Quelques pages de bande dessinée de temps en temps.

Une critique essayant d'être intéressante à cette occasion.

Un aspect particulier de la bande dessinée à chaque critique.


jeudi 3 décembre 2020

La bande dessinée comme un absolu moyen.

Comme je le disais la semaine dernière, Kizilkum est une bande dessinée de Iwan Lepingle, publiée en 2002, dans la collection Tohu Bohu des humanoïdes associés. Elle raconte l'histoire d'un riche officier russe qui, en 1902, prend la décision d'aller effectuer son service au bord de la frontière, vers Samarkand et au-delà. Cette bande dessinée est terriblement typique de son époque (dans la catégorie "bande dessinée indépendante mais pas trop", à savoir : un récit long, format A5, en noir et blanc, se développant dans la Russie du début du XX° siècle, offrant un croisement entre Corto Maltese (de Hugo Pratt) et au cœur des ténèbres (de Joseph Conrad),  dans une volonté de construire un récit classique de bande dessinée d'aventure tout en renouvelant le genre.


SAUF QUE.

Iwan Lepingle pourrait rester, comme ça, prisonnier de son époque et de toutes ses influences qui viennent s'entrechoquer mais il s'en sort par le haut en ajoutant un ingrédient pas si courant à l'époque (ni d'ailleurs maintenant) : le romantisme.

ALORS ATTENTION !

Pour moi, le romantisme, c'est un idéalisme, la tendance d'une personne (ou plus certainement d'un personnage) (parce que les personnes romantiques, on en croise rarement à la raclette de Jean-Michel de la compta) à suivre ses sentiments et son imagination plutôt que sa raison.


(Je donne ma définition, pour qu'on soit un peu tous raccord, vu que le romantisme, tout le monde a un peu son idée perso sur ce que cela doit être.) (Donc, bon, pour moi, grosso modo, romantisme = idéalisme.)

LE ROMANTISME DONC.

C'est d'autant plus malin que la principale source d'inspiration (à mon sens) de l'auteur est aussi une oeuvre très romantique : il s'agit de Corto Maltese. Sauf que Corto est vraiment d'un romantisme sexy. Corto Maltese est beau, grand, intelligent, tombe sur des gens incroyables, est toujours là au bon moment, libère à lui seul l'Amérique du Sud et l'Asie. Bref, c'est superman avec une casquette de marin. Dans Kizilkum, on peut dire que le personnage principal est un peu une sorte de Corto Maltese réaliste. Un Corto Maltese qui galère, à qui tout ne réussit pas, et qui est marqué, changé par ses aventures (dans Corto Maltese, d'ailleurs, ce sont toujours les personnages secondaires qui en prennent plein la gueule : Corto arrive, fout le bordel, fait tout péter, s'en sort sans une égratignure, drague la fille, mais laisse derrière lui 15 personnages qui ont décidé de tous se sacrifier romantiquement pour leurs causes ; Corto, lui, il s'en fout, il reprend le bateau et se casse draguer quelqu'un d'autre ailleurs ; bravo, belle mentalité de crevard).



Alors que là, le personnage fait tout de travers :
1°) il se fiance (est-ce que Corto se fiance, lui ?),
2°) il se casse sans faire un dernier regard de braise pour montrer que leurs destins sont irrémédiablement liés 
(la spéciale "dernière scène de chaque album de Corto Maltese").

Le décalage opéré par Iwan Lepingle est de présenter un romantisme plus noir, plus réaliste, qui réussit tout simplement moins. Un peu comme Rimbaud qui veut affronter la réalité, part devenir vendeur de tout et n'importe quoi à Aden et finit par vivotter merdiquement en chouinant sans arrêter dans ses lettres à sa mère. Bin, là, c'est pareil. Le personnage est romantique. Son idéalisme n'est pas à remettre en question. Mais ce qu'il entreprend réussit moyen, et cela finit par le changer, en moche. Vassili Andreievitch est une sorte de personnage secondaire de Corto Maltese. Celui qui se sacrifie à son idéal et en prend plein la gueule. Celui qui ne réussit pas à changer les choses mais que les choses font changer. En pire. Celui qui n'est pas un héros. Il est mieux que ça. Il est un personnage.

Une petite référence Apocalypse Now, mais avec une ambiance beaucoup plus douce / ouatée.

