Quelques pages de bande dessinée de temps en temps.

Une critique essayant d'être intéressante à cette occasion.

Un aspect particulier de la bande dessinée à chaque critique.


vendredi 12 juillet 2019

Des tas de bandes dessinées : Gotlib - La rubrique-à-brac

Une autre méthode pour exprimer ce que l'on a aux tréfonds de soi-même est de le faire indirectement, l'air de rien, en contrebandier.

À ce titre, la carrière de Gotlib est très pratique pour comprendre le concept, car cette dite carrière se découpe aisément en trois moments. 

PREMIÈREMENT : LES DINGODOSSIERS (EN COLLABORATION AVEC GOSCINNY). 

Gotlib commence sa carrière dans le magazine Pilote en 1963. C'est un magazine tout ce qu'il y a de bien, destiné aux enfants, tout ça. Il y dessine les Dingodossiers sur scénario de Goscinny. C'est une bande dessinée assez classique (inspirée des bandes dessinées américaines du magazine Mad sur la classe moyenne WASP de l'époque) qui a pour principal but de décrire ses contemporains (comme Goscinny le fera également dans Astérix et le petit Nicolas) en jouant à fond la carte de la reconnaissance (« Ah oui, moi aussi je me cogne le petit orteil dans le pied de la commode et ensuite ça fait mal »). (Gotlib dessinait aussi Gai-Luron, tout seul, dans un magazine concurrent, Vaillant, depuis 1962.) (Gai-Luron, c'est la même tisane : un récit pour enfants dans un magazine pour enfant.)





En fait, ce qui est marrant avec les Dingodossiers, c'est que c'est un humour à destination des enfants, mais dont les personnages sont très souvent des adultes (confrontés à des problèmes d'adultes) (dresser un enfant ou un lion, par exemple).
On était pas encore dans une époque où le héros d'une bande dessinée pour enfant devait forcément être un enfant.

DEUXIÈMEMENT : LA RUBRIQUE-À-BRAC.

À parti de 1968, Goscinny abandonne les Dingodossiers, parce qu'il a trop de boulot à côté, et Gotlib reprend plus ou moins l'idée sous un nouveau nom : la Rubrique-à-brac. Au début, c'est un simple copié-collé des Dingodossiers.



Bougret-Bourrel-Maigret a ainsi servi dans les Dingodossiers, dans le feu de camp du dimanche matin (une émission radiophonique animée par Goscinny, Gébé, Fred, Gotlib que personne n'écoutait et qui s'est vite arrêtée) et la Rubrique-à-brac.
Avec Gotlib, on n'a pas attendu la start-up nation pour penser rentabilité.

Mais très très vite Gotlib s'approprie la chose et la fait partir dans une direction beaucoup plus vrillée et cartoonesque, qui ne cherche pas à établir une connivence avec le lecteur mais à le prendre à contre-pied. (Il laisse également tomber progressivement Gai-Luron entre 69 et 71.)

TROISIÈMEMENT : L'ÉCHO DES SAVANES ET FLUIDE GLACIAL.

Cinq ans plus tard, se sentant bridé et ayant fait le tour de la question, Gotlib migre tout d'abord vers le magazine de son collègue et néanmoins ami Mandryka L'écho des savanes (on est en 72) puis le lâche pour fonder son propre magazine : Fluide glacial (on est en 75). Dans les deux magazines pré-cités, il explore des thèmes qui l'intéresse beaucoup : le cul (rigolo) et le caca (rigolo). (Il arrête la Rubrique-à-brac fin-72-début-73.)


Sexe, drogue, et testicules.

Il arrête quasiment de dessiner des bandes-dessinées à partir de 1980 mais revient brièvement aux affaires en 1984 pour une dernière aventure de Gai-Luron, publiée dans Fluide, de tonalité beaucoup plus « adulte », et qui boucle la boucle.

TOUT ÇA POUR DIRE QUOI ?

On peut observer une trajectoire très nette qui part d'une bande dessinée « quel est donc la vie du français moyen » pour arriver au final sur des gags beaucoup plus, euh... beaucoup mois... enfin... très directs (des histoires qui ne visent plus du tout à la reconnaissance avec le lecteur mais qui ont un côté défouloir, qui veulent simplement s'exprimer sans aucun filtre) (aucun filtre du tout du tout). (Grosso modo, la carrière de Gotlib part de Jijé pour arriver à Moebius.)

ENTRE LES DEUX, IL Y A LA RUBRIQUE-À-BRAC.

Et durant la Rubrique-à-brac (qu'est-ce qu'il est relou à taper ce nom à rallonge), Gotlib est bien sûr tenté de faire sauter les filtres, mais, bien sûr, il ne peut pas. Il est dans un magazine de bande dessinée pour la jeunesse, faut quand même pas pousser mémé dans les orties. 

Du coup, au lieu de faire partir le fond du récit en sucette (et de parler de caca et de gens tous nus) il va pervertir la forme.

(C'est ce qui nous intéresse aujourd'hui.) (C'était la plus longue introduction de tous les temps, j'ai contacté le Guinness Book, le record est en cours d’aumologu d'omolauga d'homolho de validation.)

UNE FORME QUI DÉVIE.

Bon, bien sûr, ce que je vais essayer de dire n'est pas valable pour toutes les histoires de la Rubrique-à-brac, Gotlib n'a pas systématisé sa méthode, mais on peut noter quand même que, plus les années passent et plus ce schéma (on prend un récit plus ou moins classique et on le fait vriller, on y apporte une variation fofolle et burlesque) va se répéter.

