Quelques pages de bande dessinée de temps en temps.

Une critique essayant d'être intéressante à cette occasion.

Un aspect particulier de la bande dessinée à chaque critique.


vendredi 14 septembre 2018

La bande dessinée est géométrique.

Parfois, certains dessinateurs ont envie de revenir aux basiques. Et les basiques, ce sont les formes. Les carrés, les triangles, les ronds, tout ça...

Jeremy Perrodeau, Crépuscule, éditions 2024.

CES FORMES ONT DEUX AVANTAGES.

PREMIÈREMENT : C'EST LUDIQUE.

C'est à partir de ces formes simples que nous jouions aux jeux de construction quand nous étions petits. Que ce soit avec des légos, des clippos, des bouts de bois, ils sont tous calqués sur le même modèle : des cylindres, des carrés, des pyramides, on les assemble entre eux et on obtient des maisons, des animaux, des vaisseaux spatiaux. L'assemblage de formes basiques permet de s'abstraire de la technique (qu'on a pas étant petit) tout en offrant toutes les possibilités pour laisser libre court à son imagination.

Comme un immense légo sans le plan de montage (bonne chance pour arriver à le monter).

Plus tard, on achètera des méthodes de dessin cheapos pour essayer de dessiner San Goku aussi bien que celui de la télé, et ce sera une méthode basée sur la même idée : on décompose le corps en tubes, en boules, en carrés, et puis ensuite on rajoute des fioritures (les sourcils froncés qui font le mec concerné par l'issu du combat qui va décider du sort de la ville/du pays/de la planète/de la galaxie/de l'univers entier/de tous les univers parallèles/etc) (et les cheveux blonds dressés sur la tête) (très important) (et très difficile) (parce que le truc facile, c'est de décomposer en formes géométriques ; le truc compliqué, ce sont les fioritures).

Ce que j'essaye d'expliquer, c'est que, débarrassé de l'impératif de faire un truc qui ressemble à quelque chose d'existant (San Goku), débarrassé de l'obligation de rendre ça crédible et détaillé (rajouter les sourcils et les cheveux), il ne reste que l’essentiel : le plaisir de l'imagination, la création pure, le dessin pur, sans rime, ni raison, ni objectifs.

On voit bien dans cette page que c'est pas son truc, les fioriture, à Perrodeau.
Ni dans les visages (qui ont zéro expression), ni dans les décors (qui sont des assemblages grossiers de carrés et de ronds).

Le dessinateur est libéré de contraintes qui peuvent parfois détourner de l'objectif initial (créer) (en toute liberté) (au milieu des petits oiseaux) (et des milk-shakes à la fraise). Le lecteur, de son côté, est fasciné par les possibilités infinies de formes aussi simples. Un plaisir enfantin, quoi (je vais pas aller jusqu'à dire qu'on régresse tous au stade anal, mais presque).

« On a qu'à dire que la boîte à chaussure, c'est un avion. »
« Et pis le rouleau de papier toilette aussi. »
« Attends, je lui rajoute une bande de papier pour faire les ailes. »
« Trop cool. »

DEUXIÈMEMENT : C'EST DESIGN.

On s'aperçoit très vite que, en fait, juste représenter des formes, c'est un but artistique valable. C'est cool, les formes. C'est reposant. C'est feng-shui. C'est épuré. Voilà, c'est le mot : épuré. On a viré toutes les conneries autour et il reste la forme pure, et la façon d’agencer ces différentes formes pures pour créer une composition équilibrée. Ou trouver le bon angle, le bon cadrage pour représenter et valoriser ces formes. Ou réfléchir à l'espace autour des formes pour les mettre en valeur (faut un peu de vide (la forme est mise en avant, on lui laisse la place qu'elle mérite (comme un leader charismatique qu'on met sur une estrade pour qu'il puisse faire son discours)), mais pas trop non plus (la forme est minorée, écrasée par des espaces trop grands pour elle (comme un leader charismatique qu'on met sur une estrade pour qu'il puisse faire son discours mais on s’aperçoit qu'en face de lui il y a une grande place toute vide avec quatre pélos et que personne n'en a rien à faire de lui)).

Perrodeau, lui, en bon auteur de bande dessinée, travaille non seulement sur la composition des images 
(les personnages sont un peu toujours représentés de la même manière : petit, en plongée, de trois-quart), 
mais également sur leur rythme 
(il alterne les cases avec des personnages et les cases avec juste des formes géométriques chelous).

