation » ? Ha ha, mais de quoi parlez-vous !?
On est sur l'internet sauvage, ici, ou bien ?)




David B., l'ascension du Haut Mal, L'association.

De la même manière, David B. se cherche des amis. Des gens avec qui il se sent bien. Une ambiance dans laquelle il se sente bien. Une ambiance qui le représente vis-à-vis des autres et qui lui colle à la peau. Un univers qui est à la fois représentatif de son état d'esprit et qui décrit le monde tel qu'il le voit.

Il ne s'agit pas se fantasmer et faire semblant d'être quelqu'un d'autre. Plutôt se représenter soit et/ou de représenter l'univers tel que nous le voyons (les croquis de gens qui passent chez Sfar ; la forêt accueillante dans laquelle David B. peut s'échapper). Et tel que nous aimerions qu'il soit (plein de niçois gentils) (la bonne blague) et de monstres accueillants (qui existent bien dans l'esprit de l'auteur et du personnage, donc qui existent quand même un peu) (mais pas complètement).

A ce moment, la stylisation d'une bande dessinée (par exemple, l'idée toute bête que le dessin de chaque bande dessinée est différent et lui donne naturellement une singularité) est là pour souligner un fait évident et qu'on oublie : ceci est MA vision, MA voix, MON univers, et je vais vous le décrire...

BON. VOILA. LE STYLE, C'EST UN PEU TOUT ÇA.

A bien des égards, le style est un reflet précis de l’auteur : ce qu’il est, ce qu’il aime, ce qu’il voudrait être, ce qu’il voudrait faire.

Du coup, si l’auteur cherche son style puis le développe, si l’auteur se montre ; tous ses désirs, toutes ses envies, tous ses espoirs vont irriguer sa bande dessinée et lui donner une valeur.

A bien des égards, le style, finalement, c’est tout ce qui constitue l’œuvre du fait même de l’artiste.

LA VACHE QUE C’ÉTAIT LONG ! J'AI PERDU 10 ANS DE MA VIE ET VOUS ALLEZ ME LES RENDRE !