Quelques pages de bande dessinée de temps en temps.

Une critique essayant d'être intéressante à cette occasion.

Un aspect particulier de la bande dessinée à chaque critique.


jeudi 18 juillet 2013

La bande dessinée se mélange les pinceaux.

Puisque certaines personnes le réclamaient à corps et à cris, aujourd'hui, du Maurice Tillieux.

Maurice Tillieux qui nous montre que, parfois, croiser les effluves, c'est bien... Surtout quand il y en a plein...



Maurice Tillieux, Gil Jourdan - Le chinois à deux roues, Dupuis.

Des fois, le pourquoi du comment de « cette bande dessinée, elle est trop bien » est quelque chose de très mystérieux...

Celle-ci, par exemple... Est-ce qu'elle est particulièrement bien dessinée ? Pas tellement. Est-ce que l'histoire est grandiose ? Bin... Une espèce de mélange du salaire de la peur avec des films d'aventure des années 30, 40... On a vu plus original.

Le salaire de la peur. Un film de mecs qui ont pas les foies.

Aventure en Birmanie. Y a « aventure » dans le titre, donc c'est bon.

MAIS !

(Il y a toujours un « mais »...)

Cette bande dessinée arrive à nous séduire grâce à son rythme et au pur talent de l'auteur pour, non pas raconter une super histoire, mais raconter super bien une bonne histoire.

Un peu comme le moche dans une soirée (il est mal dessiné) qui, bien sûr, drague tout ce qui bouge (ce n'est pas bien original) mais qui arrive finalement à emballer l'affaire parce qu'il raconte super bien tout un tas de trucs (il alterne l'humour, le sérieux, les sujets intéressants).

Bref, Maurice Tillieux est en pleine opération séduction.

 De l'action !

 De l'humour !

Plus d'aventure que dans un Indiana Jones !

Des vrais mecs !
(Savoir identifier les marques de bagnoles, c'est bien. Savoir lire les immatriculations d'avions, ça, c'est übermensch.)

BON. D'ACCORD. POUVOIR UTILISER TOUS CES ÉLÉMENTS, C'EST DÉJÀ TRÈS BIEN.

Certes.

Mais vous savez ce qui serait mieux ? Les faire alterner les uns avec les autres, pour que chaque élément fasse partie d'un ensemble fluide, que tous s'imbriquent, que chaque élément vienne épicer le précédent, le mettre en valeur et en perspective.

Ça ! Ce serait indubitablement une bien belle méthode scénaristique !

SUR LA DOUBLE PAGE QUI NOUS OCCUPE, PAR EXEMPLE...

On a tout un tas d'alternances qui se mélangent les unes aux autres et permettent de ne pas rester sur une même note mais de varier de ton, d'être changeant, diversifié, surprenant :

Pour ce qui est de l'action...

Pour ce qui est du suspense... 

Et de son inverse, la tension dramatique (en quelque sorte).

Revoilà l'humour.

Et l'aventure !

Sans compter des mecs hyper virils (en débardeur !) (pour conduire un camion !) (dans des rizières!).

J'espère que, avec ces schémas approximatifs et moches très très pertinents, on peut comprendre que le but de Tillieux est d'alterner et d'imbriquer le plus d'éléments disparates possibles.

C'est facile de dire « Tiens ! J'aimerais bien qu'il y ait de l'humour ! », « Tiens ! J'aimerais qu'il y ait de l'action ! », « Tiens ! J'aimerais bien qu'il y ait des mecs en débardeurs ! ».

Tu veux des mecs en débardeurs ? Tiens ! Je t'en donne plein !

Le problème (comme toujours) (j'ai mes petites fixettes), c'est  l'aspect « programmatique » de certaines bandes dessinées...

Dans une bande dessinée comique, on pressent le gag. On sait qu'il va y avoir un développement assez court, qu'on va devoir attendre gentiment, et que, à la fin, apparaîtra le petit gag qui va bien. Dans une bande dessinée d'action, on pige assez vite qu'une scène calme prépare une montée dramatique. Puis que, après cette montée, la tension va retomber, pour ne pas user le coeur fragile du pauvre petit lecteur. On va donc devoir à nouveau patienter tranquillement jusqu'à l'arrivée de la prochaine scène qui envoie du pâté. Dans les bandes dessinées avec des mecs en débardeurs il... euh... hé bien je ne sais pas top à quoi ça ressemble une bande dessinée avec des mecs en débardeurs....