Bref, là encore, la forme pure permet de revenir aux basiques sur la composition, le cadre, l'angle, la mise en valeur, le dessin, quoi) sans se prendre la tête avec ce qui devrait rester anecdotique.

GESTION DES FORMES.

Chez Perrodeau, les formes géométriques arrivent par petites touches.

D'abord, elles sont homogènes avec l'univers décrit. Ce sont des vaisseaux spatiaux tubulaires ou en boule, des objets cubiques, des formes simples qu'on pourrait croire désignées par un créateur norvégien très au courant de la mode actuelle. Alors on n'y fait pas trop gaffe.

Le design, une bonne excuse pour cacher qu'on est en fait en mode feignasse.

Il y a une ambiance, comme ça, d'épure, qui colle avec différents choix artistiques (très peu représenter les visages, cadrer les personnages de loin, opter pour un dessin assez sobre, sans fioritures (des costumes de spationautes plutôt que des robes à froufrou (quand il aura à représenter des indigènes, ils seront en slip, ce sera encore plus simple), des pièces assez vides et bien rangées, des objets apparemment simples (on appuie sur un bouton et ça fonctionne).

 
Les différents vaisseaux spatiaux sont eux-mêmes soit des boules soit des carrés. On peut faire difficilement plus zen.

ÉPURÉ, ON VOUS DIT.

Et puis ses formes simples apparaissent tout d'un coup dans la nature. Des disques dans les arbres. Des cubes dans les herbes. Là, comme c'est hétérogène avec ce qui était décrit avant, on le remarque, on se dit que comme ce n'est pas à sa place, que ça ne devrait pas être là. Du coup on scrute ces formes pour essayer de voir s'il n'y aurait pas par hasard un sens caché à tout ça. Une répétition de forme. Une construction plus large cachée. Une organisation, quoi. Quelqu'un qui aurait mis tout ça exprès. Mais non. On dirait bien que ces formes apparaissent de manière anarchique.


Bref, c'est mal rangé.

Du coup, par cette méthode de foutre des trucs là où ils ne devraient pas être, Perrodeau fait en sorte que 1°) on regarde ces objets plus attentivement, comme des objets en soit, et plus comme des pièces de mobiliers ou des objets techniques qui pourraient se fondre dans le décor ; 2°) on comprend que ces objets ne sont pas là pour être utiles, les personnages ne vont pas s'en servir, ou les assembler, ou je sais pas quoi ; ils sont là en tant que formes géométriques, et c'est tout. Comme des sculptures minimalistes posées dans la nature.

Comme une immense biennale d'art contemporain paumé dans la cambrousse, quelque part dans le Tarn.

PUIS ÇA SE COMPLIQUE.

Ces formes vont se complexifier, se combiner, pour former des objets (plutôt des sculptures) toujours sans aucun propos, mais quand même de plus en plus compliqués.

Après le côté beau, design et pur des objets simples mis en valeur dans la forêt, on retombe sur le côté ludique de l'assemblage de ces formes simples pour en faire des constructions libres. On se retrouve comme un gosse de 4 ans avec un immense tas de légos. Enfin, plus précisément, Jeremy Perrodeau se retrouve comme un gosse de quatre ans avec un immense tas de légos, et nous on serait un peu ses parents, émerveillés de tout ce qu'il arrive à faire avec si peu.

Là encore, ce qui compte c'est que, puisque les formes simples du départ n'avaient ni rimes ni raisons, aucune justification (leurs apparitions sont, dans le récit même, un mystère), les formes complexes restent sur cette même ligne : elles ne sont là que pour le fun de la représentation, pour la beauté des formes. Elles ne nécessitent aucune justification ni narrative ni intellectuelle. La seule justification qu'on pourrait donner, c'est : parce qu'elles le valent bien.


ÉQUILIBRE.

Jeremy Perrodeau trouve ainsi un équilibre entre représentation nécessaire à la narration et beauté des formes pures ; personnages et décors classiques, mais suffisamment épurés pour qu'ils se marient harmonieusement avec ces fameuses formes ; contemplation de l'apsct plastique général de son dessin, et alternance de rythmes ou de sujets pour garder le lecteur captif de sa lecture.

Bref, Jeremy Perrodeau réussit un peu tout.

2 commentaires:

  1. Merci pour cette belle découverte !
    Dans un style très proche, j'aime beaucoup le travail de Tom Gauld.

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    1. Oui, le minimalisme a le vent en poupe chez les indés en ce moment. Tant mieux, en général, les auteurs minimalistes bossent plus et mieux sur le découpage, le rythme, les jeux d'alternance des scènes, les ruptures, tout ce qui rend la BD cool.

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