Cette description de ce qui pourrait être considéré comme un échec, ou tout au moins une vie moisie, est contrebalancée par l'aspect graphique du livre, d'une extrême pureté.

Déjà, c'est quasiment de la ligne claire. Cela confère aux personnage et au récit une sorte de simplicité, d'épure qui tranche avec le noyau violant de celui-ci.

Les formes sont synthétiques (chevaux, chien, humains), et cette simplicité offre une forme de calme. 
Dans cette bande dessinée, on a toujours l'impression d'être dans le calme avant la tempête. Même durant la tempête.

Ensuite, c'est de la ligne claire, mais colorée de multiples teintes douces d'encre grise (c'est donc pas de la ligne claire du tout) (super ce blog où on raconte n'importe quoi) (non, mais, ce que je voulais dire c'est que le trait fait "ligne claire" (épure, simplification), puis que la couleur vient nuancer, complexifier ce choix). Il n'y a jamais de contrastes forts (ou alors la nuit, pour marquer un peu le coup) (mais, même là, les noirs sont doux) et cette méthode de colorisation, loin de sembler être choisie par défaut, pour rentrer dans les clous du récit indépendant d'auteur qui fait un roman graphique, donne une tonalité très douce, très ouatée à l'ensemble.


La nuit, colorée à l'encre, changeante, peu noire, semble accueillante.


(On peut comparer la méthode d'encrage de Corto Maltese (avec des noirs et blancs très marqués) à celle de Iwan Lepingle : chez Corto, les personnages sont sûrs d'eux, et assument leurs choix bille en tête, tout est net. Dans Kizilkum, les motivations des personnages se diluent comme l'encre est diluée dans l'eau, pour offrir plus de nuances.) (Ça, c'est de la mise en parallèle !)

Les décors, eux-mêmes, suivent la même influence : les personnages évoluent souvent dans des décors naturels, tranquilles, assez vides (des déserts, des steppes, des montagnes, il y a souvent des lacs, le gros maximum, c'est quand ils dorment dans une forêt). Le contraste des situations souvent angoissantes entourées de paysages extrêmement calmes et grandioses donne un aspect presque existentiel à l'ensemble.

La violence dans le calme.

Le récit, également, gère un rythme très particulier, très travaillé, qui allonge les palabres et accélère les scènes d'action (ou les fait même carrément sauter), qui épure également ses personnages (ceux-ci sous-réagissent à leurs déboires et continuent presque comme si de rien était à mener leur mission, malgré les nombreux escarmouches qu'ils essuient) (ça fait à nouveau beaucoup penser à Joseph Conrad, d'ailleurs). Là encore, on se retrouve avec une bande dessinée d'action sans action (ou presque), des personnages d'action qui préfèrent discuter, que rien ne semble marquer.

C'est ainsi tous les aspects du livre semblent pris de torpeur, de perte de repère, de manque d'implication. Le personnage, romantique, se heurte à la réalité qui ne fracasse pas son idéal mais le dilue petit à petit dans de minutieux et répétés incidents. Il le dilue jusqu'à ce que Vassili le perde de vue.

(Puis l'histoire évolue vers autre chose mais, pour un fois, je vais pas spoiler, ça va me changer.)

(Mais cette aspect de dilution d'un idéalisme reste présent jusqu'au bout.)

ET DONC...

Iwan Lepingle s'intègre effectivement dans son époque. Il fait bien un récit d'aventure décalé. Mais son décalage n'est pas commun à ce qui se fait à cette époque. Il ne s'agit pas d'injecter plus d'ironie (méthode Sfar) ou plus de merveilleux (méthode David B.) à un récit classique. Il s'agit d'identifier un élément saillant des classiques d'aventure (le romantisme) et de le maximiser. D'analyser ce romantisme et ses différents aspects. D'en faire le sujet du récit.

Ici, la réflexivité du récit se développe non pas sur le genre du récit et ses codes mais sur un aspect constitutif de celui-ci (le romantisme). On a donc affaire, plus qu'à une déconstruction ou une relativisation des codes d'un genre, à une réflexion sur certains de ses aspects. Une réflexion qui rejoint celle du personnage principal, dont l'idéalisme est confronté aux difficultés de sa pratique dans la vie réelle du vrai monde véritable.


La réflexion de l'auteur et celle du personnage fusionne dans un même questionnement d'absolu.

C'est classe.

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