BREF...

Presque inconsciemment, le lecteur intègre la structure des différents genres (polar, humour, aventure, j'en passe), et peut deviner plus ou moins facilement quand auront lieu les moment clefs, les gags, les révélations, les retournements de situations, les scènes d'action, et tout ce genre de choses.

Mélanger et imbriquer différents styles de récits permet d'être plus inattendu (On ne sait finalement pas trop de quelle catégorie sera faite la case suivante.) (Comique ? Aventure ? Débardeur ?) et finaud (les phases « tranquilles » entre deux phases d'actions ne sont pas obligatoirement nunuche-ennuyeuses ; elles peuvent être, au choix, comiques, viriles mais correctes, etc...).

L'articulation entre les différentes scènes, entre les différentes cases est plus souple, plus riche.

Ouhlàlà, c'est trop compliqué, tout ça...

Du même coup, les gags sont plus soudains, le suspense est moins artificiel (nourri de l'humanité des personnages ; humanité qui s'impose grâce aux passages comiques ou aux passages « on n'est pas bien, là, entre mecs, dans les rizières »), l'action est réellement saisissante.

TOUT EST MIEUX.

Les situations deviennent plus complexes, les personnages réagissent de manière inattendue et deviennent plus profonds.

Le mélange et la superposition des couches apportent une sorte de confusion dans l'esprit du lecteur. Tout s'y mêle et il ne peut plus voir la bande dessinée qu'il a entre les mains comme l'application d'une recette de cuisine (il ne distingue plus les fameuses structures scénaristiques).

Il y a trop d'ingrédients ; et d'ailleurs, ils ont tous été déjà mélangés, touillés, pour en faire une pâte onctueuse (les intentions de l'auteur sont noyées, rendues indiscernables par la masse des éléments qu'il envoie dans la tête du lecteur, et leur superposition).

Il ne reste pas d'autre choix au fameux lecteur que de mettre le tout au four et de laisser cuire.

Ou, autrement dit, de se laisser porter par le récit, de se laisser embarquer par l'auteur (décidément trop fort pour lui).

Des mecs en débardeurs, balançant des vannes, coincés sur un camion, dans une rizière, attendant l'arrivée d'un avion intrigant.
Mais dites-moi, on ne serait pas dans une bande dessinée de Tillieux, par hasard ?

7 commentaires:

  1. Une lectrice assidue19 juillet 2013 à 11:19

    Alors, première fois que je fais un commentaire, mais pour tout dire, hormis : "j'adore ce que vous faites", je n'est pas trop de commentaire pertinent à faire. C'est clair, original, instructif et en plus on se marre bien ! Que demander de plus!

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    1. Merci infiniment... J'essaye de faire de mon mieux.

      Bon, des fois, ça monte pas bien haut ; mais si certaines personnes passant par ici trouvent un petit quelque chose dans telle ou telle chronique, c'est bien là l'essentiel...

      Merci beaucoup en tout cas...

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  2. Salut,
    merci pour cette analyse "inside Tillieux" (je dis pas ça par rapport aux débardeurs), et pour le reste de ton blog que je n'ai pas encore lu intégralement, veinard que je suis!



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    1. Le brave Tillieux ! C'est vrai que c'est un peu le parent pauvre de "l'école de Marcinelle" (les auteurs qui publiaient dans le magazine Spirou) (Franquin, Morris, Will, Peyo, Roba, tout ça). Le type auquel on pense en dernier, sans trop le considérer, parce que ses techniques et ses buts artistiques étaient finalement assez différents du reste de la bande, alors qu'elles n'étaient pas moins valables et au top niveau.

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  3. Merci pour toutes ces chouettes analyses ! Celle là a le mérite d'être très drôle en plus :)
    Je fais tourner ;)

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    1. C'est une très bonne idée ! Faites tourner du Tilleux ! C'est du bon !

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    2. On peut faire tourner des mecs en débardeurs, aussi, mais c'est pas le même kif. Ça sera pour l'analyse de Bob Marone.

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