L'exemple parfait, c'est le professeur Burp. C'est un professeur tout ce qu'il y a de respectable, qui essaye de donner un cours de SVT sur un animal. Comme si on était dans une sorte de bande dessinée éducative gonflante des années 2010. Sauf qu'il y a toujours un truc qui déraille. Au début, c'est presque du normal, ce sont juste des fausses informations qui viennent se glisser dans l'histoire (le kangourou est un précurseur du ski, l’hippopotame aime se déguiser en éléphant). Puis ce sont carrément les personnages qui empêchent le professeur de mener à bien sa petite leçon (la marmotte à trop sommeil pour qu'on arrive à suivre l'histoire jusqu'au bout, la hyène communique son fou rire au professeur qui déchire sa propre bande dessinée). Et c'est enfin la composition même de la bande dessinée qui met des bâtons dans les roues à cette même bande dessinée (trop difficile de faire rentrer une girafe dans les cases, ça fout le bordel et on ne comprend plus rien).




La déstructuration induit la confrontation de plusieurs champs interprétatifs concurrentiels, générant un hiatus cognitif.
Bref : c'est rigolo.

C'est un humour corrosif, presque au sens littéral du mot. On a face à soi une bande dessinée classique qui est peu à peu rongée par la folie des situations. Derrière le côté propret, un humour pulsionnel et incontrôlable vient tout bouleverser.

UNE FORME RÉFLEXIVE.

Gotlib va rester dans cet état de perversion de la forme un certain temps (et, c'est, si j'en crois les avis ici et là, ce qui est vue comme le sommet de la Rubrique-à-brac) (une sorte de parodie de ce qu'est intrinsèquement une bande dessinée) (les Dingodossiers était une parodie de la vie quotidienne des français, la Rubrique-à-brac devient petit à petit une parodie de la bande dessinée qui parodie la vie des français) (une version au second degrés, ou méta, ou nawak des Dingodossiers).

Gotlib passe en fait peu à peu dans une espèce de parodie noire.
On ne fait plus simplement référence à l'époque, on la critique.

Ce second degrés va amener un aspect réflexif dans la Rubrique-à-brac et Gotlib va se mettre à réfléchir sur lui, sur son travail, sur ce qu'il peut dire. En partant d'une perversion de la forme, l'auteur va arriver à une réflexion et une perversion du fond. La double page hebdomadaire change peu à peu d'ambiance, de thématiques, d'objet, et devient une sorte de psychanalyse en direct de Gotlib. La volonté n'est plus simplement de faire vriller l'esprit du lecteur et le faire marrer, mais parfois de le choquer, ou de l'émouvoir, toujours en gardant cette même mécanique de contre-pied.

UNE FORME INCONNUE.

En fait, tout ceci est une évolution dans la continuité, et on voit que Gotlib se demande toujours où aller pour surprendre son lectorat. Comment réaliser une bande dessinée qui déjoue les attentes.

Au début, on voit le professeur Burp débarquer et on s'attend à une sorte de bande dessinée scientifique, et en fait non, il donne des informations complètement farfelues à base d'hippopotame qui adore se déguiser en éléphant. Ensuite, on voit le professeur Burp débarquer et on s'attend à de la blague tranquilou, et on se retrouve face à une bande dessinée qui part dans tous les sens et qui est même empêchée de se dérouler comme prévue (comme avec le coup de la girafe). Et enfin, on attend une bande dessinée rigolote et barrée, et on se retrouve avec un truc intimiste et limite pas drôle du tout et psychanalytique.

On voit que Gotlib essaye de s'accrocher aux branches et veut rendre ça rigolo, mais sans y arriver vraiment, 
parce que ce n'est pas ça qui l'intéresse dans ce qu'il est entrain de raconter.

Gotlib cherche toujours de nouveaux territoires inattendus.

QUI DIT PSYCHANALYSE DIT PERVERS POLYMORPHE (C'EST ÉVIDENT) (FAITES PAS SEMBLANT DE PAS SAVOIR DE QUOI JE PARLE)

C'est de par cet aspect réflexif, psychanalytique, de poussage de bouchon toujours plus loin (il en est à se dire « ok, j'ai fait ça, personne n'a moufté, limite on m'a dit que c'était super, est-ce que je peux aller encore plus loin ? ») que Gotlib va ensuite logiquement quitter cette perversion de la forme pour attaquer directement la perversion du fond, en abordant les sujets tabous (notamment et surtout dans les journaux pour enfants) (le cul et le caca, donc).

Après avoir poussé le plus possible la forme dans ses retranchements, jusqu'à ne plus voir comment faire plus, il poussera ensuite le plus possible le fond dans ses retranchements, jusqu'à ne plus savoir comment faire plus. Et alors, assez logiquement, ayant fait tout ce qu'il était possible de faire dans tous les sens et à tous les niveaux, il s'arrêtera de dessiner.


1 commentaire:

  1. Jacques Boudineau24 juillet 2019 à 18:41

    J'ai le même ressenti sur Gotlib : un épuisement du fond,de la forme et pour finir du bonhomme. Le voyage artistique du Grand Marcel nous aura valu des exercices de déconstruction hautement jubilatoire (Hamster Jovial fumant un joint m'a toujours procuré des crises de rire sans fin), que ce soit à l'encontre de la bd, de Jésus, de la censure, du cul, du cinéma, du rock, du patriotisme ... Au fond sa démarche était très ambitieuse et intellectuelle (la déconstruction des piliers de la culture occidentale) mais mise en oeuvre avec un sens de la déconne et du respect vis à vis du lecteur qui laisse encore baba aujourd'hui.

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